Chapitre 1 775
Au cours de l’heure qui suivit, le docteur Ranya soumit Ves à un examen complet à l’infirmerie du Stellar Chaser.
La pièce regorgeait d’appareils médicaux sophistiqués, dont beaucoup ressemblaient presque trait pour trait à ceux qui se trouvaient à bord du Scarlet Rose.
Ranya démontra une grande maîtrise de ces appareils, dont elle réglait les paramètres avec aisance.
Les machines se mirent au travail, analysant son corps et lui injectant diverses substances chimiques. Ves s’inquiétait un peu de ce traitement improvisé, mais Gloriana surveillait attentivement sa cousine.
« Le corps de ton petit ami est remarquablement résistant, mais ses organes internes portent encore des traces de lésions récentes, commenta Ranya en faisant courir ses doigts sur une interface de commande. On dirait qu’il a reçu un coup d’une violence extrême en combattant les Vendrediens et en s’emparant de leur vaisseau.
Ce qui est vraiment “impressionnant” chez ton petit ami, c’est que, tout en étant assez intelligent pour se soumettre à un protocole de soins automatisé, il l’a interrompu comme un idiot et s’est fié à sa constitution pour guérir ses blessures persistantes ! »
« Je ne pouvais pas me permettre de rester hors jeu. Il fallait que je me réveille pour guider le Scarlet Rose à travers un territoire hostile ! » se défendit timidement Ves, allongé sur une table de soins.
« Tais-toi ! Tu ne feras que retarder ta guérison si tu parles pendant que je m’occupe de tes blessures persistantes ! Beaucoup n’ont pas bien cicatrisé ! Je vais devoir t’examiner et te soigner au moins une demi-douzaine de fois au cours du mois qui vient pour réparer les dégâts que tu as infligés à ton propre corps ! Si tu n’étais pas le dernier jouet de Gloriana, je t’aurais confié à un autre médecin ! »
« N’oublie pas qui te paie, Ranya, rappela fermement Gloriana à sa parente. Tu auras largement de quoi financer tes recherches sur les plantes extraterrestres, à condition de bien t’occuper de Ves. Tu n’as pas fait quelques découvertes récemment ? »
« Si. Si j’ai de la chance, j’attirerai des investisseurs ou l’attention d’un professeur. »
Gloriana ricana. « Ne te fais pas d’illusions. Personne n’a envie de s’intéresser aux plantes alors que notre État est en guerre contre la Coalition du Vendredi ! Pendant la Guerre de Komodo et les années qui suivront, seuls les projets de recherche liés à la guerre seront financés. »
Bien que le commentaire de Gloriana déplût au docteur Ranya, elle ne pouvait pas vraiment le contester. Tant que ses projets de recherche n’étaient pas susceptibles d’influer sur la Guerre de Komodo, l’industrie biotechnologique n’avait aucune raison de s’intéresser à ses travaux !
Pour une jeune exobiologiste qui avait ses propres ambitions, c’était une issue extrêmement malheureuse !
Si elle avait obtenu son diplôme et commencé sa carrière à une autre époque, elle aurait probablement déjà connu un certain succès. Mais la Guerre de Komodo venait d’éclater, et l’Hégémonie Hexadrique était passée en état de guerre totale. Les Hexers devaient donc consacrer toutes leurs ressources à l’Armée Hexadrique, à l’industrie des méchas et aux autres activités liées à la guerre.
« Je me débrouille plutôt bien toute seule, pour l’instant, se défendit Ranya. Certains de mes produits ont trouvé leur public. Les Wodins ne sont pas les seuls entrepreneurs. »
« Ne crois pas que j’ignore comment tu gagnes ta vie ces derniers temps. Que dira ma mère quand je lui apprendrai que tu fournis des stimulants illicites à des drogués ? »
Ranya eut aussitôt l’air contrariée.
Constance Wodin était ministre de la Sécurité de Scimitar II. Une partie de ses responsabilités concernait le maintien de l’ordre, ce qui signifiait que Ranya serait forcément en tort !
En fait, même si la mère de Gloriana n’avait pas été responsable de la police, Ranya aurait tout de même craint d’attirer son attention !
« Tu n’oserais pas. »
Gloriana sourit, triomphante. « Je ne te ferai rien tant que tu soigneras Ves honnêtement. N’essaie pas de lui faire du mal pour saboter notre relation. Je te promets que tu le regretteras si tu touches à mon petit ami ! »
« Franchement, Gloriana ! Pour qui me prends-tu ? Je suis une professionnelle ! J’ai prêté serment ! Tant que monsieur Larkinson sera mon patient, je le soignerai du mieux que je pourrai ! »
« Je voulais juste m’en assurer. Trop de gens désapprouvent ma relation avec lui. On ne peut pas reprocher à une fille de protéger ce qu’elle désire. »
Le temps continua de s’écouler et Ves se sentit de plus en plus mal à l’aise. Les appareils n’arrêtaient pas de le sonder et de le piquer. Il avait presque l’impression que son corps se transformait de l’intérieur, tandis que des médicaments et des outils sophistiqués s’affairaient dans ses entrailles.
Heureusement, aucun des traitements ne lui faisait mal. Il était seulement frustré de ne pas comprendre ce qui se passait. Ranya ne semblait pas d’humeur à lui expliquer son travail, et Gloriana n’avait pas l’air curieuse non plus.
Ves dut donc rester allongé sans bouger, tout en écoutant les échanges entre les deux Wodins.
Ni Gloriana ni Ranya ne prirent la peine de baisser la voix pour qu’il n’entende pas leur conversation. Toutes deux retombèrent dans cette habitude typiquement hexer de négliger la présence des hommes.
Ves ne s’en plaignait pas. Il recueillait quantité d’informations sur la deuxième Wodin qu’il rencontrait. Comme c’était elle qui devait lui poser son implant dans la tête, il valait mieux qu’il la connaisse un peu !
« Si tu trouves que ma réaction à ton étrange choix de partenaire est sévère, tu devrais entendre ce que racontent les gens, là-bas, chez toi. »
« Je m’en fiche, répondit Gloriana avec dédain. Tant que je parviens à convaincre ma mère que Ves est fait pour moi, elle me soutiendra. Même la matriarche Xiaphna ne pourra pas s’opposer à elle ! »
« Tu en es bien sûre. »
« Quand tu comprendras de quoi Ves est capable, notre Dynastie Wodin l’appréciera forcément ! Attends un peu. Dans deux ans, nous vous épaterons toutes les deux ! »
« Je ne sais pas si l’une de nous aura le temps de s’intéresser à ton petit ami, à ce moment-là. La Guerre de Komodo battra son plein ! »
« Qu’est-ce que tu veux dire, Ranya ? La guerre n’a pas déjà commencé ? »
« Elle ne fait que s’intensifier. Même si nous avons frappé les premières, notre État n’a pas pu prendre beaucoup de mesures préparatoires, de peur de révéler trop d’indices. Aujourd’hui encore, notre Hégémonie est en train de mobiliser toutes ses réserves. D’après nos matriarches, il faudra probablement encore de longs mois avant que la Coalition et l’Hégémonie soient toutes deux prêtes à lancer des offensives d’envergure.
Sans ce délai, ton frère n’aurait pas pu m’accompagner dans cette région de l’espace honteusement sous-développée. Je regrette encore d’avoir accepté ta demande ! »
« Où en est le front ? »
« D’après ce que j’ai entendu, il s’agit surtout d’escarmouches. Les combats sont nombreux, mais pour l’instant, peu de systèmes frontaliers changent de mains. C’est tout ce que je sais. Je n’ai aucun lien avec l’armée, après tout. Demande à ton frère si tu veux connaître les détails. Il a promis de venir sur ton vaisseau dès qu’il en aura fini avec les Vendrediens.
Je crois qu’il est plutôt content d’avoir capturé leur vaisseau. Ce n’est pas grand-chose, mais il a au moins gagné quelques mérites pour compenser ce détour. »
« Combien de temps va-t-il rester ? »
« Encore une fois, demande-lui, Gloriana. Je crois qu’il ne restera que quelques mois avant de devoir repartir. Mais il espère t’éloigner de cette région sordide avant ça. Il pense la même chose que moi de ta dernière aventure. Tu mérites mieux que cet échantillon d’humanité de bas étage. Regarde donc ses scans corporels !
Il n’y a rien de normal dans son physique anormal, à moitié extraterrestre ! »
« Peu importe. » Gloriana laissa échapper un soupir attendri en contemplant les scans. « Ves est très bien comme il est. Au moins, il ne mourra pas si facilement ! »
Ranya poussa un grognement exaspéré. « Prépare-toi à essuyer une pluie de critiques quand tu rentreras. Ta décision de te mettre en couple avec monsieur Larkinson a provoqué un petit scandale chez toi. Beaucoup de Wodins ne t’apprécient pas beaucoup en ce moment ! Non seulement tu as abandonné tes responsabilités à la maison, mais tu as aussi snobé toutes les dynasties qui t’avaient présenté des prétendants potentiels.
Certains de ces garçons sont plutôt mignons, tu sais ! »
« Beurk ! » Gloriana fit semblant d’avoir un haut-le-cœur. « Je vois très bien de qui tu parles. Même s’ils sont plus mignons, Ves est déjà assez beau ! J’aime autant que n’importe quelle autre Hexer avoir un joli garçon à me mettre sous la dent, mais ceux de chez nous sont trop inutiles ! Pour concevoir des méchas, je choisirais Ves plutôt que n’importe quel concepteur prétendument talentueux ! »
La conversation des deux Wodins dériva rapidement vers une comparaison entre Ves et les garçons de l’Hégémonie.
Ves n’avait vraiment pas besoin de toutes ces informations ! Il se boucha mentalement les oreilles et attendit avec impatience la fin de cette première séance de soins.
Ranya finit par achever son protocole. Après lui avoir injecté une dernière substance dans le sang, elle autorisa Ves à partir.
« C’est tout pour l’instant, monsieur Larkinson. » Le docteur Ranya lui jeta un regard indifférent en prenant des notes. « Ne faites pas d’exercice et évitez tout mouvement trop éprouvant jusqu’à vos séances de suivi. Vous avez encore du chemin à faire avant que votre corps soit complètement rétabli. Si votre constitution et vos gènes étaient moins déformés, j’aurais pu terminer le traitement plus tôt.
En l’état, vous allez devoir faire attention pendant un mois. »
« Y a-t-il autre chose dont je doive me méfier ? » demanda Ves avec un certain respect.
Bien que le docteur Ranya ne lui témoignât aucun respect, Ves jugeait préférable de la traiter comme une bienfaitrice.
Sans sa demande d’aide, formulée des mois plus tôt, peut-être n’aurait-il jamais été secouru !
« Vous devriez surveiller votre alimentation et éviter de manger trop de cochonneries. Je vais envoyer une note à vos cuisiniers et à ceux de Gloriana pour qu’ils adaptent vos repas. »
Sur ces mots, Gloriana le traîna pratiquement hors de l’infirmerie.
Comme Ves avait déjà passé un peu de temps à bord du Stellar Chaser, il reconnut que Gloriana l’emmenait directement au salon.
Une fois arrivés, elle l’installa sur la causeuse avant de s’asseoir près de lui, le regard plein d’affection.
« Nous voilà enfin seuls ! »
Ves jeta un bref coup d’œil aux gardes du corps qui l’avaient suivie et avaient pris position sur les côtés. « Pas vraiment. »
« Oh, fais comme s’ils n’étaient pas là ! » gloussa-t-elle avant de se tourner vers un panier flottant pour chat, qui planait dans un coin. « Clixie ! Viens ici ! Amène Lucky avec toi ! »
Ves comprit alors où se trouvait son chat.
Lucky et Clixie s’étaient pelotonnés l’un contre l’autre dans un panier rond et se léchaient le cou pour une raison ou une autre. Dès que Gloriana les appela, ils sautèrent du panier, trottinèrent jusqu’à eux et bondirent sur leurs genoux.
« Miaou ! »
« Miaou ! »
« Oh, regarde ! Clixie s’ennuyait tellement de toi ! » Gloriana sourit en caressant le dos lisse de Lucky. Elle remarqua bientôt ses rayures de tigre. « Lucky a changé. Tu l’as amélioré, Ves ? »
« En quelque sorte, répondit vaguement Ves. Il m’a beaucoup aidé. C’est l’une des principales raisons pour lesquelles j’ai pu m’évader. »
Gloriana fronça aussitôt les sourcils. « Ces Vendrediens sont allés trop loin ! Cette vache de Curver n’avait pas le droit de t’enlever à moi ! Dis-moi que tu n’es pas tombé amoureux d’elle, Ves. »
Sachant qu’elle était susceptible sur ces questions, Ves répondit sérieusement en la regardant droit dans les yeux.
« Je t’aime, Gloriana. Je n’ai jamais cessé de m’engager envers toi. Si je ne t’aimais plus, je n’aurais pas pris un risque énorme en éliminant tout l’équipage du Scarlet Rose. Je n’ai pas hésité à brûler tous mes ponts avec la Coalition du Vendredi pour te prouver mon dévouement ! Je tuerai des millions de Vendrediens pour toi s’il le faut pour te prouver mon amour ! »
« Oh, Ves… »
Gloriana se fondit presque contre lui en soutenant son regard. Toute la tension quitta son corps : elle réalisait enfin que Ves était revenu et qu’il était là pour rester !
De son côté, Ves n’avait jamais été aussi heureux de retrouver sa petite amie. La confiance qu’ils partageaient lui avait terriblement manqué !