Chapitre 1 740
Le Scarlet Rose pénétra dans un système stellaire désert, centré autour d’une naine rouge sans éclat.
En l’absence de planètes telluriques, personne ne souhaitait fonder de colonie dans ce système. Les quelques géantes gazeuses et leurs minuscules lunes n’offraient que très peu de ressources, bien trop peu pour rentabiliser l’investissement.
Pourtant, la proximité de la frontière de la Coalition du Vendredi exigeait qu’on y maintienne au moins une présence.
Dès que le Scarlet Rose entra dans le système, ses capteurs détectèrent de nombreux postes d’écoute et avant-postes de surveillance.
À mesure que Ves maîtrisait mieux les systèmes de la passerelle du Scarlet Rose et les autres commandes essentielles, il découvrit bien des choses sur son nouveau vaisseau.
L’une des surprises les plus agréables fut que la frégate de ravitaillement mobile était équipée de capteurs externes plus puissants qu’il ne l’avait cru ?
Comment les réseaux de capteurs d’un vaisseau destiné à des missions de surveillance auraient-ils pu être médiocres ?
Malheureusement, il ne s’en était rendu compte que trop tard !
S’il avait mieux contrôlé le Scarlet Rose lorsqu’il venait tout juste de s’en emparer, il aurait pu se servir de ses capteurs améliorés pour retrouver les capsules de secours furtives qui transportaient Aisling et Patricia !
Même s’il ne les avait pas tuées, il aurait au moins pu les prendre en otage !
S’il avait encore éprouvé des émotions normales, Ves se serait réjoui de l’ironie de leur faire subir l’humiliation qu’elles lui avaient infligée.
Personne ne kidnappait Ves impunément ! Du moins, c’était ce qu’il aurait pensé si son énergie spirituelle n’avait pas été si cruellement épuisée.
En réalité, d’un point de vue rationnel, il aurait dû se réjouir d’avoir réussi son opération de piratage.
Sa priorité absolue devait être de retrouver un lieu sûr. La vengeance avait beau être tentante, elle ne lui apporterait pas grand-chose, si ce n’est la satisfaction de sa rancune.
De toute façon, il ignorait si les capteurs du Scarlet Rose suffiraient à percer la furtivité des capsules de secours spéciales. Si Aisling était intelligente, elle avait dû configurer leurs systèmes furtifs pour déjouer les méthodes de détection du Scarlet Rose.
Le problème, c’était qu’il se trouvait encore trop près de la sphère d’influence de la Coalition du Vendredi ! Même ce petit système de naine rouge dans lequel son vaisseau venait d’entrer était truffé de postes d’écoute !
Ves savait que ces avant-postes sans équipage transmettraient bientôt à la Coalition la position du vaisseau volé !
Heureusement, le système était un peu trop insignifiant pour attirer l’attention. Les capteurs n’y détectaient aucun vaisseau.
Bien sûr, cela ne signifiait pas que Ves faisait confiance aux résultats. Des vaisseaux furtifs pouvaient encore se dissimuler quelque part dans l’espace profond. Et même sans technologie de furtivité, il était trop facile d’échapper aux capteurs à longue portée en réduisant ses émissions ou en se cachant dans une ceinture d’astéroïdes.
Autre facteur compliqué : la plupart des systèmes de capteurs du Scarlet Rose étaient limités par la vitesse de la lumière.
Seuls quelques types de capteurs à longue portée échappaient à cette limite, mais leurs résultats étaient toujours très imprécis.
« Seule la CFA excelle dans la technologie des capteurs », marmonna-t-il.
Pour une organisation vouée à la guerre spatiale, il était indispensable de pouvoir tout observer à des heures-lumière de distance !
« Enfin, tant qu’il n’y a rien dans les parages, ça ira. »
Ves n’osa pas baisser la garde. Il ordonna au Scarlet Rose de maintenir ses réseaux de capteurs à pleine puissance.
Sachant que la position du vaisseau n’était pas secrète, Ves n’hésita pas à lancer un balayage actif à pleine puissance, concentrant toute son attention sur les environs immédiats !
Aucun vaisseau ni véhicule furtif ne devait pouvoir échapper aux capteurs du Scarlet Rose !
Il savait que cette décision mettait les réseaux de capteurs à rude épreuve et accélérait leur usure, mais il n’envisagea même pas de se ménager.
Une fois revenu en lieu sûr, il pourrait toujours remplacer les composants usés !
Environ cinq heures s’écoulèrent tandis que Ves attendait tranquillement que le Scarlet Rose achève son cycle de préparation au saut supraluminique.
Si le vaisseau avait encore bénéficié des soins d’un ingénieur en chef, cette procédure aurait pu s’achever en seulement quatre heures !
C’était certes plus lent que sur le Barracuda, mais le Scarlet Rose était plusieurs fois plus gros !
Ves commençait déjà à considérer son nouveau butin comme son vaisseau amiral. Un léger sourire aux lèvres, il effleura le poste de travail temporaire qu’il avait installé sur la passerelle à moitié détruite.
Une fierté contenue émanait de son cœur meurtri. Grâce au Scarlet Rose, Ves possédait enfin un vaisseau capable de rivaliser avec le Stellar Chaser de Gloriana !
Bien sûr, pour l’instant, son emprise sur le vaisseau restait précaire. Durant ces cinq heures éprouvantes où il était à découvert, Ves ne cessa de fouiller le réseau interne pour en approfondir le contrôle.
La tâche n’avait rien de facile ! Réussir à tromper le vaisseau en lui faisant croire qu’il était le capitaine ne signifiait pas qu’il maîtrisait tous les autres systèmes et sous-systèmes !
Les méchas étaient bien moins problématiques. Leur complexité n’avait pas de limites, mais la plupart des concepteurs s’efforçaient de les rendre aussi simples que possible.
Le principe fondamental d’un mécha, c’était qu’il devait obéir aux ordres d’un seul pilote.
Même les rares méchas conçus pour plusieurs pilotes n’en accueillaient que deux ou trois, tout au plus.
Jamais cinquante ou cent personnes n’avaient contrôlé simultanément un seul mécha !
Les vaisseaux, eux, fonctionnaient autrement. Même si personne ne pouvait s’interfacer avec eux, des centaines, voire des milliers de membres d’équipage unissaient leurs efforts pour en contrôler chaque aspect !
Les pouvoirs d’un officier ou d’un membre d’équipage pris isolément étaient limités, mais lorsque des centaines d’entre eux mettaient leurs capacités en commun, une transformation qualitative s’opérait !
Grâce à la puissance et à la volonté collectives de l’équipage, le vaisseau tournait comme une machine bien huilée !
Le problème, c’était que ce mode de fonctionnement compliquait la tâche de Ves. Contrairement aux méchas, le contrôle d’un vaisseau spatial était très décentralisé.
Un mécha fonctionnait toujours comme un tout. Avec un seul pilote aux commandes, nul besoin de répartir ses systèmes de contrôle !
Les vaisseaux obéissaient à un autre modèle. Ils fonctionnaient un peu comme un gouvernement, où le capitaine jouait le rôle du « président ». Les officiers responsables de l’ingénierie, de la sécurité, du maintien en vie, de la maintenance et du reste faisaient office de « ministres ».
S’emparer de la présidence ne signifiait pas que Ves prenait aussitôt le contrôle des ministères !
Pour renforcer son emprise sur le vaisseau, il n’avait d’autre choix que de prendre le contrôle de ces ministères un à un !
Tout cela exigeait du temps et de l’expertise, deux ressources qui manquaient à Ves. Même avec les capacités de piratage de Lucky, il avait l’impression de devoir assiéger des dizaines de châteaux, chacun doté de multiples lignes de défense.
Les officiers responsables des différents services avaient adapté les défenses de leur château à leurs manies et à leurs préférences !
Tous n’étaient pas particulièrement zélés ou paranoïaques, mais Ves rencontra assez d’obstacles pour renoncer à prendre le contrôle du vaisseau tout entier !
Même lorsque le Scarlet Rose reprit enfin sa route supraluminique, il n’avait presque pas progressé !
« Je n’ai pas besoin de prendre le contrôle de tous les systèmes. » Ves secoua la tête. « Il y a beaucoup trop de travail. »
Il se concentra sur la prise en main des systèmes les plus essentiels. Quant aux autres, il les isolait ou les désactivait lorsqu’ils n’étaient pas indispensables au fonctionnement du vaisseau.
« On est partis pour un long voyage, Lucky. »
« Miaou ! »
Son chat lui lança un regard noir. Lucky avait de quoi remplir toute une réserve de provisions exotiques à consommer ! Passer des heures sur la passerelle relevait de la pure torture pour ce chat à l’estomac sans fond !
Après avoir essuyé ses plaintes répétées, Ves finit par le laisser partir.
Lui aussi commençait à être épuisé. Entre son corps blessé et son esprit comme sa spiritualité à bout de forces, son endurance physique et mentale avait atteint un niveau inquiétant.
À contrecœur, Ves s’arracha à son travail et décida de prendre un repas rapide avant d’aller se coucher.
Une fois l’interface éteinte, il regarda autour de lui : les robots de nettoyage avaient déjà récuré les restes des morts et évacué les débris.
Il ordonna à son fauteuil flottant de quitter la passerelle. En chemin, il traversa divers couloirs et compartiments.
De nombreux robots filaient dans tous les sens, s’affairant à colmater les brèches, à nettoyer les corps et à déblayer les débris.
Comme il avait utilisé l’Amastendira, les dégâts collatéraux sur les ponts supérieurs étaient considérables. En chemin, Ves aperçut de nombreuses traces de brûlure et de fusion.
La situation était différente sur les ponts inférieurs. À partir du compartiment de l’ingénierie, les dégâts collatéraux se faisaient rares.
Les attaques au corps à corps de Lucky étaient sans égales !
Les seuls dégâts subis par le vaisseau sur les ponts inférieurs provenaient des contre-attaques inutiles des gardes armés et des membres d’équipage.
Aucune de leurs armes n’avait réussi à toucher leur assaillant insaisissable, qui filait à toute allure !
Les attaques de Lucky avaient beau limiter les dégâts collatéraux, les corps qu’il laissait derrière lui étaient dans un bien plus triste état.
Si ses victimes avaient de la chance, la chaleur brûlante de ses griffes énergétiques cautérisait leurs plaies.
Dans le cas contraire, leurs corps déchiquetés avaient répandu tout leur sang sur le pont !
Les robots de nettoyage, déjà débordés, mirent des heures à effacer toutes les traces !
Le pire, c’était que Ves n’avait ordonné le nettoyage qu’après être resté inconscient pendant deux jours !
La plupart des corps avaient eu le temps de se décomposer.
Depuis que le Scarlet Rose était devenu sa propriété, Ves ne cessait de déplorer le spectacle hideux qui régnait sur les ponts inférieurs.
Même si les robots de nettoyage parvenaient à éliminer toutes les traces organiques répugnantes, Ves ne pouvait oublier sa première impression.
Il avait pris possession d’un vaisseau souillé ! Le Scarlet Rose était sale !
La chose le dérangeait un peu, mais sa raison l’empêchait de s’y attarder.
Dans son état actuel, un vaisseau, c’était un vaisseau !
Quelle que fût son histoire sordide, le Scarlet Rose n’était qu’une énorme machine. Il n’avait ni vie ni esprit à proprement parler ! Pourquoi le traiter comme un mécha ?
Une fois arrivé au réfectoire, Ves déchira l’emballage d’une ration nutritive pour avaler un repas rapide et équilibré, puis examina de plus près son état étrange.
Il avait toujours cru que cette fameuse période de faiblesse n’avait que des inconvénients.
Ce ne fut qu’après que Patricia lui eut révélé l’existence des concepteurs de méchas rationnels qu’il envisagea cet état sous un autre angle.
La répression de ses émotions et l’atténuation de sa passion empêchaient son esprit de se laisser autant entraîner par elles.
C’était comme s’il cessait de se polluer lui-même.
Ves n’avait jamais considéré l’influence de sa passion et de ses émotions comme un handicap. Mais à présent qu’il soupçonnait les concepteurs de méchas rationnels d’entrer dans le même état que lui, son point de vue avait changé.
Chaque médaille avait son revers. Ce que Ves considérait comme des inconvénients, d’autres y voyaient des avantages !
C’était simplement qu’il s’était tellement focalisé sur son épuisement mental qu’il n’avait pas pris le temps d’examiner les autres changements en lui.
Maintenant que Patricia lui avait montré les avantages de cet état, Ves comprenait bien mieux ce que les concepteurs de méchas rationnels pouvaient en tirer !
« Même épuisé, si je m’y habitue, je peux tirer pleinement parti de mon esprit limpide ! »
Il lui était facile d’atteindre un état de pureté mentale. Avec ses émotions, ses préjugés et ses instincts affaiblis, il avait l’impression d’être une IA sophistiquée enfermée dans un corps humain.
S’il n’avait pas perdu autant de créativité et d’ingéniosité, Ves aurait envisagé de rester dans cet état en permanence !
« Je ne suis pas fait pour devenir un concepteur de méchas rationnel », se rappela-t-il.
Il avait perdu trop d’atouts en se débarrassant de la plupart de ses passions, de ses sentiments et de ses émotions. Les avantages d’un esprit limpide et ouvert étaient bien maigres en comparaison.
Les concepteurs de méchas comme Patricia, qui avaient dès le départ cherché à devenir rationnels, tiraient sans doute bien plus de bénéfices de cet état.
Quant à Ves, mieux valait qu’il oublie cette idée ! Se dépouiller de sa passion revenait à s’arracher le cœur même de la conception de méchas !