Chapitre 1 732
La conception de méchas était une profession très exigeante.
Les concepteurs de méchas devaient être rationnels. Ils devaient être capables d’assimiler et d’appliquer une quantité considérable de connaissances scientifiques.
Les concepteurs de méchas devaient aussi être passionnés. Ceux qui manquaient de sensibilité ne valaient pas mieux que les concepteurs automatiques, incapables de concevoir des méchas révolutionnaires !
Comme Patricia le lui avait expliqué, les concepteurs de méchas devaient trouver leur équilibre entre ces deux extrêmes afin de maximiser leurs chances de réussite.
Patricia avait tout pour devenir une conceptrice de méchas rationnelle, grâce à son excellente maîtrise d’elle-même. Ves ne l’avait jamais vue manifester la moindre émotion forte.
Il avait rencontré bon nombre de concepteurs de méchas qui l’avaient impressionné par leur maîtrise d’eux-mêmes. À bien y réfléchir, maître Olson donnait vraiment l’impression d’être en parfaite maîtrise de soi !
Il soupçonnait quelques autres concepteurs de méchas qu’il avait rencontrés par le passé d’adopter la même approche. Le professeur Ventag et Mayra, des Épéistes, lui venaient notamment à l’esprit !
Il n’était pas facile de déterminer si d’autres concepteurs de méchas correspondaient aussi à ce profil. Puisqu’il s’agissait d’un spectre, chaque concepteur rationnel exprimait au moins une part d’émotion, tandis que chaque concepteur passionné exerçait au moins un peu de contrôle sur ses pulsions !
Après le départ de Patricia, qui l’avait éclairé, Ves relégua au fond de son esprit toutes ses pensées concernant son projet de prise de contrôle violente.
Ce qu’il venait d’apprendre était tout simplement trop stupéfiant pour qu’il puisse l’ignorer !
Il reprit calmement tout ce qu’il avait appris. Il réévalua sa façon de voir les concepteurs de méchas et se demanda s’il devait agir en conséquence.
« Suis-je satisfait de moi-même ? Dois-je changer de position sur le spectre ? »
Il savait qu’il s’appuyait sur ses émotions pour concevoir ses méchas. Et il n’y voyait rien de mal !
« Je m’en sors très bien jusqu’ici. C’est bien la preuve que je me maîtrise suffisamment ! »
Il était très sûr de sa conclusion. À son avis, Patricia sous-estimait beaucoup trop sa capacité à garder le contrôle ! Il pouvait se montrer parfaitement rationnel quand il le voulait ! Pas vrai ?
Quant aux trois méthodes que Patricia lui avait suggéré d’adopter, il se promit d’y revenir une fois sorti de sa situation délicate.
« Je n’ai pas le luxe de prendre mon temps, marmonna-t-il. M’arrêter pour retrouver mon équilibre et réfléchir à mes acquis, c’est une perte de temps ! »
Il devait continuer à progresser aussi vite que possible ! Tant qu’il resterait faible, des gens comme Lady Curver pourraient encore le menacer !
Pour reprendre sa vie en main et résister à des ennemis comme le Pacte des Cinq Parchemins, il devait atteindre le rang de Maître au plus vite ! Une fois ce rang prestigieux atteint, il pourrait enfin se faire entendre !
La deuxième méthode lui paraissait bien plus intéressante. Ves avait déjà consacré beaucoup de temps à élaborer un ensemble de principes.
Le seul problème, c’était que ses propres principes s’écartaient considérablement de ceux prônés par l’AMT.
Ves n’éprouvait aucune sincérité à l’égard de la plupart des principes adoptés par les concepteurs de méchas orthodoxes. En vérité, il se contentait d’en parler du bout des lèvres et les négligeait à sa convenance.
Il prenait seulement certains principes au sérieux, comme la responsabilité d’un enseignant envers son élève. Il ne savait pas vraiment expliquer pourquoi ce principe lui tenait tant à cœur.
Il s’était aussi forgé d’autres principes, comme celui de traiter équitablement ses esprits de conception et d’accorder de la valeur à une loyauté sans faille. Pour l’instant, ce n’était pas un problème majeur, mais il soupçonnait que, s’il négligeait cette question, elle finirait par prendre des proportions considérables !
Les règles auxquelles les gens se conformaient ne se contentaient pas de restreindre leur comportement : elles façonnaient aussi leur personnalité. Une fois qu’on s’habituait à une certaine attitude, on était bien moins susceptible de s’en départir.
« Ça peut vraiment m’être utile », conclut-il.
Quant à la dernière méthode mentionnée par Patricia, Ves décida de l’ajouter à sa liste interminable de choses à faire.
Il manquait déjà de temps. Il avait beaucoup trop de choses à faire et pas assez de temps pour tout régler. Pourquoi dépenser la précieuse énergie qu’il consacrait à la conception pour un passe-temps inutile ?
À ses yeux, sa passion et son énergie pour la conception de méchas étaient des ressources essentielles ! Il en avait besoin pour renforcer sa motivation et son engagement dans ses projets !
Peut-être que nombre de concepteurs de méchas cherchant à se maîtriser avaient gaspillé l’essentiel de leur créativité dans des passe-temps frivoles !
« À mon avis, on n’est jamais trop passionné ! »
Il était convaincu qu’une passion et des émotions fortes étaient non seulement indispensables pour concevoir ses meilleurs méchas, mais aussi pour créer des chefs-d’œuvre !
Ves se remémora son premier véritable projet passionnel. L’énergie et l’enthousiasme qu’il avait consacrés à la conception de Devil Tiger avaient atteint des sommets inédits !
L’euphorie qu’il avait ressentie en fabriquant le mécha était inoubliable !
Depuis la création de son premier mécha chef-d’œuvre, il cherchait sans cesse à retrouver cette frénésie !
Ves ignorait si les concepteurs de méchas rationnels étaient incapables de fabriquer des chefs-d’œuvre, mais il jugeait cela extrêmement improbable !
Il ne pouvait pas imaginer un concepteur de méchas dépourvu de passion parvenir à fabriquer un mécha de meilleure qualité que le modèle original ! Un mécha chef-d’œuvre naissait d’une confluence intense de sens, d’émotions et d’intuition, à laquelle s’ajoutait une touche de sérendipité !
Or, les concepteurs rationnels ne s’appuyaient sur rien de tout cela pour concevoir leurs méchas !
D’après ce que Patricia lui avait laissé entendre, les concepteurs de méchas comme elle se fiaient beaucoup plus à leur raison qu’à leur cœur pour concevoir leurs méchas !
Cela dit, Ves ne rejeta pas complètement cette suggestion. Il avait l’intuition que les passe-temps n’étaient pas si mauvais. Plutôt que de spéculer, autant essayer sérieusement et vérifier par lui-même s’ils étaient aussi bénéfiques que Patricia le prétendait !
Il fronça soudain les sourcils et interrompit le fil de ses pensées.
« Pourquoi est-ce que je reviens sans cesse à Patricia et à ses conseils ? »
Il consulta l’horloge et constata avec consternation que trois heures s’étaient déjà écoulées sans qu’il s’en aperçoive !
« Bon sang ! »
En tant que concepteur de méchas, Ves ne pouvait s’empêcher de s’obséder pour tout ce qui touchait à son métier. S’il ne s’était pas rappelé qu’il allait se lancer dans une entreprise très risquée le lendemain, il aurait pu passer des journées entières à réfléchir, et pas seulement quelques heures !
Il plissa les yeux, soupçonneux. Pourquoi Patricia était-elle venue lui révéler tant de secrets et d’idées inexplicables ? Ves comprit que ce qu’elle lui avait raconté ne pouvait pas être de notoriété publique ! Puisque l’AMT était fortement impliquée, ces informations devaient être de très haut niveau !
« Elle me connaît assez bien pour savoir que je suis très passionné par mon travail. »
Avait-elle délibérément exploité ce trait de caractère pour le manipuler ? S’il prenait ses paroles au sérieux, il pourrait essayer de suivre certains de ses conseils, d’autant qu’il n’avait rien d’autre à faire en captivité !
Son véritable objectif devait être de l’inciter à consacrer son temps à essayer les trois méthodes !
Puisqu’Aisling ne le laissait pas concevoir de méchas, Ves n’avait vraiment pas grand-chose d’autre à faire. Il aurait certainement consacré beaucoup de temps à la première méthode, et peut-être aussi aux deux autres !
Ves comprit clairement ce qu’il adviendrait s’il se livrait à ces exercices ! Ses ravisseurs voulaient qu’il réprime sa colère et leur soit moins hostile ! Tant qu’il étoufferait ses émotions les plus fortes, il leur serait moins hostile !
De plus, s’il devenait plus rationnel, il serait aussi plus sensible aux arguments d’Aisling !
Il avait toujours trouvé les arguments d’Aisling convaincants. S’il ne lui en voulait pas autant, il aurait peut-être déjà noué des liens plus amicaux avec elle !
« Hahaha ! Alors, c’est ça, votre plan ! »
Patricia lui avait rendu visite avec un sourire amical et des conseils fort utiles. Pourtant, son objectif caché n’était rien de moins que de réduire sa résistance à ses ravisseurs !
S’il se mettait à écouter sa raison, il craignait de perdre ses repères !
Il était concepteur de méchas ! Il était un Larkinson ! Il était le compagnon de Gloriana !
Il se conformait à toutes ces identités, et à bien d’autres encore ! Dès qu’il commencerait à en abandonner certaines, il cesserait d’être le même homme !
La fureur qui l’habitait lui monta aux yeux. Il fusilla du regard l’espace qu’avait occupé Patricia. Il était persuadé d’avoir percé à jour ses intentions malveillantes !
« Quelle perfidie ! Gloriana ne recourrait jamais à de telles ruses ! »
Ves préférait de loin avoir affaire à sa compagne, dont la personnalité était forte et prévisible !
Quant aux gens comme Patricia, leur rationalité était telle qu’ils devaient être particulièrement doués pour planifier et manigancer.
Il l’associa délibérément à Calabast ! Toutes deux se maîtrisaient parfaitement et savaient s’adapter quand il le fallait !
« Ce n’est peut-être pas si mal d’être têtu. Au moins, je reste fidèle à moi-même ! »
Il soupçonnait les concepteurs rationnels comme Patricia de n’avoir aucun principe ! Après tout, ils devaient être assez souples pour assimiler de nombreuses philosophies de conception différentes. À cet égard, c’étaient probablement des caméléons !
Conscient d’avoir perdu beaucoup de temps par inadvertance à réfléchir à des informations qui ne lui seraient d’aucune aide le lendemain, Ves chassa rapidement toutes ses pensées.
Au lieu de s’attarder sur des questions philosophiques, il ferait mieux de revoir son plan et de s’assurer d’en mémoriser chaque étape !
La nuit passa dans le calme, tandis que Ves rêvait de violence.
Le lendemain, Ves fit de son mieux pour dissimuler son excitation. Il ne désirait rien tant que matérialiser Amastendira et tirer sur tous les Vendrediens à portée de vue !
Mais ce n’était pas encore le moment !
Ves devait agir pendant que le Scarlet Rose sortirait du transit supraluminique !
Tenter de détourner le vaisseau alors qu’il traversait les dimensions supérieures était très risqué ! Si le moindre incident survenait dans le compartiment technique, le vaisseau pourrait perdre sa stabilité et se disloquer, condamnant tout le monde !
Ves se fichait de la vie de l’équipage, mais il tenait énormément à la sienne ! Il ne ferait jamais quelque chose d’aussi stupide alors qu’il pouvait réduire les risques en attendant un peu.
Une fois le Scarlet Rose revenu dans les dimensions matérielles, un accident ne serait pas immédiatement fatal !
Grâce à une intrusion discrète de Lucky, Ves avait déjà découvert leur prochaine destination. Le Scarlet Rose allait atteindre un système frontalier moyennement peuplé, appartenant à un État de troisième ordre voisin de la Coalition du Vendredi.
Si le Scarlet Rose subissait trop de dégâts, Ves pourrait au moins sauver sa peau en attendant l’arrivée des patrouilles locales !
L’échec ne lui était pas inacceptable. Tant qu’il resterait en vie, il pourrait toujours revenir à la charge !
Au petit-déjeuner, dans la salle à manger, Ves se comporta comme d’habitude en compagnie d’Aisling.
« Patricia t’a expliqué hier à quel point la rationalité était importante, n’est-ce pas ? »
Ves acquiesça. « Et alors, Aisling ? »
« Je pense que tu gagnerais beaucoup à prendre le temps de réfléchir à toi-même. Tu es tellement absorbé par le présent que tu as peut-être changé d’une manière qui ne te convient pas vraiment. D’après ce que j’ai compris, tu étais très différent il y a quelques années. »
« Si tu cherches à insinuer que Gloriana m’a corrompu, tu peux t’épargner la peine. Je n’ai pas changé d’avis ! »
Aisling soupira d’un air exaspéré. « Je m’inquiète pour ta carrière, pas seulement pour ta vie personnelle. Les concepteurs de méchas aussi émotifs que toi finissent souvent par se saborder. Qui sait si tu ne commettras pas un jour l’irréparable ? Les humains se distinguent des exobêtes parce qu’ils sont capables de dépasser leurs instincts les plus bas. Ne te comporte pas comme une bête, Ves.
Sois civilisé. »
« Je tiens à te préciser que je suis un concepteur de méchas très “civilisé”. » Ves eut un rictus. « Si ça peut te rassurer, je te promets que je ferai de mon mieux pour te montrer à quel point je peux me montrer civilisé aujourd’hui ! »