Chapitre 1 731
D’après Patricia, suivre la voie des concepteurs de méchas rationnels était bien plus difficile !
Ceux qui, comme Ves, se laissaient guider par leurs émotions n’avaient jamais besoin de se retenir !
S’ils voulaient poursuivre un objectif, ils s’y consacraient corps et âme, sans se laisser décourager par les faibles chances de réussite !
« À mesure que tu progresseras dans la conception de méchas, tu finiras par côtoyer des concepteurs de méchas rationnels, expliqua-t-elle. La maîtrise de soi est l’une des conditions cachées pour intégrer le Département de la Conception de l’Association du Commerce des Méchas. C’est pour cela que l’Association rejette la grande majorité des candidats. Ils ne font pas preuve d’assez de maîtrise ! »
« Quoi ? Je n’en ai jamais entendu parler ! Pourquoi l’Association accorde-t-elle tant d’importance à la maîtrise de soi ? Les concepteurs de méchas rationnels sont-ils meilleurs que les passionnés ? »
« Pas vraiment. En fait, nous sommes moins bons dans bien des domaines. Comme nous devons tempérer nos émotions, nous ne sommes pas particulièrement audacieux ni novateurs. Il nous est beaucoup plus difficile de franchir le cap du rang de compagnon, car nous considérons souvent la conception de méchas comme une corvée. Il y a même des concepteurs de méchas rationnels qui détestent vraiment concevoir des méchas, mais qui ont tout de même atteint le rang de maître à force de travail !
Voilà l’idéal du concepteur de méchas rationnel ! »
Ves en resta une nouvelle fois stupéfait ! Il n’avait jamais rien entendu de pareil ! Il n’arrivait pas à imaginer qu’un concepteur de méchas puisse détester son métier tout en atteignant un niveau que la plupart des passionnés seraient prêts à tout pour obtenir !
Ses paroles lui rappelèrent la période de creux que Gloriana et lui avaient traversée après avoir dépensé une grande partie de leur énergie spirituelle.
Pour un concepteur de méchas énergique, passionné et créatif, ces périodes de creux étaient un véritable supplice ! Même s’ils avaient fini par s’habituer à cet état, ils ne s’y étaient jamais sentis à l’aise.
C’était comme vivre avec une faim constante qui leur rongeait le ventre !
« Pourquoi s’infliger pareil supplice ? La maîtrise de soi est-elle vraiment nécessaire ? »
Patricia se retourna et projeta une carte de la Voie lactée. Celle-ci délimitait tous les territoires occupés par l’humanité.
« Regarde cette carte. La civilisation humaine s’étend sur un grand nombre de secteurs stellaires. Chacun d’eux abrite des États qui se font souvent la guerre. Ces conflits créent une demande en méchas, notamment en méchas capables de prendre un avantage décisif sur la concurrence. Mets-toi à la place de l’Association, qui régit toutes ces activités. À ton avis, que voit-elle ? »
Il s’interrompit pour réfléchir un instant. Il se remémora ses précédentes hypothèses et les rapprocha des indices que Patricia lui avait donnés.
« L’Association… considère l’espace humain comme un incubateur ! Tant que les humains continueront à se quereller, ils ne cesseront de mettre au point de nouveaux jouets pour vaincre leurs adversaires ! »
« Exactement. La plupart des innovations auxquelles l’Association accorde de la valeur viennent de concepteurs de méchas passionnés qui ont réussi, d’une manière ou d’une autre, à surmonter tous les obstacles et à concrétiser leur philosophie de conception. Vu l’immensité et la diversité qu’a prises cet incubateur, l’Association n’a jamais à craindre de manquer d’inventions nouvelles. »
« J’imagine qu’il y aurait bien moins d’innovations si tous les concepteurs de méchas passionnés essayaient de devenir rationnels », comprit Ves.
Elle acquiesça. « Les concepteurs de méchas comme toi jouent un rôle essentiel dans l’écosystème de la conception de méchas. Vos créations comportent souvent des défauts très marqués, mais leurs qualités le sont tout autant. L’Association a besoin de ce genre d’innovations pour élever le niveau général de la conception de méchas. »
« Pourquoi l’Association ne s’y met-elle pas, alors ? À quoi servent les concepteurs de méchas rationnels ? »
« Les concepteurs de méchas rationnels comme nous ne sont peut-être pas aussi doués pour repousser les limites, mais nous sommes bien plus aptes à assimiler différentes spécialités. Nous nous entraînons à garder l’esprit ouvert et objectif. Nos philosophies de conception sont moins exclusives que celles des autres. Nous nous évaluons selon des critères différents des vôtres. Les concepteurs de méchas passionnés sont jugés sur l’utilité de leur spécialité.
Les concepteurs de méchas rationnels, eux, sont jugés sur leur capacité à imiter, assimiler et combiner d’autres philosophies de conception ! »
C’était la première fois que Ves entendait une chose pareille ! Si Patricia n’avait pas eu l’air aussi crédible, il aurait cru qu’elle racontait n’importe quoi !
Une image particulièrement déplaisante commença à se former dans son esprit.
« Je comprends, dit-il d’un ton sombre. C’est comme le métayage. Les concepteurs de méchas passionnés sont de pauvres serfs qui triment dans les champs et récoltent parfois quelques fruits sous forme d’innovations. Les concepteurs rationnels de l’Association, eux, sont les propriétaires terriens ou les gérants qui s’approprient sans effort toute la récolte, sans presque jamais avoir à se casser le dos ! »
« C’est la réalité de l’industrie des méchas à l’ère de l’Association, confirma Patricia, sans chercher cette fois à ménager ses mots. Pour l’Association, un bon concepteur de méchas n’est pas forcément quelqu’un qui sait concevoir un mécha très original ou novateur. C’est quelqu’un qui sait concevoir régulièrement de bons méchas répondant à la demande. Tu comprends la différence ? »
Après quelques secondes de réflexion, il acquiesça. « Les concepteurs de méchas passionnés se concentrent davantage sur le chemin. Ils doivent consacrer tout leur temps à trouver leur voie et à s’assurer de choisir la bonne. Les concepteurs rationnels, eux, s’intéressent surtout au résultat. Leurs méchas doivent répondre aux exigences, rien de plus.
Peu importe qu’ils empruntent ou reprennent la spécialité de quelqu’un d’autre. »
« C’est un échange équitable, Ves. Ce n’est pas comme si les concepteurs de méchas passionnés étaient forcés de révéler leurs secrets de fabrication à l’Association. »
C’était vrai. Ves avait déjà appris que les concepteurs de méchas qui transmettaient leurs secrets de fabrication à l’Association pouvaient obtenir de nombreux mérites en échange. Ils pouvaient ensuite les échanger contre toutes sortes de récompenses, dont la plus importante était un traitement prolongeant la vie !
Malgré tout, Ves avait un goût amer à l’idée d’être considéré comme un pauvre paysan crotté. Les concepteurs de méchas nobles et arrogants de l’Association n’avaient même pas besoin de mettre les pieds dans les champs !
Patricia comprit où ses pensées le menaient. « Je t’ai déjà dit que tu n’étais pas forcément inférieur à des concepteurs de méchas comme nous. Nous avons nos propres difficultés. Nous ne pouvons tirer pleinement parti de la philosophie de conception de quelqu’un d’autre que si elle a déjà été concrétisée. Et même dans ce cas, nous devons nous adapter pour assimiler ces spécialités, ce qui est loin d’être facile.
En parallèle, nous ne pouvons pas négliger nos propres philosophies de conception. Tout cela est très difficile lorsqu’on s’efforce activement de réprimer ses émotions et ses impulsions les plus fortes. »
Toutes ces explications lui donnèrent un peu le tournis. Il enviait déjà moins les concepteurs de méchas rationnels. Ils suivaient une voie très différente, où ils devaient compter sur leur volonté plutôt que sur leur passion !
Cette approche de la conception de méchas ne lui plaisait vraiment pas.
Ves avait toujours conçu avec le cœur. Il accordait aussi de l’importance au sens de chaque mécha. Même s’il comprenait la logique de cette autre approche, il ne regrettait pas de rester fidèle à sa manière de faire !
Il comprenait désormais pourquoi Patricia lui avait dit que les concepteurs de méchas rationnels comme passionnés avaient chacun leurs avantages et leurs inconvénients. Aucun n’était supérieur à l’autre, et le fait que l’Association embauche surtout des concepteurs rationnels ne signifiait pas qu’ils appartenaient à une classe supérieure.
« Tu m’as dit que les concepteurs de méchas qui se reposent sur leur passion et leurs émotions risquent d’aller trop loin, dit-il. Y a-t-il des moyens… d’atténuer les inconvénients de mon approche ? »
Comme Patricia connaissait quantité d’informations auxquelles les concepteurs de méchas ordinaires n’avaient jamais accès, autant profiter de sa volonté de lui dévoiler quelques-uns de ces secrets !
Il ignorait pourquoi elle se montrait si franche avec lui, mais il n’allait pas cracher dans la soupe !
« Il existe de nombreuses façons d’apprendre à mieux te maîtriser, répondit-elle avec un sourire. En fait, quand les concepteurs de méchas atteignent le rang de senior, puis celui de maître, ils découvrent généralement l’importance de la maîtrise de soi. Ils adoptent diverses méthodes pour contenir leur passion et éviter de se laisser consumer par leurs émotions intenses. »
« Donc, en gros, ils essaient de devenir plus rationnels ? »
« Ce n’est pas tout blanc ou tout noir, Ves. Un concepteur de méchas n’est jamais entièrement émotif ou entièrement rationnel. Tu peux voir ça comme un spectre. Par exemple, je me considère plutôt comme rationnelle à quatre-vingts pour cent et émotive à vingt pour cent. Autrement dit, je tempère volontairement mes émotions de plus de moitié ! »
Ves n’osa pas deviner où il se situait sur ce spectre. Une chose était sûre : dans le domaine de la conception de méchas, il était nettement plus émotif que rationnel !
« Je crois comprendre ce que tu veux dire. Quand les concepteurs de méchas continuent à poursuivre leur passion, ils glissent sans doute toujours plus vers le côté émotionnel du spectre. S’ils vont trop loin, leur jugement devient de plus en plus faussé. Pour retrouver leur bon sens et une part de leur humanité, ils doivent se forcer à devenir plus rationnels ! »
Patricia parut impressionnée par sa déduction. « C’est exact. Je vois que tu as déjà beaucoup réfléchi à la question. Tu connais sûrement l’expression selon laquelle la conception de méchas est à la fois un art et une science.
Nous autres, humains, sommes des êtres émotifs, mais si nous avons pu devenir une espèce dominante, c’est notamment parce que nous sommes capables de réprimer nos instincts et de ne pas céder à nos émotions afin d’atteindre un objectif supérieur ! »
« J’imagine que ces méthodes de contrôle ont aussi un inconvénient, non ? »
« Oui. Les concepteurs de méchas rationnels sont naturellement moins sujets aux sautes d’humeur. Dans ton cas, c’est différent. Réduire tes émotions nuit directement à ta productivité en tant que concepteur de méchas. L’essentiel est donc de tempérer ton humeur quand tu n’en as pas besoin, puis de la laisser s’exprimer quand tu conçois activement un mécha ! »
« Je comprends ! » Ves eut une révélation. « Mais ça ne doit pas être aussi facile que je le crois, pas vrai ? »
Elle acquiesça. « Les émotions font partie intégrante de toi. Les réprimer va à l’encontre de tes instincts. Beaucoup de concepteurs de méchas qui ont vécu avec leurs émotions pendant des décennies ont échoué à les contenir, tout simplement parce qu’ils ne peuvent pas fonctionner sans elles ! Il est très difficile de décrire leur souffrance ! »
En vérité, Ves avait déjà deviné de quoi il s’agissait. Cet état ressemblait à s’y méprendre à ses périodes de creux !
« Alors, y a-t-il quelque chose de concret que tu puisses me conseiller pour commencer ? »
« Hmm… » Elle réfléchit un instant. « Je ne suis pas sûre qu’il soit judicieux que tu adoptes des méthodes de contrôle strictes et systématiques. Je pense qu’il vaudrait mieux que tu apprennes à ajuster ton état d’esprit par des moyens naturels. Même si elles n’auront pas beaucoup d’effet, puisque tu as déjà atteint le rang de compagnon, elles t’aideront tout de même à éviter de dépasser les bornes ! »
« Dis-moi », insista Ves en la regardant avec un vif intérêt.
Il ne la considérait plus comme une ennemie ! En son for intérieur, Ves se disait que, lorsqu’il tenterait de la détourner de son camp, il devrait lui laisser la vie sauve s’il parvenait à la prendre à sa merci. C’était le moins qu’il puisse faire pour la remercier de ses généreux conseils !
« Il y a trois méthodes générales que je te crois utiles. » Elle leva un doigt.
« J’ai déjà mentionné la première. Tu devrais ralentir entre deux projets de conception. Le temps qui passe te permettra de retrouver ton équilibre et de réfléchir sur toi-même. »
À Ves, cela semblait être une énorme perte de temps !
Elle leva un deuxième doigt.
« La deuxième méthode pour te maîtriser consiste à te fixer des principes ! En t’imposant certaines limites, tu reconnaîtras les moments où tu es sur le point d’aller trop loin et pourras te reprendre à temps ! »
Cette méthode lui disait quelque chose ! Même s’il n’avait pas toujours respecté ses principes, il se sentait très attiré par cette approche !
Patricia leva un troisième doigt. « La dernière méthode que je te recommande, c’est de trouver un passe-temps auquel consacrer ta passion ! Que tu apprennes à jouer d’un instrument ou que tu bricoles des gadgets, si tu peux évacuer ton trop-plein de passion et d’émotions dans un loisir sans danger, ça vaut la peine de t’y consacrer ! »
Cette méthode lui disait quelque chose, elle aussi. Le problème, c’est qu’il avait déjà essayé ! À part la conception de méchas, il n’avait aucun autre passe-temps !