Chapitre 1 715
Après lui avoir donné quelques brèves instructions, la femme accorda une heure de solitude à Ves.
Il était censé s’habituer à sa nouvelle situation. La Vendredienne lui demanda aussi de se laver et de troquer ses vêtements contre une tenue que ses nouveaux hôtes avaient déjà préparée. Apparemment, sa Fierté du Crépuscule était trop rustique et sauvage au goût sophistiqué de la « dame » qui possédait ce vaisseau !
Quand la femme quitta ses nouveaux quartiers, Ves se gratta la tête en fronçant les sourcils devant son dos.
Ce n’était pas évident au premier abord, mais la femme lui rappelait Benny.
C’était étrange, puisqu’elle avait clairement méprisé Ghanso en lui parlant. À ses yeux, un pilote expert ne semblait avoir aucune importance !
En revanche, la femme traitait Ves de toute évidence différemment. Bien qu’il fût devenu leur invité malgré lui, les Vendrediens qui l’avaient capturé cherchaient à nouer avec lui des relations cordiales ! Il avait l’impression qu’on essayait de le séduire pour une raison ou une autre !
Après avoir cherché à deviner ce que les Vendrediens lui voulaient, il finit par hausser les épaules.
« Bah, peu importe. Je ne vais certainement pas me plaindre de la façon dont on me traite. Cette cabine est mille fois mieux que ma cellule précédente ! »
Ves soupçonnait que le traitement qu’il avait reçu à bord du porte-combat visait à susciter la gratitude qu’il éprouvait à présent.
« Quelle sale manœuvre ! » s’exclama-t-il.
Le pire, dans cette subtile manipulation, c’était qu’il appréciait sincèrement le confort supérieur de ses quartiers, tout en sachant parfaitement qu’on l’avait manipulé !
Ves maîtrisait bien moins ses émotions que ses pensées. En fait, il doutait d’avoir la moindre capacité à influer sur ses émotions !
Il faisait de son mieux pour rester rationnel la plupart du temps, mais il était loin de maîtriser ses propres émotions.
Ne pas parvenir à reprocher à ses ravisseurs de lui avoir fourni une chambre très confortable lui rongeait l’esprit !
Il avait envie de se cogner la tête jusqu’à ce qu’il arrive à remettre de l’ordre dans ses émotions !
« À quoi est-ce que je pense ?! »
Il secoua vigoureusement la tête pour chasser ces pensées stupides. Il décida de se concentrer sur autre chose, de peur de retomber dans ses tourments intérieurs stériles.
Il passa dix minutes à examiner les équipements de sa cabine.
Le lit queen size, installé au centre, était incroyablement moelleux. Ves avait l’impression qu’il s’endormirait aussitôt qu’il s’y allongerait !
Grâce à plusieurs fonctions sophistiquées, il pouvait en modifier la configuration. Il pouvait surélever le lit, en réduire ou en élargir les dimensions, creuser un renfoncement au milieu, activer un massage intégral, le faire rouler sur son corps à des heures préprogrammées, et ainsi de suite.
Il n’avait jamais vu de lit pareil. Il remarqua même que tout, du cadre aux tissus soyeux, était entièrement composé de matériaux coûteux intégrant des exotiques particuliers !
Chaque autre meuble était tout aussi extravagant ! Du projecteur qui affichait une vue animée d’une ville grouillante de la Coalition du Vendredi au bureau en bois massif, qui semblait fabriqué à partir d’un arbre extraordinaire, tout dans sa cabine respirait l’élégance digne d’un Vendredien de haut rang !
« Gloriana adorerait tout ça s’il n’y avait pas une telle influence de la Coalition ! »
Chaque meuble et chaque décoration évoquaient d’une manière ou d’une autre cet État puissant.
Du drapeau à la flèche étoilée pointant vers le haut sur fond vert plein d’espoir au symbole de l’hydre à neuf têtes, tout autour de lui portait la marque indéniable de la Coalition !
Le drapeau de la Coalition du Vendredi représentait les aspirations de l’État. Il symbolisait l’espoir que la Coalition parviendrait à unir des étoiles disparates au sein d’un seul État unifié, assez puissant pour rivaliser avec les autres et étendre son influence !
L’hydre à neuf têtes symbolisait l’unité de la Coalition originelle, qui comptait autrefois neuf partenaires différents.
Au fil des siècles, trois partenaires avaient disparu pour diverses raisons. Les survivants avaient englouti leurs anciens territoires, si bien qu’ils étaient encore six à avoir résisté à l’épreuve du temps !
Dans le Secteur stellaire de Komodo, le fait que six partenaires de la Coalition aient survécu relevait d’une sorte de plaisanterie ironique.
Bien sûr, personne n’aurait osé répéter cette plaisanterie devant un Vendredien !
Ves fredonna un instant en examinant quelques bibelots. « Il manque quelque chose. »
Rien dans son environnement ne faisait référence à un partenaire en particulier. Le Clan Konsu l’avait-il capturé ? Le Groupe Vermeer était-il en train de le ramener dans son orbite ?
« Cette dernière hypothèse n’a aucun sens ! Maître Olson ne voudra jamais me récupérer après avoir rompu les liens ! »
Il était aussi convaincu qu’une conceptrice de méchas aussi intègre qu’elle ne reviendrait jamais sur sa parole !
Certes, cela n’excluait pas qu’une autre faction du Groupe Vermeer ait des idées différentes, mais la réaction de maître Olson serait terrible dès qu’elle le découvrirait ! L’un de ses rivaux au sein du Groupe n’aurait rien à gagner à s’en prendre à l’un de ses anciens apprentis !
Non. Celui qui avait capturé Ves devait être assez puissant pour résister aux protestations de maître Olson !
Tout en visitant ses nouveaux quartiers, il explora aussi ce qu’il pouvait y faire, ce qui n’était pas grand-chose.
Il avait au moins accès à un projecteur qui lui permettait de consulter une sélection très limitée de programmes. L’interface était extrêmement restreinte et ne lui laissait aucune marge de manœuvre.
En explorant les possibilités, il découvrit que la plupart des programmes étaient à la fois divertissants et éducatifs.
Naturellement, tous portaient sur la Coalition du Vendredi !
« Ils essaient de m’endoctriner, ou quoi ? » demanda-t-il en fronçant les sourcils.
La façon dont on le traitait lui donnait quelques indices sur les intentions de ses ravisseurs. De toute évidence, ils voulaient le rallier à leur camp, mais de son plein gré. Ils se limitaient à des méthodes douces afin de préserver toutes ses aptitudes et ses qualités !
Ves savait que les Vendrediens auraient pu employer des moyens plus coercitifs, voire le soumettre à un lavage de cerveau, mais cela handicaperait à coup sûr ses capacités de concepteur de méchas !
Cela signifiait que ses ravisseurs accordaient une grande valeur à ses talents de concepteur, ce qui ne le surprenait pas.
Lorsqu’il s’approcha du bureau, Ves chercha de son mieux un interrupteur ou une commande qui activerait son terminal.
Mais il découvrit qu’il n’offrait absolument rien de tel !
« Alors c’est vrai. Ils ont trop peur de me donner accès à une véritable interface ! »
Qui savait quelles bêtises il pourrait faire s’il accédait au réseau du vaisseau !
Le moyen le plus simple d’éviter ce problème était de supprimer le terminal !
« Comment suis-je censé faire quoi que ce soit sans terminal ? » se plaignit-il. « Je ne peux pas concevoir de méchas ni rien faire d’utile sans terminal ou communicateur ! »
Il explora de nouveau sa cabine et s’approcha d’un objet qui paraissait extrêmement anachronique et déplacé !
« C’est… une véritable bibliothèque ? »
Il en retira un livre et tenta de s’habituer à l’étrange sensation que lui procurait cet objet si archaïque. Il l’ouvrit pour en parcourir le contenu, puis écarquilla les yeux devant les schémas complexes imprimés sur ses pages !
« C’est un manuel ! Et un manuel avancé, en plus ! »
Il en feuilleta les pages et en déduisit qu’il portait sur les systèmes de transmission d’énergie des méchas de grande valeur.
Plus précisément, il enseignait à ses lecteurs une foule de théories et d’applications sur la conception du système de transmission d’énergie d’un mécha avancé de deuxième classe !
Il eut soudain un petit rire et referma le livre d’un coup sec avant de le remettre à sa place.
« Ils me connaissent bien, à ce que je vois. »
La longue bibliothèque contenait des centaines de livres reliés, chacun renfermant des connaissances que les concepteurs de méchas de deuxième classe devaient maîtriser !
Tous ces manuels imprimés suffiraient à l’occuper pendant longtemps ! Il ne voyait aucun inconvénient à être privé de terminal tant qu’il pouvait dévorer tous ces livres !
Ves jeta un coup d’œil à une horloge toute proche et se souvint de sa prochaine entrevue. « Oh, je ferais mieux de me préparer. »
Il entra dans la salle de bains et examina la tenue que ses ravisseurs lui avaient préparée. C’était un costume d’affaires sobre qui respirait l’élégance sans paraître trop voyant.
C’était le genre de tenue qu’un noble d’une vieille famille aurait voulu porter. Ves le savait, car Gloriana lui avait déjà appris certaines choses à ce sujet lors de ses leçons occasionnelles.
Naturellement, cette tenue suivait à la lettre les tendances actuelles de la Coalition du Vendredi ! S’il la portait, Ves ne se distinguerait en rien d’un Vendredien !
S’il avait eu le choix, Ves aurait préféré garder sa tenue actuelle. La Fierté du Crépuscule était vraiment à lui. Sa coupe correspondait parfaitement aux tendances de la République Lumineuse.
« Eh bien, cette femme ne m’a pas laissé le choix. » Il grimaça.
Il décida qu’il valait mieux jouer le jeu, même s’il savait qu’il s’agissait d’un piège psychologique.
Le seul problème, c’était ses sous-vêtements. Il ne voulait pas révéler sa contrebande, ce qui arriverait à coup sûr s’il se déshabillait !
« Vous feriez mieux de ne pas m’espionner ! Je tiens beaucoup à ma vie privée ! » Ves leva rageusement le poing dans une direction quelconque !
Il trouva une solution peu orthodoxe. Il enleva tous ses vêtements, sauf ses sous-vêtements, et fit de son mieux pour faire passer la « bosse » pour autre chose que son dispositif de brouillage cylindrique !
Après avoir soigneusement plié ses vêtements, il entra dans la douche et laissa l’eau couler sur son corps à demi nu.
« Si vous pensez pouvoir profiter du spectacle, détrompez-vous ! Pas question de regarder ! »
En invoquant son besoin d’intimité comme excuse, Ves espérait faire passer pour acceptable sa décision étrange de se doucher en sous-vêtements !
Il ne s’inquiétait pas pour son communicateur dissimulé ni pour ses dispositifs de brouillage. Tous deux étaient étanches et ne risquaient pas de tomber en panne après avoir été immergés.
Ves fit comme si de rien n’était et se lava sans se presser, puis laissa la cabine de douche le sécher.
Ensuite, il en sortit et commença lentement à enfiler sa nouvelle tenue. Il devait admettre que le costume lui allait parfaitement. En se regardant dans un miroir tridimensionnel, il dut reconnaître qu’il avait fière allure !
Il fouilla la salle de bains et trouva un petit robot de beauté. Dès qu’il l’activa, le robot flotta automatiquement jusqu’à sa tête et commença à coiffer ses cheveux en une raie bien nette, beaucoup plus élégante que sa coiffure habituellement en bataille.
Après s’être légèrement maquillé, il se sentit enfin assez sûr de lui pour rencontrer la personne responsable de l’avoir arraché à son foyer.
« Allez, on se lance. » Il soupira.
Lorsqu’il sortit de la salle de bains, l’assistante blonde l’attendait déjà dans sa cabine !
« Suivez-moi. Ma maîtresse va vous recevoir, monsieur Larkinson. »
Cette fois, ils ne parcoururent pas toute la longueur du vaisseau. Ils ne firent qu’un court trajet avant d’entrer dans un compartiment-salon.
Dès que Ves entra, l’assistante le guida vers des canapés où deux femmes attendaient son arrivée.
« Monsieur Larkinson ! » Une magnifique blonde l’accueillit avec un sourire radieux. Elle portait une élégante robe rouge qui soulignait sa silhouette sans trop en dévoiler. « Bienvenue à bord du Scarlet Rose ! J’espère que votre cabine vous convient. Je l’ai aménagée moi-même en fonction de vos besoins. »
Ves prit place sur le canapé d’en face et adressa un sourire embarrassé à la femme, qui semblait avoir à peu près son âge.
« Je… vous suis reconnaissant de m’avoir offert tout cela. Pourriez-vous vous présenter ? »
« Mais bien sûr ! Je suis Aisling Curver, conceptrice de méchas compagnon de la Dynastie Gauge. Je suis aussi une observatrice subalterne chargée de surveiller et de gérer certaines affaires de la Coalition du Vendredi dans la République Lumineuse ! »
« Je… vois. Vous êtes donc une espionne. »
« Oh, ciel, non ! » Sa voix tintait comme des clochettes. « Je ne suis qu’une observatrice ! J’ai simplement accepté cette mission pour gagner des mérites. Si j’avais refusé cette affectation ennuyeuse, je n’aurais jamais rencontré un concepteur de méchas aussi exceptionnel que vous ! »
« Et votre compagne… est-elle dans le même cas ? »
« C’est mon assistante. Elle a accepté une mission similaire pour gagner des mérites, elle aussi. Elle m’a été très utile, car elle connaît très bien la région. »
Ves hocha gravement la tête. « Je sais. Bonjour, Patricia. »
« Bonjour, Ves », lui répondit Patricia Schneider d’un ton réservé.