Chapitre 1 703
« Donc, les familles Ramza et Cavendish veulent toutes deux ma peau parce que je suis dans votre camp. » Ves résuma la situation en lançant un regard acrimonieux à Miles. « C’est ta faute. Débrouille-toi. Maintenant ! »
« Nous faisons tout ce que nous pouvons ! Le sénateur Tovar contacte personnellement tous ceux qui pourraient annuler les ordres de Ghanso. Mais il ne convient pas qu’un législateur se mêle des affaires militaires. Non seulement les Cavendish sont profondément enracinés dans le Corps des méchas, mais il n’y a que quelques responsables militaires au-dessus du général Ulrich Cavendish ! »
La situation de guerre ne leur facilitait pas la tâche non plus. En ce moment, l’armée avait le dernier mot. Le gouvernement civil ne pouvait que céder du terrain afin de garantir au Corps des méchas les moyens de défendre et de sauver la République !
« Alors, dis-moi ce que tu peux faire. »
« Donnez-nous au moins trois ou quatre heures », répondit Miles. « Le sénateur Tovar m’a dit qu’il lui fallait au moins tout ce temps pour joindre les bons responsables et annuler les ordres. Si vous parvenez à échapper au Corps des méchas, nous pourrons probablement priver le Vénérable Ghanso de son autorité ! »
« Trois heures ? C’est beaucoup trop long ! Vous ne voyez pas à quel point les transporteurs de combat sont proches ? Ils peuvent être sur nous en moins d’une heure ! »
« C’est le mieux que nous puissions faire, monsieur Larkinson. »
Ves appréciait leur aide, mais elle ne suffirait pas à le tirer d’affaire. Devrait-il jouer à cache-cache ou trouver un autre moyen de retarder sa capture ?
Avec ses gadgets furtifs, ce plan pouvait effectivement fonctionner. Seulement, Ves n’en était pas très convaincu. Son système de furtivité et son blindage contre les capteurs consommaient beaucoup d’énergie : il ne pourrait pas rester caché au Corps des méchas très longtemps.
Le principal problème, c’était qu’il était trop tard pour se cacher. La pépinière de méchas était isolée, mais cela rendait aussi tout départ extrêmement facile à repérer par les scans ennemis.
En ce moment, la couverture nuageuse omniprésente du Rideau Nuageux était très utile pour masquer la plupart des scans orbitaux. Cela ne signifiait toutefois pas que l’armée était dépourvue de solutions.
Il y avait certainement des moyens de surveillance dans les environs, chargés de garder un œil sur la pépinière de méchas. Peut-être que Spotlight avait placé de nombreux observateurs à l’intérieur et à l’extérieur de l’entreprise pour le surveiller, lui, en particulier.
Lorsque Ves fit part de ses soupçons, Leland acquiesça aussitôt.
« C’est probablement le cas. Spotlight et Searchlight n’ont jamais cessé de vous surveiller, vous et la LMC. Même si vous avez démasqué leurs espions il y a quelques mois, renoncer après un seul revers ne leur ressemble pas. »
« Parfait. Et j’imagine que Flashlight ne peut pas m’aider ? »
« Nous sommes tous du même côté, Ves. Nous n’agissons jamais directement les uns contre les autres. »
« Flashlight peut-elle faire quelque chose d’utile, au moins ? »
« Notre organisation est peut-être vaste, mais la plupart de nos ressources et de notre personnel sont dispersés. Notre quartier général pourrait prendre quelques mesures mineures, mais vous feriez mieux de compter sur les Tovars pour régler vos problèmes. »
« Je vois », répondit Ves d’un ton neutre.
Que Leland lui ait menti ou non, Ves ne pouvait manifestement pas compter sur Flashlight dans cette situation. C’était une immense déception.
Leland remarqua sa déception. « N’oubliez pas la précarité de notre situation. Deux familles fondatrices s’en prennent directement à l’allié d’une autre famille fondatrice. Deux services d’espionnage sont directement mêlés à cette confrontation. Un détachement du Corps des méchas agit sur la base d’ordres secrets qui ne peuvent être annulés sur un coup de tête. »
À ce moment-là, différentes institutions et factions de la République Lumineuse s’opposaient. Il serait très fâcheux que leurs relations se détériorent à cause de cette querelle. Chaque camp devait faire preuve de retenue et respecter les règles pour éviter toute escalade indésirable.
C’était pour cela que personne n’avait jamais sérieusement envisagé de s’opposer par la force au Vénérable Ghanso et à ses compagnons !
Pourtant, ce que la plupart des gens considéraient comme un tabou, Ves le voyait autrement.
« Nous devons gagner du temps », conclut-il après avoir pris la mesure de la situation. « Il me reste moins d’une heure avant de perdre ma liberté. Je pourrais peut-être repousser l’échéance en me cachant, mais nos adversaires ont manifestement préparé cette opération depuis un bon moment. »
Il soupçonnait fortement les familles Ramzas et Cavendish d’avoir commencé à préparer le terrain plusieurs mois auparavant !
Ces adversaires rusés et bien préparés avaient probablement anticipé la plupart de ses réactions possibles. Ils devaient avoir prévu une parade à chacune de ses décisions.
C’était comme si ses adversaires l’avaient mis échec et mat avant même qu’il se rende compte qu’il jouait une partie !
Leur plan était presque infaillible ! Un seul pilote expert du Corps des méchas suffisait à étouffer toute opposition ouverte !
Ves refusait d’accepter la défaite ! Il devait bien exister un moyen de sortir de cette impasse !
La seule façon de prendre ses adversaires de court était de renverser le plateau ou de jouer un coup illégal.
Il n’avait peut-être pas la force de renverser le plateau dans son état actuel, mais les coups illégaux, ça le connaissait !
Il songea d’abord à s’en prendre à la spiritualité de Ghanso. Seul ou avec l’aide d’une pierre F, il pourrait probablement infliger de sérieux dégâts mentaux à son cousin imbu de lui-même.
Ves concentra son esprit à titre expérimental et projeta une partie de lui-même dans le royaume imaginaire.
Il avait une image très nette de Ghanso Larkinson, et le pilote expert se trouvait aussi assez près de lui. Il ne lui fallut pas beaucoup d’efforts pour repérer sa présence spirituelle dans le royaume imaginaire.
Malheureusement, Ves comprit aussitôt qu’une attaque avait peu de chances de réussir !
La présence spirituelle était non seulement active et au maximum de sa vigilance, mais sa puissance et sa résistance dépassaient de loin tout ce qu’il avait vu jusque-là !
Après l’avoir observée à distance, Ves comprit pourquoi Ghanso semblait si inaccessible sur le plan spirituel.
Ghanso était en interface avec son mécha expert !
Ves n’avait jamais réussi à perturber l’esprit d’un pilote de mécha en interface avec son appareil !
Le lien entre l’homme et la machine était si puissant que Ves avait bien plus de facilité à attaquer les pilotes experts isolés qu’à s’en prendre à la force combinée d’un pilote ordinaire et d’un mécha ordinaire !
Si le lien ordinaire entre l’homme et la machine était déjà si difficile à briser, celui qui unissait un pilote expert à un mécha expert était bien plus formidable encore !
Tant que Ghanso ne sortirait pas de son cockpit, Ves pouvait oublier l’idée de s’en prendre à son esprit et à sa spiritualité !
Il mit fin à sa concentration et se mit à réfléchir à une autre solution.
« C’est Ghanso qui dirige cette opération ? »
« Le commandant de cette unité est probablement un proche du général Cavendish. Cela dit, si vous parvenez à influencer le Vénérable d’une manière ou d’une autre, il pourra peut-être retenir ses compagnons. »
« Hmm… »
C’était ce que Ves voulait entendre. Il ne lui restait presque plus aucune option. La seule qui lui restait était d’exploiter pleinement sa Langue du Diable.
Bien sûr, il n’était pas assez stupide pour croire qu’il pourrait convaincre Ghanso de changer d’avis. Les pilotes experts étaient extrêmement déterminés et revenaient rarement sur leurs décisions !
La seule façon de le faire reculer était de faire appel à la seule chose qui comptait le plus pour lui après son devoir !
Ves fit signe à Leland et Miles de se taire.
« Silence. Je dois m’adresser à la famille, maintenant. »
Il commença par soigner son apparence. Il se redressa derrière son bureau et prit l’air le plus sérieux qu’il eût jamais affiché. Il se félicita mentalement d’avoir porté aujourd’hui son ensemble Fierté du Crépuscule. Bien sûr, il avait laissé ses oreilles de chat dans ses poches. Il ne pouvait pas se permettre de passer pour un imbécile, cette fois !
Pour se donner davantage d’allure, il activa son communicateur, lança une fonction, puis posa la paume contre sa poitrine.
Une projection de toutes ses médailles apparut. Le Dévoreur des Ténèbres, l’Étincelle de plasma, le Porte-flambeau, le Mécha d’or et les autres luisaient avec un tel réalisme qu’on aurait été incapable de deviner qu’elles étaient illusoires !
« Très bien, c’est parti ! »
Il ouvrit la section des communications du terminal de son bureau et sélectionna tous les Larkinson de sa liste de contacts. Il lança une diffusion à sens unique à l’ensemble de la famille, qu’ils se trouvent au Rideau Nuageux, à Bentheim, à Rittersberg ou ailleurs !
Au moins la moitié des connexions n’aboutirent pas ! À l’autre bout, les Larkinson étaient soit endormis, soit soumis à des restrictions de communication, soit simplement peu désireux de répondre à son appel.
Quoi qu’il en soit, Ves parvint tout de même à joindre des centaines de Larkinson, suffisamment pour faire pencher la famille de son côté !
Comme aucune nouvelle connexion ne se présentait, Ves se recentra et entreprit quelques manœuvres pour renforcer son aura !
Il concentra son esprit et se mit à visualiser la Conception du Soldat désolé !
Il entra en contact avec le Gardien solennel, qui avait encore gagné en puissance depuis leur dernière rencontre.
Mais quelle que fût sa croissance, il se souvenait toujours de son créateur. Il ne fut pas difficile de convaincre le Gardien solennel de lui prêter sa force !
À présent, Ves n’avait rien d’un homme désinvolte ou égoïste. Sa posture droite, empreinte d’empathie, rappelait fortement celle des vétérans Larkinson les plus remarquables !
« Chers membres de la famille. Permettez-moi de commencer par vous présenter mes excuses pour vous avoir mêlés à cette vilaine affaire. Aujourd’hui, notre Famille Larkinson est en proie aux divisions. Les membres conservateurs et attachés aux traditions de notre famille se sont retournés contre moi et notre Deuxième Compagnie de Méchas sans consulter le reste de la famille !
Notre toute dernière source de prospérité est menacée parce que certains membres de notre famille ne veulent pas nous voir profiter de belles choses ! »
Ves sentit aussitôt une vague de dégoût lui parvenir depuis l’autre bout de la diffusion.
S’il s’adressait d’abord aux Larkinson, ce n’était pas sans raison ! Pourvu que Ghanso ne soit pas au courant de cette petite manœuvre. Comme il tenait tellement aux règles, ses communications étaient probablement restreintes !
Fort de cette certitude, Ves s’adressa à sa famille avec assurance !
« Si vous n’avez pas entendu parler de ce qui se passe, laissez-moi vous mettre au courant. Deux familles fondatrices, les Ramzas et les Cavendish, conspirent pour faire tomber la LMC et m’expulser de chez moi, afin de m’empêcher d’enrichir et de renforcer les Larkinson ! Et ce, malgré le soutien que j’ai obtenu de la Famille Tovar ! »
La mention de trois familles fondatrices dut en choquer plus d’un parmi les Larkinson ! Tout ce qui impliquait les trois groupes les plus importants de la République Lumineuse ne pouvait qu’être explosif !
« Ne vous y trompez pas. Grâce à mes efforts, notre Famille Larkinson a commencé à sortir de l’ombre. D’une famille militaire médiocre, dépourvue d’influence, elle est devenue une puissance prospère, assez riche pour que chaque Larkinson puisse s’enrichir ! Pourtant, les Ramzas et les Cavendish ne veulent pas nous voir nous élever ! Ils veulent nous garder sous leur coupe et continuer à livrer nos pilotes de méchas au Corps des méchas comme de bons petits chiens obéissants ! »
Il devait toucher un point sensible chez beaucoup d’entre eux. En temps normal, il ne dénigrerait jamais la noble mission de la famille, mais il ne pouvait pas se permettre de mâcher ses mots ! Il devait faire comprendre toute la gravité de la situation de la manière la plus dramatique possible, afin que chaque Larkinson se sente plongé dans une crise d’une ampleur monumentale !
« Un général de méchas de la Famille Cavendish, pourtant réputé respectable, a abusé directement de son autorité, utilisé des espions pour semer la confusion au quartier général de l’armée et émis de faux ordres pour me duper et m’amener à céder tout ce que j’ai accompli pour la famille ! »
Ves leur dépeignit un tourbillon gigantesque et menaçant. Cela risquait certes d’en dissuader certains de s’en mêler, mais il n’avait pas fini !
« Pire encore, le Vénérable Ghanso Larkinson s’est rangé de son plein gré du côté de ces élites arrogantes et a trahi les intérêts de notre Famille Larkinson ! Est-ce là ce que représente notre famille ?! Est-ce là ce que nous appelons l’honneur ?! J’ai combattu et versé mon sang pour le Corps des méchas, tout comme le Vénérable Ghanso ! »
Ses médailles attirèrent particulièrement l’attention à cet instant !
« Je ne suis peut-être qu’un concepteur de méchas, mais j’ai fait davantage pour la Famille Larkinson que Ghanso et sa faction conservatrice n’en ont jamais fait ! Après quatre siècles de service sans interruption, aucun pilote expert n’a réussi à accroître la richesse et le statut de notre Famille Larkinson !
Quant à moi, il m’a fallu moins de cinq ans pour enrichir la Famille Larkinson au point que vous puissiez tous acheter vos propres méchas, avec encore beaucoup d’argent de côté ! »
Ves avait raison ! Même les Larkinson neutres partageaient son avis !
« Laissez-moi vous poser la question, chers membres de ma famille. Croyez-vous que la vision de Ghanso pour notre famille soit meilleure que la mienne ? La tradition vaut-elle le sacrifice de toutes les richesses qui nous reviennent de droit ? Quatre siècles de service sans récompense méritent-ils que nous continuions à nous sacrifier ?! »
Chacune de ses questions fit l’effet d’une bombe parmi les Larkinson auxquels il s’adressait !