Chapitre 1 686
Les trois pilotes de mécha Kronon avaient chacun des origines différentes. Ils avaient certes beaucoup en commun, mais Ves fut soulagé de constater qu’ils n’étaient pas des copies conformes les uns des autres, comme les élus des Messagers transcendants.
Après avoir interrogé les trois pilotes de mécha ylvainiens, Ves découvrit qu’ils étaient tous d’excellents pilotes de méchas de tir de précision. Ils n’avaient pas le niveau des meilleurs élites, mais leurs compétences actuelles le satisfaisaient pleinement.
Son Deliverer n’exigeait pas des aptitudes démesurées. Du moment qu’un pilote de mécha maîtrisait les armes à distance, il pouvait exploiter l’essentiel du potentiel de la machine.
Ves voulait toutefois prendre ses précautions. Il avait grand besoin de pilotes de mécha entraînés, capables d’atteindre un haut niveau de précision.
Après tout, la capacité principale du Deliverer qu’il avait imaginé ne faisait qu’infléchir légèrement la visée du pilote dans une certaine direction. À celui-ci de suivre cette indication et de prendre pour cible l’adversaire désigné.
Si le pilote visait aussi mal que Vincent, même si le Deliverer corrigeait sa trajectoire une douzaine de fois, ses attaques passeraient toujours à côté !
En observant les trois Kronon assis respectueusement devant lui, Ves ne put s’empêcher de les imaginer comme des objets de collection.
Il rassemblait une véritable ménagerie de subordonnés compétents. Au fil des ans, il avait recruté un concepteur pirate, une espionne, une assistante aux ambitions troubles, un partenaire stratégique, une petite amie obsessionnelle, un pilote expert brisé, un fanboy, une bande de Kinner et ainsi de suite.
Il lui devenait de plus en plus difficile de gérer tous ses employés et partisans, toujours plus nombreux. L’arrivée de trois Kronon dans son équipe commençait à lui donner mal à la tête.
Heureusement, Ves n’avait pas à s’occuper lui-même de chaque problème. Il avait mis en place une hiérarchie suffisamment solide pour installer les Kronon tandis qu’ils obéissaient aux ordres et demeuraient à son service.
« Compte tenu de votre nature et de vos compétences, je vais demander aux Avatars du Mythe de vous accueillir comme invités. Vous y voyez une objection ? »
« C’est un honneur de servir aux côtés de vos Avatars du Mythe, déclara le lieutenant Dominic Kronon. Nous avons entendu parler de leur bravoure sur le front. »
« Voilà qui me fait plaisir. Faites en sorte de bien vous entendre avec mes Avatars. N’oubliez pas que la plupart sont des Lumineux. Je leur demanderai de respecter autant que possible vos coutumes religieuses, mais gardez à l’esprit que vous n’êtes pas dans le Protectorat. »
« Nous nous y sommes déjà préparés, monsieur. Vous n’avez pas besoin de prendre de dispositions particulières. »
La sergente Jezebel Kronon eut l’air de vouloir protester, mais elle reprit vite contenance.
Les paroles du lieutenant rassurèrent Ves. Il s’était attendu à ce que la Dynastie Kronon lui envoie les trois pilotes de mécha les plus fanatiques, mais, heureusement, les émissaires semblaient tous raisonnables.
Ves se rendit compte qu’il laissait ses préjugés prendre le dessus. Les Ylvainiens n’étaient pas aussi mauvais qu’il l’avait d’abord cru. Son séjour dans le Protectorat d’Ylvain lui avait appris qu’ils étaient tout aussi humains que les Lumineux.
« J’ai une requête, monsieur, dit le lieutenant Dominic. »
« Allez-y. »
« Nous aimerions vous proposer nos services aux côtés de vos Avatars. »
« Vous avez été envoyés ici uniquement pour tester l’un de mes nouveaux modèles. »
« Nous le savons, mais nous aimerions faire davantage. Nous avons également reçu l’ordre de vous aider sans aucune restriction. »
Les émissaires avaient plus de ressources que Ves ne l’avait d’abord pensé. Les Kronon souhaitaient probablement renforcer leurs liens avec lui, ou rester à ses côtés pour leur transmettre des informations, entre autres.
Ves ne voyait pas d’inconvénient à ces manœuvres. Il était encore assez mécontent d’avoir été chassé du Protectorat d’Ylvain pendant son séjour. S’il améliorait ses relations avec les Ylvainiens, il pourrait finir par en tirer certains avantages.
Il ne risquait rien à approfondir son amitié avec les Ylvainiens ; il décida donc de collaborer avec les Kronon.
« J’accepte. Tant que vous serez ici, je vous traiterai comme mes propres subordonnés. Si vous avez des objections à l’égard de mes ordres ou de mes dispositions, faites-le-moi savoir au plus vite. »
« Nous nous efforcerons de respecter vos ordres, monsieur. »
« Autre chose ? »
« Nous… » Le lieutenant hésita. « Si vous nous autorisez à combattre sous votre bannière, nous préférerions que vous nous attribuiez des méchas ylvainiens. Nous pouvons piloter des méchas d’une autre origine s’il n’y a pas d’autre solution, mais nous avons l’habitude des Soldats sacrés. »
La requête était raisonnable.
« Je m’en occuperai, mais pas tout de suite, décida-t-il. J’ai quelque chose de mieux que des Soldats sacrés en réserve pour vous trois. On vous a bien informés que vous étiez envoyés ici pour tester l’un de mes produits ? »
Ils acquiescèrent.
« Eh bien, une fois mon modèle achevé, j’attribuerai simplement à chacun de vous un nouveau mécha Deliverer. »
Les trois Kronon affichèrent une agréable surprise. Rien qu’à son nom, ils comprenaient qu’il s’agissait d’un mécha susceptible de plaire aux Ylvainiens.
« Cependant, tout le monde n’est pas digne de piloter mon nouveau modèle, prévint Ves en les regardant sévèrement. N’importe quel pilote de mécha peut se servir du Deliverer, mais seuls ceux qui sont véritablement pieux et compétents en révéleront tout le potentiel. En êtes-vous dignes, tous les trois ? Pouvez-vous piloter le mécha qui sauvera nos États ? »
Les trois hommes le regardèrent d’un air grave. Aucun ne sembla douter de ses paroles, ce qui le satisfit un peu. Il était bien plus facile de berner les Ylvainiens. Ils ressemblaient à Gloriana sur ce point.
Il congédia les Kronon et les envoya s’installer à la base des Avatars. Les Tovars étaient toujours en train de fabriquer le premier prototype, et ils avançaient moins vite qu’il ne l’avait prévu.
« Des amateurs », pesta-t-il en lançant l’enregistrement en accéléré.
Contrairement à Ves et Gloriana, les concepteurs de méchas Tovar n’avaient visiblement pas passé beaucoup de temps sur le terrain. Seul Miles possédait une expérience pratique suffisante. Sans son encadrement et sa supervision, ses quatre cousins auraient bâclé le prototype.
La structure du mécha n’était pas si difficile à fabriquer, mais les Tovars rencontraient beaucoup de difficultés avec le fusil Executor.
Les spécifications du fusil étaient tout simplement trop élevées. Les Tovars n’avaient jamais travaillé sur un équipement pareil. Ils gaspillaient beaucoup de matériaux en essayant de fabriquer ses composants les plus complexes.
Ves fut tenté d’intervenir pour leur montrer comment s’y prendre, mais il se retint. Ces concepteurs de méchas possédaient tous des bases solides. S’embourber ainsi était exactement ce dont ils avaient besoin pour prendre conscience de leurs lacunes.
Une fois qu’ils auraient compris ce qui leur manquait, ils s’emploieraient forcément à corriger leurs défauts. C’était ce que tout bon concepteur de méchas ferait à leur place.
Après avoir éteint la projection, il passa à d’autres affaires. Outre la paperasse quotidienne, il reçut une notification importante.
« Les Avatars et les Sentinelles envoyés au front sont enfin autorisés à rentrer ? »
La nouvelle le surprit. Vu la pression que les hommes-sables exerçaient sur la République Lumineuse, il aurait cru que l’armée voudrait garder ses hommes plus longtemps.
Mais, après avoir consulté les derniers chiffres des pertes, il ne fut plus surpris.
Les Sentinelles Vivantes n’avaient perdu qu’une partie de leurs effectifs. La commandante Magdalena déplorerait sans doute ces pertes, mais, pour Ves, ces hommes n’étaient que des noms sur une liste.
Il n’avait jamais rencontré ni appris à connaître personnellement ces pilotes de mécha. Pourquoi aurait-il été attristé par leur mort ?
Même la perte des quelques Larkinson tombés au combat ne l’affecta guère. Les Larkinson répondaient toujours à l’appel du devoir en sachant quel sort les attendait. Beaucoup trop d’entre eux mouraient sans cesse à la guerre ; la famille avait appris à honorer leurs sacrifices plutôt qu’à s’attarder sur ses pertes.
En comparaison des pertes modestes des Sentinelles, plus de la moitié des Avatars n’étaient pas revenus. Contrairement aux Sentinelles, équipées de Brise-Aube et d’autres excellents méchas, les Avatars avaient dû se contenter de Soldats désolés.
Ves aurait pu facilement remplacer leurs machines par de meilleurs modèles, mais il s’était délibérément abstenu de trop ménager les Avatars. Comment pouvait-il faire de ses pilotes de mécha les plus prometteurs des élites intrépides sans leur imposer quelques épreuves ?
Heureusement, les quelques personnes qu’il ne pouvait se permettre de perdre étaient revenues vivantes. En lisant leurs dossiers, il ne put s’empêcher d’être impressionné.
William Silencieux avait récolté un bon nombre de distinctions. Ses performances n’étaient pas toujours spectaculaires, mais il était devenu de plus en plus habile à piloter son Soldat rancunier.
Seul Avatar à piloter un mécha personnalisé, il se distinguait toujours des autres.
Quant à Melkor, ses performances au combat étaient moins remarquables, mais il avait gagné en maîtrise du commandement au fil des batailles. Les tactiques qu’il parvenait à mettre en œuvre avec les Avatars avaient légèrement amélioré leurs performances contre les hommes-sables.
Bien sûr, la plupart des tactiques n’étaient pas très efficaces contre les hommes-sables, mais ce n’était pas important. Tant que Melkor continuait à perfectionner ses talents de commandant, les Avatars deviendraient une force avec laquelle il faudrait compter, face aux ennemis extraterrestres comme aux adversaires humains.
« On dirait que cette expédition a été très profitable à mes Avatars », dit-il avec un sourire.
Avec le retour du premier détachement d’Avatars et de Sentinelles, il fallait préparer le deuxième. Ves s’était engagé auprès de la République Lumineuse et comptait toujours tenir parole malgré les pertes subies.
Il appela Magdalena, qui comprit immédiatement ce qu’il voulait aborder.
« J’ai déjà sélectionné et préparé notre deuxième contingent, monsieur. »
« Sont-ils prêts à affronter le conflit ? »
La commandante Magdalena prit un air grave. « Ils sont prêts à accomplir leur devoir. J’y ai veillé. »
« Je ne parle pas de leur volonté. »
« Pour être honnête, je ne suis pas aussi sûre de leur préparation », répondit-elle à contrecœur par communicateur. « Notre premier détachement a participé aux premières phases de la guerre, quand les hommes-sables étaient moins terrifiants qu’aujourd’hui. Le commandant Melkor et les autres se sont progressivement acclimatés au conflit à mesure que les hommes-sables devenaient plus meurtriers. »
« Vous craignez que notre deuxième détachement s’en sorte moins bien, parce qu’on le jettera directement dans le broyeur. »
Elle hocha la tête. « Je m’inquiète surtout pour vos Avatars. Leurs méchas ne sont plus à la hauteur des exigences de la guerre. Vos Soldats désolés sont de bons produits, mais ils sont trop fragiles au combat. »
« Je n’ai pas changé d’avis. Mes Avatars sont différents. Ils doivent pouvoir relever tous les défis ! »
« Ce ne sont que des gamins, monsieur ! Des jeunes diplômés comme Joshua King ou de jeunes pilotes de mécha tels que Casella et Imon Ingvar méritent mieux que de piloter un mécha à peine plus utile que de la chair à canon ! »
Elle avait raison de s’inquiéter. Le premier détachement des Avatars était principalement composé des pilotes de mécha les mieux entraînés et les mieux préparés. Melkor avait jugé préférable d’envoyer d’abord les plus aguerris et de donner aux Avatars plus jeunes et moins expérimentés davantage de temps pour s’entraîner et se préparer à leur prochain déploiement.
Pourtant, ni Ves ni Melkor n’avaient prévu que l’ennemi gagnerait autant en puissance entre-temps.
Envoyer des Avatars précieux, sur lesquels Ves fondait de grands espoirs, était irresponsablement dangereux.
La perte de pilotes de mécha précieux, dotés d’un fort potentiel spirituel comme les trois que la commandante Magdalena venait de citer, lui ferait énormément de peine !
« Je sais que les risques ont changé. Mais je ne vois toujours aucune raison de changer d’avis. Jeunes ou vieux, tous les Avatars doivent être prêts à affronter n’importe quel ennemi. S’ils ne sont pas prêts à participer à une guerre de cette ampleur, ils ne me servent à rien en tant qu’Avatars. Je ne dirige pas une académie de méchas, commandante. Tous les pilotes de mécha que j’emploie sont des adultes.
Ils ont déjà fait leurs propres choix. Tout au plus, je leur donnerai une dernière occasion de quitter les Avatars pour rejoindre les Sentinelles Vivantes. Ça vous convient ? »
Ce compromis apaisa les inquiétudes de Magdalena. « C’est… acceptable. »
« Ne venez pas vous plaindre si aucun Avatar n’accepte cette offre », lança-t-il avec un sourire en coin.