Chapitre 1 685
Malgré leur manque d’assurance, les cinq concepteurs de méchas Tovar réussirent à fabriquer un prototype convenable.
Le mécha Deliverer qu’ils avaient réussi à produire se révéla aussi orné et sacré que Ves l’avait souhaité. Son fondement spirituel dégageait une impression de certitude et de sainteté. Il avait déjà investi le fragment spirituel d’Ylvaine pour en faire son esprit de conception.
Ves fut intrigué par la réaction des autres face au prototype.
Les Tovars, qui avaient fabriqué le mécha avec soin pendant trois jours, éprouvaient des sentiments mitigés à son égard.
D’un côté, ils étaient fiers de leur travail et satisfaits du résultat. Le mécha ne présentait que quelques défauts, qu’ils réussirent à corriger par la suite.
Miles Tovar avait été le principal artisan du projet. Ancien concepteur de méchas indépendant, fort d’une grande expérience pratique, il avait aussitôt pris les choses en main et donné des ordres à ses cousins.
D’un autre côté, les Tovars étaient horrifiés d’avoir construit un mécha ouvertement religieux.
Aucun d’eux n’était religieux. Pour les Lumineux, la foi était une relique primitive et dépassée du passé qui, pour une raison ou une autre, refusait de disparaître.
Ves était en fait d’accord, mais sa perspective et ses connaissances étaient plus vastes. Il avait été exposé à certaines vérités profondes de la réalité et ne voyait donc aucun problème à travailler sur des méchas ylvainiens.
Gloriana n’y voyait pas de problème non plus. Elle croyait déjà en une religion qui avait de nombreux points communs avec la Foi Ylvainienne.
Si les contradictions entre les différentes fois donnaient souvent lieu à des désaccords particulièrement acrimonieux, Gloriana n’était pas du genre à s’attarder sur ces différences.
Elle se montrait très indulgente et tolérante envers le Deliverer. Bien sûr, Ves y était pour quelque chose. Comment aurait-elle pu refuser de soutenir son petit ami ?
Si Ves croyait en quelque chose, Gloriana y croyait aussi. Seule réserve : elle interprétait souvent les choses à sa manière.
Ves comprit que c’était ainsi que Gloriana composait avec les contradictions difficiles.
Gloriana avait donc tendance à considérer la Foi Ylvainienne comme une ramification imparfaite de l’hexisme.
« Ce mécha aurait été bien meilleur s’il avait été conçu autour de l’hexisme. » Elle fit la moue. « Je reconnais que le Prophète Ylvaine est un bon devin, mais nos Hexers aussi ont donné naissance à des talents puissants ! »
Si les pilotes d’essai ylvainiens avaient été là, ses paroles les auraient scandalisés !
Ves lui donna une tape sur le flanc. « Fais attention à ce que tu dis ! Ne gâche pas ce projet. Fais de ton mieux pour témoigner le respect qui s’impose aux Ylvainiens et à leur foi. Si tu n’en es pas capable, tais-toi ou retourne au domaine des Nuages. »
« … Je suis désolée. »
Après avoir vérifié que le prototype était prêt pour les essais, il ordonna à quelques subordonnés de l’emmener sur l’un des terrains d’essai.
« Allons rencontrer les Ylvainiens. » Sur ces mots, il quitta l’atelier.
Après avoir conduit Gloriana à l’étage, dans son bureau, Ves vit Leland venir le rejoindre pour discuter des invités.
« Tu as semé pas mal de confusion, Ves. » L’espion esquissa un sourire sarcastique. « On dirait que la discrétion, ce n’est pas ton truc. »
Ves ne put que hausser les épaules. « Je n’y peux rien. Les Ylvainiens me prennent beaucoup trop au sérieux. »
« Tu devrais voir les nouvelles du Protectorat d’Ylvain. Elles ne tarissent pas d’éloges sur ton Soldat sacré. De plus en plus d’Ylvainiens se convertissent au culte du Martyr Lumineux. »
« Arrête de plaisanter ! »
« D’accord, j’exagère un peu. Mais ça ne rend pas mon propos moins valable. Tu as réussi à susciter un respect inquiétant dans un État étranger. »
« Qu’est-ce que le gouvernement a à voir avec mes admirateurs ? »
« Que cela te plaise ou non, tu peux influer sur notre politique étrangère, déclara Leland d’un ton sombre. Je ne sais pas comment tu t’y es pris, mais tes Soldats sacrés ont fait grimper le moral des Ylvainiens à des sommets vertigineux ! »
Cela tenait au lien ténu entre le Soldat sacré et le fragment spirituel d’Ylvaine. Les Soldats sacrés n’étaient pas aussi puissants que les Messagers transcendants dans ce domaine, mais ils apportaient tout de même un grand réconfort spirituel à de nombreux Ylvainiens.
Un tel réconfort spirituel était extrêmement précieux en ces temps difficiles. Cela rappelait l’obstination avec laquelle les exilés ylvainiens s’étaient accrochés à la vie et à leur foi lors de leur fuite vers les confins de la galaxie.
« Qu’est-ce que tu veux que je fasse, alors ? Mon influence au sein des échelons inférieurs du Protectorat est considérable, mais les dirigeants ne laisseront pas le soi-disant “Martyr Lumineux” prendre le pouvoir. »
« Au fait, cette vision des choses est dépassée. »
« Ah bon ? » Ves fronça les sourcils, perplexe.
« As-tu pris le temps d’observer la réaction des Ylvainiens à ton mécha ? »
« Pas vraiment. »
« Eh bien, tu devrais. Chaque Soldat sacré est une relique pour les Ylvainiens. À leurs yeux, les Soldats sacrés ont indéniablement sauvé le Protectorat jusqu’à présent. Cette reconnaissance, conjuguée aux tendances actuelles, commence à ronger les dirigeants de l’État. »
Tout cela semblait plausible. Dès lors que les Ylvainiens commenceraient à croire à son mythe, ils le traiteraient à coup sûr comme un véritable Disciple Martyrisé !
« À t’entendre, je n’ai qu’à me rendre là-bas et à me poser une couronne sur la tête. »
Leland eut un petit rire. « Si seulement ! Ce n’est pas parce qu’ils commencent à te reconnaître comme le Martyr Lumineux que tu peux décider de tout dans la gestion de l’État. Seul le Prophète Ylvaine a bénéficié de ce privilège. Comme tu n’as pas le titre de prophète, cesse de te bercer d’illusions. »
« Y a-t-il autre chose que je devrais savoir au sujet des Ylvainiens ? »
« Beaucoup de choses. Ce dont la République Lumineuse a besoin en ce moment, c’est d’un Protectorat d’Ylvain fort et capable de se défendre seul. Tant qu’il tiendra bon, notre flanc restera protégé. »
« Je crois que les Ylvainiens s’en chargent déjà. C’est tout ce que tu avais à dire ? »
« Ce n’est pas que le gouvernement ait songé à profiter de ton statut élevé au sein du Protectorat. C’est simplement qu’exercer trop d’influence provoquerait inévitablement des réactions hostiles. Un État ne peut jamais être pris en main par une seule personne. Cela dit, tu peux quand même tirer certains avantages de ton statut si tu sais en jouer avec prudence. Il te suffit de ne pas te montrer trop gourmand. »
Ves trouvait plutôt suspect que Leland insiste autant sur cette relation, surtout en ces temps troublés.
« Qu’est-ce qui se passe, au juste ? Tu m’envoies des signaux contradictoires. D’un côté, tu dis que j’ai beaucoup d’influence. De l’autre, tu affirmes qu’elle est limitée. »
« Laisse tomber. » Leland secoua la tête. « Parlons d’autre chose. Je crois que tu as des frictions avec certains groupes au sein du gouvernement. »
Ves fronça les sourcils. « Ouais. Certains veulent que je déménage à Bentheim pour ma propre “protection” ! Ha ! Comme si Bentheim était à l’abri ! Jusqu’ici, une seule flotte d’hommes-sables a envahi le Système du Rideau Nuageux.
Quant au système de Bentheim ? J’ai arrêté de compter depuis longtemps ! »
« La plupart de ceux qui te conseillent de t’installer dans un endroit plus sûr ne cherchent qu’à protéger l’État. Te perdre aurait de graves conséquences pour la République Lumineuse. »
« J’ai déjà entendu tout ça. Tu veux en venir où, Leland ? »
« Disons simplement que nous avons réglé le problème. »
Par « nous », Leland voulait probablement dire Flashlight.
« C’est aussi simple que ça ? »
« Bien sûr que non. » L’espion eut un sourire contrit. « Il serait plus juste de dire que nous avons étouffé les appels à te relocaliser. Cela aide que les Chiens de Lumière aient assez bien réussi à traquer les amiraux hommes-sables cachés dans la ceinture d’astéroïdes. Aucune autre flotte d’hommes-sables n’a envahi le Rideau Nuageux ; le niveau de risque dans ce système stellaire est donc très faible. »
« Bentheim tombera avant le Rideau Nuageux. »
« C’est vrai. Quoi qu’il en soit, je peux te promettre que le gouvernement n’insistera plus pour te relocaliser. Pour être honnête, la plupart de ces propositions venaient de fonctionnaires bien intentionnés. Nous n’avons donc pas eu beaucoup de mal à les faire reculer. »
« Et ceux qui s’y opposent davantage ? »
« Nous ne pouvons pas les faire taire, mais rassure-toi : ils ne pourront pas non plus influer sur la décision. »
Leland donna suffisamment de garanties pour que Flashlight continue de protéger la LMC dans l’ombre.
Après avoir discuté encore un peu, Leland quitta le bureau, laissant Ves avec une foule de sujets à méditer.
« Je pourrai y réfléchir plus tard. D’abord, je dois rencontrer les pilotes d’essai ! »
Il ordonna à Gavin de faire entrer dans son bureau trois pilotes de mécha Kronon disciplinés.
Les trois s’avancèrent vers le bureau au pas cadencé et saluèrent Ves avec une précision irréprochable !
« Honorable Martyr Lumineux ! Nous sommes à votre service ! »
Ves leur fit signe de s’asseoir. Deux chaises supplémentaires sortirent du sol pour les accueillir. « Présentez-vous, je vous prie. »
Le pilote de mécha tout à gauche prit la parole en premier.
« Je suis la sergente Jezebel Kronon. » Seule femme du trio, elle semblait avoir une trentaine d’années et affichait la robustesse attendue d’une combattante aguerrie. « Cela fait des mois que je combats les hommes-sables avec le Soldat sacré que vous avez fourni à notre peuple. »
Ves s’anima. « Je croyais que tu étais spécialisée dans les méchas de tir de précision. Comment se fait-il que tu aies piloté un Soldat sacré bon marché ? »
Une lueur fanatique s’alluma dans ses yeux. « Dès que j’ai posé les yeux sur le Soldat sacré, je n’ai plus voulu piloter autre chose ! Ses performances ne valent pas celles d’un véritable mécha militaire de tir de précision, mais c’est une excellente machine entre de bonnes mains ! Contre des adversaires simples et peu flexibles comme les hommes-sables, il suffit pour porter quelques coups ! »
« Je… vois. »
« Les nôtres ont commencé à prier chaque jour, à l’intérieur comme à l’extérieur du mécha. La plupart ne peuvent prier que devant un Soldat sacré, mais pour les pilotes comme moi, c’est un grand privilège que d’entrer en contact avec nos méchas ! »
« Mes méchas ne sont pas conçus pour servir d’autels… »
« Ils sont bien meilleurs que ces autels ennuyeux devant lesquels nous avons prié toute notre vie ! Si cela ne tenait qu’à moi, chaque église ou cathédrale ylvainienne devrait abriter un Soldat sacré, afin que tous puissent contempler la splendeur de vos machines ! »
Plus Jezebel Kronon s’extasiait, plus Ves devenait nerveux.
Il n’en était pas à son premier admirateur, mais l’enthousiasme de la Kronon pour le Soldat sacré avait quelque chose de troublant !
« Si seulement je pouvais rester pour toujours auprès de mon Soldat sacré. » Elle soupira. « Enfin, ce n’est pas grave. Dès que les Curins sont venus me voir pour me proposer d’essayer l’un de vos futurs produits, j’ai tout plaqué ! »
Lorsque Jezebel s’interrompit, Ves se tourna aussitôt vers l’homme assis à côté d’elle, afin de l’empêcher de repartir de plus belle.
« Sergent Edward Klesser. C’est un honneur de vous rencontrer. Je m’efforcerai de vous aider pendant toute la durée de mon séjour ici. »
« Vous n’êtes pas un Kronon. »
« Tous les pilotes de mécha ne veulent pas consacrer leur vie entière au combat, répondit Klesser. J’étais réserviste avant le déclenchement de la Guerre des Sables. À présent, les Kronons ont rappelé tous les pilotes de mécha aptes au service. »
« Vous leur en voulez ? »
« Absolument pas ! Défendre notre peuple et notre foi est une responsabilité importante ! Au cours de notre longue histoire, notre foi a surmonté bien des menaces et des épreuves ! Je ne peux pas rester les bras croisés alors que notre État risque d’être anéanti ! »
Edward était manifestement un idéaliste. Il avait la mentalité typique d’un citoyen posé, à la manière des Curins. La seule différence, c’était qu’il n’hésitait pas à répondre à l’appel du devoir quand ses services étaient requis.
À certains égards, cet homme lui rappelait un Larkinson.
Ves se tourna vers le dernier Kronon.
« Je m’appelle lieutenant Dominic Kronon. Je suis un Kronon de pure souche et dirige notre petite délégation. J’ai reçu l’ordre de rester à vos côtés jusqu’à ce que vous nous renvoyiez. Si nécessaire, nous sommes prêts à vous servir et à combattre pour vous pendant la Guerre des Sables et au-delà ! »
« Quoi ? Notre contact ne nous a rien dit de tout ça, lieutenant ! »
« Ce sont nos ordres, Martyr Lumineux. » La lieutenante sortit une tablette de données de la poche de son uniforme et la posa sur le bureau.
Ves la prit et se mit à parcourir les ordres.
Il s’avéra que Dominic n’exagérait pas. Tant que Ves le souhaitait, il pouvait considérer les Kronons comme ses propres subordonnés !
Il ne savait pas s’il devait se réjouir de ce cadeau.