Chapitre 1 683
La Guerre des Sables semblait approcher d’un tournant décisif. Des flottes d’hommes-sables déferlaient sans discontinuer sur Bentheim et pilonnaient les défenseurs, qui avaient à peine le temps de souffler avant de devoir repousser une nouvelle incursion !
La République Lumineuse s’était préparée pendant des mois à l’assaut, mais lorsque les hommes-sables frappèrent son système portuaire, leur férocité prit tous les stratèges militaires au dépourvu !
« La bataille de Bentheim scellera le sort de la République Lumineuse ! »
« Le sable ne saura étouffer notre lumière ! »
« Notre héritage de quatre cents ans ne s’éteindra pas sous notre garde ! »
La propagande battait son plein. Le peuple devait garder confiance ! Peu importait le nombre de systèmes stellaires qui tombaient : la République Lumineuse devait survivre !
Même au Rideau Nuageux, Ves et les autres ressentaient les effets de la guerre. La loi martiale était finalement entrée en vigueur, obligeant chaque citoyen à cesser de traîner. Il fallait travailler et contribuer à l’effort de l’État, ou rester chez soi comme un agneau docile.
La vie sociale s’était brusquement interrompue, transformant Freslin en un centre désert où seuls les aérovoitures et les navettes faisaient du bruit.
Le brouhaha des passants dans les rues avait laissé place aux robots de maintien de l’ordre, qui patrouillaient dans la ville vide.
La Pépinière de Méchas se trouvait certes bien à l’extérieur de Freslin, mais Ves percevait tout de même la morosité ambiante en observant ses employés abattus.
La production de la Pépinière de Méchas ayant été temporairement suspendue, beaucoup moins de gens se rendaient au travail. La réduction des activités ailleurs avait laissé la plupart de ses subordonnés au siège sans rien à faire.
Le travail ne manquait pas seulement d’intérêt : il n’y en avait tout simplement pas assez. Ves songea même à licencier du personnel, car la LMC avait récemment recruté beaucoup de monde pour répondre à l’augmentation des ventes et de la production.
« La demande a baissé et nos coûts de production ont augmenté, rapporta Gavin à Ves. De plus en plus de fabricants tiers ont résilié leurs contrats ou réduit leur production. Selon nos estimations actuelles, nos ventes ne dépasseront pas les 50 000 méchas ce mois-ci, et une grande partie sera destinée à des États étrangers situés sur les quatrième et cinquième lignes de défense. »
Le chiffre restait énorme comparé aux ventes de la LMC avant la Guerre des Sables. Néanmoins, il marquait une forte baisse par rapport au mois précédent.
Ves n’était toujours pas habitué à vendre en masse. Il avait cessé de prêter attention aux sommes exactes qu’il gagnait dès que ses ventes mensuelles avaient dépassé les mille méchas.
Dans cette économie en ruine et en pleine dégradation, cela n’avait pas beaucoup d’importance. L’inflation était si forte que la valeur réelle des réserves de liquidités de la LMC avait diminué de moitié en un mois !
Et ce n’était que le début si les hommes-sables continuaient de grignoter les territoires de la République Lumineuse !
Ves se leva de son bureau et alla jusqu’aux fenêtres, caressant Lucky. Il contempla les terrains déserts de la Pépinière de Méchas. Les méchas d’exposition et de patrouille irradiaient toujours leur éclat de sentinelles. Dommage qu’il y ait si peu de monde pour influencer leur humeur.
« Nous devrions réduire nos effectifs, décida-t-il. Le Soldat désolé s’est extrêmement bien vendu grâce à plusieurs circonstances favorables. Mais je ne suis pas sûr de pouvoir reproduire ce succès de sitôt. »
Gavin s’approcha de lui, le front plissé. « Tu pourrais facilement bouleverser à nouveau le marché en sortant un mécha aussi accessible et révolutionnaire que le Soldat désolé. »
« Je n’ose pas le faire. » Ves secoua la tête. « J’ai connu beaucoup de succès jusqu’ici, mais je n’ai pas assez d’influence pour le maintenir à ce niveau. Si l’industrie du mécha a toléré ma gamme de Soldats, c’est uniquement parce qu’elle était désespérée. »
« Tu as peur de la concurrence ? »
« En gros, oui. »
« Je ne pensais pas entendre ça de ta bouche, patron. »
« Je suis concepteur compagnon. Vendre une quantité raisonnable de méchas va de soi, mais quand mes modèles deviennent plus recherchés que ceux d’un concepteur senior, les gens commencent à avoir des idées. Je ne veux pas être victime de mon propre succès. Mieux vaut donc reculer d’un pas et consolider nos forces. »
Gavin ne comprenait pas pourquoi Ves voulait battre en retraite. À ses yeux, la LMC pouvait aisément tirer parti de ses succès récents et continuer sur sa lancée.
Mais Ves voyait les choses autrement. Le marché du mécha était moins libre et moins ouvert qu’il ne l’avait cru. Ses échanges avec les concepteurs de méchas Tovar lui avaient déjà montré qu’il était partagé entre des groupes d’intérêts bien établis.
La concurrence y était encore raisonnable, mais les bouleversements majeurs restaient très rares.
Une Deuxième Compagnie de Méchas ne pouvait se permettre de bousculer l’ordre établi que si elle avait la puissance et les soutiens nécessaires pour profiter des fruits de son travail.
Si une Deuxième Compagnie de Méchas arrogante s’élevait brusquement, pour une raison ou une autre, la concurrence s’empresserait de l’écraser.
C’était précisément ce que les concepteurs de méchas d’Ansel avaient déjà fait à la LMC.
Ce n’était pas de la triche. Le réseau des anciens élèves d’Ansel était profondément enraciné dans le milieu des méchas de la République Lumineuse. Ansel pouvait mettre à profit son influence considérable pour favoriser sa propre réussite ou freiner l’essor de ses concurrents.
D’après les Tovars, Ves et la LMC n’avaient pas les moyens de jouer dans cette cour. Ves était trop jeune et la LMC ne disposait pas du réseau nécessaire pour s’implanter au sommet de la hiérarchie.
Ves soupira. « Je rêvais autrefois d’atteindre ce niveau de réussite. Beaucoup de concepteurs de méchas seraient aux anges s’ils parvenaient à en vendre plus d’un million en un an. Même moi, je ne pensais pas réaliser l’un de mes rêves si vite. »
« Tu as l’air déçu. »
« Je ne le suis pas. J’ai juste l’impression que mes anciens rêves étaient puérils. Maintenant que j’ai atteint un niveau où il me suffit de faire quelques efforts pour gagner de l’argent, je ne me contente plus de courir après certains de mes vieux objectifs. »
« Parce que tu vises déjà plus haut. »
« Exactement. Tu crois que le rang de concepteur compagnon est impressionnant ? Pas du tout, Benny. Pour les gens ordinaires, devenir concepteur compagnon est peut-être un rêve inaccessible, et devenir concepteur senior relève déjà du mythe. Je suis peut-être un peu prétentieux, mais je ne trouve pas ces réussites remarquables. À l’échelle de la galaxie, seuls les Maîtres méritent qu’on s’intéresse à eux. »
« Où veux-tu en venir, patron ? »
« J’essaie simplement de te faire comprendre ma vision. Je n’ai plus envie de privilégier la progression par-dessus tout. Mon propre développement doit passer en premier. C’est pour ça que j’ai commencé à concevoir des méchas comme notre futur Deliverer. »
Pour un spécialiste du marketing comme Gavin, le Deliverer était un véritable cauchemar. Ce mécha haut de gamme, destiné à un marché de niche, ne visait qu’un public très restreint. Même si Ves parvenait à en porter les performances à des sommets inouïs, le Deliverer ne se vendrait jamais en grand nombre en dehors du Protectorat d’Ylvain !
« Ça veut dire que tu vas concevoir d’autres méchas bizarres comme le Deliverer ? »
Ves hocha la tête. « Ce n’est pas exclu. Bien sûr, ce n’est pas parce que la croissance m’importe moins que je vais la négliger complètement. Ne t’inquiète pas pour mes prochains produits. Je trouverai sans doute un mécha destiné au grand public. »
Il ne souhaitait pas être connu comme un concepteur de méchas « ylvainien ». Il avait décidé de développer le Deliverer uniquement parce que le marché en avait besoin, malgré toutes ses propriétés restrictives.
Il exposa ensuite quelques-uns de ses projets à venir à Gavin. La voie qu’il voulait suivre dans sa carrière l’éloignerait de la croissance par la quantité pour le pousser à viser plutôt l’excellence par la qualité.
« Pour être honnête, j’ai l’impression que tu gâches ton potentiel », dit franchement son assistant. Il était resté préoccupé tout au long de leur conversation. « Je te connais assez bien pour savoir que tu as déjà pris ta décision. Je ne comprends pas pourquoi les concepteurs de méchas comme toi font ce genre de choix, mais nous ferons de notre mieux pour te soutenir, patron. »
« C’est entendu. » Ves rit en posant Lucky sur son épaule. « Je vous virerais tous si vous ne faisiez pas ce que je dis. »
Après tout, c’était lui qui faisait rentrer tout l’argent.
« Et ta grande expédition ? Je doute sérieusement que tu puisses réunir assez de capitaux pour financer ta flotte d’expédition. »
« Ça ne sert à rien de me concentrer sur l’argent alors qu’à mon niveau actuel, je ne peux pas gagner assez de mérites, rétorqua Ves. Je dois faire progresser plus vite ma philosophie de conception et développer davantage de caractéristiques uniques pour séduire les Gardiens de la Bordure. Si je parviens à concevoir des méchas que personne ne peut égaler, j’aurai les moyens de devenir un pionnier galactique. »
La République Lumineuse et le Secteur stellaire de Komodo ne l’intéressaient plus du tout !
Ves s’était lassé de son foyer. Il rêvait de partir à l’aventure et de découvrir de nouveaux horizons. Il voulait se libérer de cette hiérarchie étouffante qui s’était solidement installée dans la Voie lactée.
Au fond de lui, il voyait dans l’Océan Rouge une occasion en or de bâtir sa propre sphère d’influence, à l’abri des liens déjà noués.
À ses yeux, ses activités actuelles n’étaient donc qu’un moyen d’accéder à la nouvelle galaxie naine.
Quant à l’argent, s’il atteignait un jour le stade où il pourrait gagner des millions de mérites de l’AMT, il lui serait facile de réunir une somme considérable.
« N’oublie pas que je compte devenir concepteur de méchas de deuxième classe, rappela-t-il à son assistant. J’ai passé du temps à me familiariser avec les usages et les normes des méchas de deuxième classe. Au rythme où j’avance, je pourrai probablement concevoir mon premier mécha de deuxième classe d’ici un an. C’est rapide, tu sais. »
Plus il en apprenait sur les méchas de deuxième classe, plus leur polyvalence accrue et leurs nombreuses possibilités le fascinaient.
En comparaison, les méchas de troisième classe étaient très rudimentaires. Ils avaient leur charme propre, mais Ves comprenait pourquoi il était si difficile aux concepteurs de méchas de troisième classe de progresser.
Naturellement, cela ne signifiait pas qu’il n’entrevoyait aucun avenir s’il continuait à concevoir des méchas pour des États de troisième ordre.
Il avait la certitude de réussir là où les autres avaient échoué.
S’il comptait rester dans la Voie lactée, il pouvait continuer à exceller dans la conception de méchas de troisième classe.
Pourtant, il se surprit à revoir ses anciens projets dès qu’il eut jeté son dévolu sur l’Océan Rouge.
Comment les MTA et les Gardiens de la Bordure pourraient-ils être impressionnés par des méchas de troisième classe ?
Peu importait le miracle qu’il concevrait : tant qu’un seul mécha de l’AMT pourrait l’écraser comme un insecte, Ves ne gagnerait jamais beaucoup de mérites.
Ce n’était qu’en passant à la conception de méchas d’une classe supérieure qu’il pourrait gagner beaucoup de mérites.
Après ces explications, Gavin comprit enfin.
« Je vois… Tu es vraiment décidé à repartir de zéro dans l’Océan Rouge. Chacune de tes décisions récentes vise à t’aider à obtenir un ticket d’accès pour les pionniers. »
L’Océan Rouge l’appelait sans cesse, tel le chant d’une sirène. Son sang bouillonnait et ses os frémissaient chaque fois qu’il songeait aux possibilités qui l’y attendaient. Si les Deux Grands exigeaient un prix d’entrée aussi élevé, c’était bien pour une raison !
« Je compte partir pour l’Océan Rouge d’ici dix ans, déclara Ves. Je ne peux pas me permettre de retarder mon départ davantage. Si j’arrive trop tard, les occasions que j’espère saisir auront sans aucun doute été raflées par d’autres pionniers galactiques. »
Ses espoirs et ses rêves pour l’Océan Rouge comptaient davantage que sa réussite dans le Secteur stellaire de Komodo. Sa réputation et son potentiel de gains n’étaient que des moyens pour parvenir à ses fins.
Il ferait n’importe quoi pour devenir un pionnier galactique ! Il irait même jusqu’à encourager les hommes-sables à déferler sur toute la République Lumineuse si cela pouvait l’aider à atteindre son objectif !
Et il n’était pas le seul à espérer accéder à l’Océan Rouge. Ves ignorait si la concurrence réduirait ses chances, mais il savait qu’il devait s’attacher à devenir un concepteur de méchas plus compétent, et non plus prospère.