Chapitre 1 664
Quand Ves revint au Domaine des Nuages, il retrouva Gloriana qui se reposait dans les jardins à l’arrière de leur manoir, et la mit au courant des derniers développements.
« Pour ce que ça vaut, je suis d’accord avec toi. » Gloriana chatouilla le ventre de Clixie. « Bentheim n’est pas seulement mauvais pour toi, mais aussi pour moi. Si la République Lumineuse a des idées à mon sujet, elle ne pourra pas m’arrêter facilement tant que je resterai ici, sous la protection de mon Bataillon de Gloire. »
Ves comprit aussitôt le problème. « Ton escorte ne comprend qu’une Deuxième Compagnie de Méchas spatiale, une compagnie de méchas terrestres et une compagnie d’infanterie d’élite. Je suis sûr que tes protecteurs sont assez forts pour l’emporter même en nette infériorité numérique, mais difficile de savoir qui gagnerait si le Corps des Méchas envoyait un ou deux régiments intercepter notre fuite. »
« Si ces régiments déploient leurs pilotes experts, la menace qu’ils représentent sera bien plus grande, ajouta Gloriana. Avec des milliers de méchas en soutien à quelques méchas experts, mon Bataillon de Gloire n’aura aucune chance de s’échapper ! »
Les méchas de deuxième classe possédaient certes un avantage écrasant sur ceux de troisième classe, mais ils n’étaient pas invincibles. Si la force la plus faible, mais beaucoup plus nombreuse, était prête à consentir quelques sacrifices, elle pouvait submerger des méchas de deuxième classe par le seul poids du nombre.
En somme, c’était ainsi que les hommes des sables parvenaient à épuiser leurs adversaires ! En accordant peu ou pas de valeur à la vie de chacun des leurs, les assaillants obtenaient des résultats considérables !
Bien sûr, les hommes des sables payaient le prix fort, mais cela ne rendait pas la chose plus acceptable.
Quoi qu’il en soit, Ves et Gloriana partageaient le même avis sur la question. Tous deux voulaient éviter de s’installer dans des systèmes stellaires lourdement protégés, pour ne pas se retrouver à la merci de l’État.
À la réflexion, Ves n’aurait pas dû s’étonner que Gloriana ne se sente pas tout à fait à l’aise. Étrangère et Hexer, elle était complètement seule et isolée au sein de la République Lumineuse, qui avait toujours penché du côté de la Coalition du Vendredi.
« Je ne pense pas pouvoir résister seul à la demande de déménager à Bentheim ou dans un autre système stellaire lourdement protégé », reconnut Ves.
Elle le regarda d’un air étrange. « Tu n’as pas déjà de solides relations, maintenant ? La Famille Tovar devrait pouvoir te protéger efficacement. »
Ves secoua la tête. « Je dois encore contacter les Tovars, mais le fait qu’ils ne m’aient rien dit jusqu’ici signifie que cette affaire pourrait être un peu délicate. »
Il avait reçu de nombreux avis officiels émanant de différentes branches du gouvernement. Cela signifiait qu’une faction isolée aurait beaucoup de mal à résister à une opposition unie.
Ves pensait que les fonctionnaires qui lui demandaient de déménager à Bentheim ne lui voulaient aucun mal, mais il ne pouvait exclure la faible possibilité que tout cela fasse partie d’un complot.
« Alors, comment comptes-tu résoudre le problème ? »
« Je t’ai, toi, non ? » Ves afficha un sourire en coin. « À moins que la République Lumineuse ne veuille s’attirer la haine de l’Hégémonie Hexadrique, elle ne peut pas t’obliger à faire quoi que ce soit. »
Ses yeux s’illuminèrent. Elle n’ignorait pas le statut prestigieux dont elle jouissait parmi les citoyens de troisième classe. « Tu as raison ! Je peux me servir de mon influence pour nous maintenir ici ! »
Ils discutèrent des détails. Gloriana n’avait qu’à faire un peu de bruit pour mettre fin à toute nouvelle tentative de les pousser à déménager à Bentheim.
Peut-être que le gouvernement lui avait envoyé ces demandes uniquement pour l’amadouer et le faire venir volontairement à Bentheim. Ainsi, il ne risquait pas de s’attirer l’opposition de Gloriana.
Mais maintenant que Ves l’avait entraînée dans l’affaire, la République Lumineuse ne pouvait plus s’obstiner. Même si Ves jouait en apparence un rôle essentiel dans le maintien de l’attrait de la gamme Soldat, aucun fonctionnaire sain d’esprit ne voulait se mettre un Hexer à dos !
La terrible réputation des Hexers dans le Secteur stellaire de Komodo n’arrangeait rien. En temps de paix, ils restaient généralement dans leur coin, mais ils réagissaient souvent avec une agressivité démesurée à la moindre provocation.
Après que les Hexers eurent fait de nombreux exemples parmi les idiots qui avaient provoqué ces femmes fières et sûres d’elles, tout le monde avait appris à ne jamais les chercher, quelles que soient les circonstances !
Seuls les Vendrediens osaient leur rendre coup pour coup, comme l’avait prouvé leur bravoure pendant la Guerre de Komodo.
« La guerre chez nous ne se déroule pas aussi bien que nous le pensions, confia Gloriana à Ves après leur discussion. Plusieurs de nos prévisions ne se sont pas vérifiées. Le Groupe Vermeer et le Groupe Carnegie auraient dû être en lambeaux à l’heure qu’il est, mais ce sont la Dynastie Gauge et le Clan Konsu qui ont été les premiers à envoyer des renforts au front.
Avec le soutien rapide de nos deux partenaires les plus puissants, mes compatriotes hexers ont du mal à avancer davantage. »
« La Coalition du Vendredi se préparait à un affrontement depuis longtemps », observa Ves d’un ton sévère.
« Ses membres auraient dû être plus divisés ! La plupart de ses partenaires sont dirigés par des hommes ! » protesta-t-elle.
Quel argument stupide !
« Je te croyais plus intelligente que ça, vous autres, les Hexers. Sous-estimer son ennemi, c’est une faute impardonnable. »
« Tu ne comprends pas, Ves ! Beaucoup d’entre nous étaient convaincues d’avoir l’avantage ! Nous avons travaillé si dur, en coulisses, pour manipuler l’ego de leurs dirigeants ! »
Ves eut un petit rire. « On dirait que ces manœuvres secrètes n’ont pas réussi à faire pencher la balance en votre faveur. »
Elle soupira. « Tu as raison. Pour l’instant, les Vendrediens nous rendent coup pour coup. Certains signes montrent même qu’ils préparent une contre-offensive. »
Elle n’avait pas l’air très inquiète. Si les Vendrediens pouvaient lancer une attaque, les Hexers seraient sûrement capables de leur tenir tête. Même si leurs adversaires s’étaient révélés plus forts que prévu, l’écart ne pouvait pas être si grand.
Pour le moment, les deux camps faisaient à peu près jeu égal, et la guerre d’usure continuait donc de faire rage le long du front.
Cette incertitude tourmentait Gloriana. Ajoutée à son épuisement mental, elle lui avait fait perdre une partie de sa confiance en son camp.
Ves posa sa main sur la sienne. « C’est dans la nature de la guerre, Gloriana. La défaite est une possibilité bien réelle. Même si nous gagnons, le prix que tu auras payé sera forcément élevé. »
« Je n’ai pas l’habitude d’envisager la défaite. » Elle grimaça. « L’Hégémonie échoue rarement, Ves. Nous avons remporté la première ruée vers les territoires quand le Secteur stellaire de Komodo s’est ouvert. Si nos derniers adversaires ne s’étaient pas alliés pour former la Coalition, nous aurions conquis tous les territoires centraux dès le début ! L’une des raisons pour lesquelles nous avons lancé cette guerre, cette fois-ci, c’est de terminer ce que nous avons commencé. »
« Vous autres, les Hexers, vous rendez-vous compte que vous ne pouvez imposer votre volonté que dans ce secteur stellaire ? Si vous avez la moindre idée derrière la tête au sujet du Secteur stellaire de la Montagne Vicieuse, vous allez recevoir une leçon douloureuse ! »
« Ha ! Ces brutes primitives de la Montagne Vicieuse seront les prochaines ! » ricana Gloriana.
Ves eut du mal à croire ce qu’elle venait de dire ! Les Hexers peinaient déjà à tenir tête aux Vendrediens, et ils complotaient déjà pour renverser les États d’un secteur stellaire plus développé !
« Euh… d’accord. »
« Ne prends pas ce ton avec moi, Ves. Nous sommes ambitieuses, pas stupides ! Notre État devra probablement digérer ses conquêtes pendant un siècle ou deux avant d’être prêt à envisager autre chose. En fait, je ne suis même pas sûre que la conquête de la Montagne Vicieuse soit encore à l’ordre du jour. »
« À cause de l’Océan Rouge, c’est ça ? »
Elle hocha la tête. « Les secteurs stellaires de Komodo et de la Montagne Vicieuse sont tous deux des secteurs pauvres, aux confins de la galaxie. Nous n’y pouvons rien. Nos prédécesseurs, qui ont fondé l’Hégémonie, n’étaient pas les bienvenus dans les autres secteurs stellaires. »
Ves n’avait aucun mal à le croire. Leurs croyances étranges et leur mépris des hommes devaient hérisser toutes les personnes sensées !
« La civilisation humaine de la Voie lactée est installée depuis longtemps, fit remarquer Ves. Il ne reste pratiquement plus d’espace inoccupé dans les régions intérieures prospères où fonder un nouvel État. Quiconque veut en créer un ne peut que se contenter des miettes. »
« Voilà pourquoi l’Océan Rouge nous attire tant. J’ai discuté avec des amies et des connaissances sur Commbook, et plusieurs d’entre elles sont très intéressées par l’exploration de terres vierges. L’Océan Rouge exerce sur elles une attirance irrésistible, car tous ces secteurs stellaires riches et fertiles sont à prendre, à condition d’arriver les premières ! »
« On dirait que tu veux te joindre à la fête », remarqua Ves d’un ton sarcastique.
Son regard se perdit un instant dans le vague. « Imagine un peu. Pourquoi ne pas devenir ta propre reine et régner sur ton propre État ? Tu n’aurais de comptes à rendre à personne, à part aux Deux Grands. Et encore, l’AMT et la CFA ont bien mieux à faire que de dicter leur conduite à un seul État. Tant que nous conquérons quelques systèmes stellaires et repoussons nos rivaux, nous pouvons nous proclamer souveraines ! »
« C’est idiot », répliqua Ves sans détour.
Il lui donna une petite tape sur la tête avec ses doigts, ce qui la fit s’indigner !
« Pourquoi tu as fait ça, Ves ?! »
« Nous sommes des concepteurs de méchas, Gloriana. Pourquoi nous mêler de politique et nous empêtrer dans les affaires de l’État ? Notre priorité devrait être de vendre des méchas et de faire progresser nos philosophies de conception ! »
« Je ne vois pas où est la contradiction. Pourquoi ne pas fonder un État et consacrer une partie de ses recettes fiscales à nos recherches et à nos activités ? »
« Parce que tu mélangeras les affaires et la politique. Tu comptes diriger une mégacorporation, ou quoi ? Les imbroglios politiques et commerciaux dans lesquels tu finiras par t’empêtrer seront trop lourds à porter ! »
Elle croisa les bras. « Alors choisissons un autre modèle de gouvernance ! Je me suis toujours vue en reine ! »
« Certainement pas ! Les États féodaux sont beaucoup trop dysfonctionnels ! Regarde le Royaume de Vesia, si tu veux voir à quel point ça peut mal tourner ! »
« C’est parce que la famille royale était trop faible pour tenir ses vassaux en laisse. Regarde plutôt le Royaume Sentinelle. N’est-il pas dirigé par une monarchie forte et stable, qui a réussi à faire de cet État le plus puissant de troisième classe du secteur stellaire ? »
Les lèvres de Ves tressaillirent à ces mots. « Tu n’as jamais visité le Royaume Sentinelle. Tu ne sais pas à quoi il ressemble en réalité. La Faille Nyxienne a une influence bien plus grande sur Sentinelle que tu ne le crois. »
« Alors… quel genre d’État préfères-tu, en fait ? Une république comme celle de ton pays ? Ça a l’air ennuyeux, cela dit. Me faire appeler madame la Présidente, c’est bien moins amusant que de me faire appeler reine. »
Ves lui donna une nouvelle tape sur la tête.
« Tu ne devrais pas te laisser aller à ces rêveries irréalistes. Fonder un État dans l’Océan Rouge n’a rien de simple, surtout quand une foule de groupes ambitieux essaient de faire la même chose. Nous devrons repousser des rivaux issus d’horizons très différents, au cœur galactique comme dans le centre galactique de la Voie lactée. Leurs assises seront sans doute bien plus solides que les nôtres. »
« Tu es rabat-joie. » Gloriana foudroya son amant indélicat du regard. « Je croyais que tu étais courageux et ambitieux. Pourquoi es-tu devenu si lâche, tout à coup ? »
« Je ne suis courageux que quand ça m’arrange. Tu crois que les dirigeants des États de deuxième rang sont les véritables maîtres de notre société ? Je te garantis que la CFA et l’AMT les traitent comme des singes ! »
« Où veux-tu en venir, Ves ? »
« Si tu veux vraiment devenir monarque, alors travaille dur pour devenir Concepteur stellaire ! Ce n’est qu’alors que tu auras assez de pouvoir pour influencer le destin de la civilisation humaine ! Pour atteindre ces sommets, nous devons consacrer tous nos efforts à nos carrières. La moindre distraction importante peut ruiner notre ambition d’atteindre le pinacle de la conception des méchas ! »
Ses paroles finirent par pénétrer son esprit. Elle ne parvint pas à trouver de réplique efficace, d’autant que son esprit n’était plus aussi vif qu’avant.
« Je veux quand même qu’on m’appelle Reine Gloriana de la Maison Wodin-Larkinson », bouda-t-elle.