Chapitre 1 661
Après son appel avec la commandante Magdalena, Ves sombra dans une humeur exécrable. Il s’enferma dans sa cabine et rumina la possibilité que Sigrund le prît pour cible pour une raison ou une autre.
En tant que principal instigateur probable de l’invasion des hommes-sable, Sigrund avait assez de sang sur les mains pour en inonder tout le secteur stellaire !
Les hommes-sable avaient déjà réussi à submerger plus d’une douzaine d’États et étaient en passe d’en écraser d’autres avant d’avoir épuisé leurs forces.
Le carnage, qui frappait aussi bien les humains que les hommes-sable, prouvait clairement que Sigrund n’était rien de moins qu’un monstre dépourvu de toute morale dans son noyau d’homme-sable génétiquement modifié !
Face à une menace aussi grave, Ves aurait dû être très inquiet.
Il ne l’était pas. En vérité, dès qu’il avait envisagé que Sigrund fût directement impliqué, il avait su que sa vie ne serait jamais menacée.
C’était à cause du pacte que Calabast et lui avaient conclu avec l’IA consciente.
Tant qu’il mourrait ou donnerait l’ordre adéquat, l’existence de Sigrund finirait sans aucun doute par être révélée. Ves avait pris depuis longtemps suffisamment de précautions, dont plusieurs ne reposaient absolument pas sur des systèmes électroniques.
Pour peu que ses paroles parviennent aux oreilles de l’Alliance de la Flotte Commune, Sigrund deviendrait sans aucun doute l’objet de leur traque acharnée !
D’après ce qu’il avait entendu sur l’Alliance de la Flotte Commune, la création d’une IA consciente avait toujours été l’un de ses saints graals ! Ves ne doutait pas qu’elle engagerait bien plus qu’une seule flotte de guerre pour retrouver Sigrund !
Par conséquent, Ves ne considérait plus la flotte anormale des hommes-sable comme une menace. Tout au plus, les amiraux hommes-sable qui la commandaient pouvaient-ils se livrer à une partie de cache-cache particulièrement frustrante en se dissimulant parmi les astéroïdes sans fin qui dérivaient dans l’espace.
Il n’avait pas à trop s’inquiéter de voir les hommes-sable accumuler des forces dans le Système du Rideau Nuageux.
Leur comportement dans le système ayant alarmé les hauts responsables, le gouvernement dépêcherait sans aucun doute une force importante pour écraser au plus vite ces amiraux hommes-sable inventifs !
Tout le monde craignait que ces étranges amiraux hommes-sable ne rejoignent leurs semblables et ne leur transmettent leurs enseignements inhabituels.
Mais Ves voyait les choses autrement.
Son visage s’assombrit tandis qu’il comprenait soudain que toute l’invasion des hommes-sable n’était qu’un stratagème !
À quoi pensait Sigrund ? Pourquoi avait-il provoqué les Deux Grands en lançant une invasion massive qui avait déjà tué des milliers de milliards d’humains ?
Sans en avoir la moindre preuve, Ves supposait instinctivement que Sigrund avait pris le contrôle total de toute la race des hommes-sable.
Après avoir passé tant de temps à bord d’un cuirassé de l’Alliance de la Flotte Commune, à se faire passer pour l’un de ses officiers virtuels, Sigrund ne pouvait ignorer les principes de la tactique et de la stratégie.
S’il l’avait voulu, il aurait pu diriger les flottes des hommes-sable de façon à ce qu’elles submergent tous les États de troisième rang du Secteur stellaire de Komodo !
Pourtant, au lieu d’optimiser leur efficacité au combat, Sigrund avait inexplicablement fait agir les hommes-sable comme s’ils ne disposaient que d’une intelligence limitée.
À l’heure actuelle, pratiquement tous les humains jugeaient les hommes-sable profondément stupides !
« Tout le monde sous-estime les hommes-sable ! »
Qu’essayait d’accomplir Sigrund en faisant passer son ancienne race pour une bande d’imbéciles à moitié conscients ?
Pourquoi avait-il délibérément entravé l’invasion et donné à chaque État de la troisième ligne de défense une chance de repousser l’ennemi ?
Quelque chose clochait. À vrai dire, Ves avait toujours nourri ces soupçons, mais, avec toutes les urgences qui s’étaient succédé, il n’avait jamais eu le temps de s’arrêter pour réfléchir à la situation.
Sigrund cherchait-il exprès à jouer avec Ves ?
Il secoua la tête. Comment un seul individu aurait-il pu pousser une grande IA consciente à consacrer toute sa puissance de calcul à une entreprise aussi futile ?
L’invasion des hommes-sable servait probablement un tout autre objectif, sans doute sans rapport avec Ves ou Calabast.
Le véritable ennemi de Sigrund était l’Alliance de la Flotte Commune. Pour une raison ou une autre, ces passionnés de vaisseaux de guerre étaient obsédés par l’automatisation et les IA.
Tant que cette grande menace planerait sur lui, l’hybride homme-sable ne pourrait jamais vivre en paix.
Qu’il oublie la domination galactique ou la fondation d’un nouvel empire. Dès qu’un seul humain découvrirait l’existence de Sigrund, sa vie serait irrémédiablement finie.
« C’est pour ça qu’il essaie de se débarrasser des hommes-sable ? »
Sigrund se souciait clairement peu de son ancienne race. L’invasion des hommes-sable n’était pas seulement une tragédie pour les humains vivant près de la frontière avec la frontière sauvage : elle risquait aussi d’exterminer tous les hommes-sable !
L’agressivité outrancière de leur race avait déjà scellé son destin. Ves n’avait pas encore entendu dire que la flotte de guerre de l’Alliance de la Flotte Commune envoyée pour exterminer les hommes-sable depuis leur point d’origine avait commencé sa mission, mais la galaxie ferait bientôt ses adieux à une autre race extraterrestre.
Seul Sigrund réussirait à s’en tirer !
Bien sûr, une fois les hommes-sable apparemment éteints, aucun humain ne consacrerait la moindre énergie à retrouver quelques grains de sable égarés.
Était-ce donc ce que Sigrund cherchait à accomplir ?
Ves secoua la tête. « C’est bien trop simple. »
Il lui était impossible d’égaler la puissance de calcul d’une IA consciente créée par l’Alliance de la Flotte Commune.
Incapable de rivaliser avec l’intelligence artificielle de Sigrund, Ves finit par hausser les épaules et renoncer à ses conjectures.
Il lui suffisait de conclure que Sigrund ne cherchait probablement pas à le tuer. Ses autres manigances ne devraient pas le toucher directement.
« Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai. »
Toute l’invasion des hommes-sable avait déjà bouleversé sa vie. Il avait certes tiré beaucoup d’avantages des occasions qui s’étaient présentées, mais son humeur s’assombrissait vite à la pensée de tous les humains morts.
Simplement, les actes de Sigrund n’avaient pas encore franchi la limite qui le pousserait à révéler l’existence de l’IA consciente.
Car Ves finirait inévitablement par payer très cher si Sigrund révélait qu’il était un Fils Saint.
« Est-ce qu’il me tourmente exprès, ou quoi ? »
Ves comprit qu’il aurait pu mettre fin plus tôt à la Guerre des Sables et éviter beaucoup de morts et de destructions s’il avait parlé plus tôt.
S’il avait accepté de sacrifier sa liberté, l’AMM et l’Alliance de la Flotte Commune auraient réagi bien plus énergiquement qu’elles ne le faisaient à présent !
Même l’invasion de la Galaxie naine de l’Océan Rouge n’aurait pas suffi à détourner leur attention du Secteur stellaire de Komodo !
Malheureusement pour tout le monde, Ves n’était pas un homme désintéressé. Du moins, la situation n’était pas encore devenue si grave qu’il ne puisse plus supporter d’avoir choisi de garder le silence.
Quant à la culpabilité qui aurait dû lui ronger le cœur pour avoir laissé les hommes-sable submerger d’innombrables humains, Ves ne se sentait absolument pas responsable !
Il avait le cœur léger.
Ves n’était pas indifférent à la tragédie qui s’était déjà produite, mais il se considérait toujours comme un personnage insignifiant, perdu dans le grand ordre des choses.
Tant qu’il ne serait pas devenu aussi puissant qu’un Maître concepteur de méchas, il pouvait oublier de prendre part au grand jeu.
Les événements qui touchaient des secteurs stellaires entiers, comme l’invasion des hommes-sable, n’étaient pas de son ressort. Tout au plus pouvait-il s’en tenir à son travail et concevoir les méchas qui aideraient l’humanité à résister aux agresseurs.
Lorsque le Barracuda regagna la seule planète habitable du système stellaire, Ves retrouva peu à peu son humeur habituelle.
Le rétablissement de Gloriana lui offrit une agréable distraction. Après un jour et demi de repos, elle reprit connaissance.
« Comment te sens-tu, Gloriana ? »
« Je me sens encore un peu faible, répondit-elle doucement par le communicateur. C’est assez étrange. Je ne me suis jamais sentie aussi épuisée alors que tous les médecins affirment que mon corps est en parfaite condition. J’imagine mal la tension que tu dois supporter chaque fois que tu crées quelque chose d’exceptionnel. »
Ves se tapota la tempe. « Tout peut s’entraîner, y compris notre esprit. Ce n’est pas forcément mauvais de subir une certaine tension. Si tu te donnes le temps de récupérer, je suis sûr que tu la supporteras un peu mieux la prochaine fois ! »
« Je te fais confiance, Ves. J’espère que je serai complètement remise d’ici quelques jours. Nous avons encore des méchas à concevoir. Pour l’instant, je ne crois pas être en état de travailler sur un projet. »
Ves supposa que Gloriana avait épuisé une quantité considérable d’énergie spirituelle.
Ce n’était pas une bonne nouvelle. Contrairement à Ves, qui pouvait compter sur son Grand Dynamo pour récupérer rapidement son énergie spirituelle, Gloriana ne disposait d’aucun moyen aussi pratique pour reconstituer ses réserves.
« Quand je rentrerai, je te dirai probablement ce qui ne va pas. Pour l’instant, je pense qu’il vaut mieux que tu t’habitues à ton état mental temporaire. Si tu t’en sens capable, je crois qu’il serait judicieux de poursuivre nos projets au lieu de les laisser de côté. »
« Pourquoi, Ves ? »
« Concevoir un mécha alors que tu n’es pas forcément d’humeur à le faire renforce ta résilience. En véritable professionnelle, tu devrais être capable d’en concevoir quelles que soient les circonstances. Le simple fait que tu sois épuisée mentalement ne devrait pas affecter tes connaissances ni l’expérience que tu as accumulée. Les seules choses qui ont diminué, ce sont ta passion et ta motivation. C’est bien ça ? »
Elle hocha faiblement la tête. « Chaque fois que je pense à concevoir un mécha, je n’éprouve aucune joie. C’est vraiment bizarre. Je n’ai jamais été aussi peu enthousiaste à l’idée de concevoir des méchas ! »
Ves soupira. « C’est le prix à payer pour m’aider à créer quelque chose d’exceptionnel. Je suis tout à fait capable de le payer, mais ce n’est pas ton cas. C’est l’un des aspects de ma spécialité. Depuis le début de ma carrière de concepteur, je m’efforce d’améliorer mes capacités dans ce domaine ! »
« Mon état m’agace toujours. Tu as un moyen de remédier à mon épuisement ? »
Ves se demanda s’il pouvait « prêter » son Grand Dynamo à Gloriana. Hélas, celui qui s’était formé dans son esprit était déjà imprégné de son énergie spirituelle.
Ves ne pouvait pas recharger Gloriana avec sa propre énergie spirituelle. C’était comme mélanger deux carburants différents dans le réservoir d’un vaisseau spatial. Malgré leurs similitudes, leurs attributs et leurs autres propriétés différaient trop pour qu’on puisse les utiliser de manière interchangeable.
À vrai dire, Ves n’était même pas sûr de pouvoir aider Gloriana à récupérer plus vite.
Avant d’obtenir le Grand Dynamo, il avait dû attendre de nombreux mois pour que sa régénération naturelle reconstitue l’énergie spirituelle qu’il avait dépensée.
Pourtant, Ves n’écarta pas immédiatement cette possibilité. Il maîtrisait bien mieux la manipulation spirituelle qu’auparavant.
Vu le résultat extraordinaire obtenu lorsqu’elle avait exercé sa spiritualité, Ves ne pouvait pas se permettre qu’elle reste hors jeu pendant des mois.
Il devait mettre au point une méthode pour accélérer son rétablissement !
« Nous avons de la chance d’avoir presque terminé l’Adonis Colossus », dit Ves avec un sourire. « Si tu ne te sens vraiment pas d’attaque, je peux achever le projet tout seul. »
« Ça ne me plaît pas. Je veux m’assurer que la conception de l’Adonis Colossus soit aussi parfaite que possible ! En fait, j’avais déjà prévu de retourner aujourd’hui à notre laboratoire de conception. »
« D’accord. » Ves ne s’inquiétait plus trop pour elle. « Ne dépasse pas tes limites. Un peu de tension est bénéfique, mais trop de tension est très dangereuse. »
« Compris. Au fait, comment ça se passe dans l’espace ? »
« C’est étrange. » Ves grimaça, mais n’ajouta rien. Vu la sensibilité de l’affaire, le gouvernement avait déjà classé tout ce qui concernait la flotte anormale des hommes-sable. « Ça ne nous concerne pas, de toute façon. Le gouvernement maîtrise déjà la situation. Il faudra peut-être un certain temps avant que les forces de défense ne retournent en orbite. »
« D’accord. Au fait, Ves, il y a autre chose que tu devrais savoir. »
« Quoi donc ? »
« Je viens de recevoir un message de ma cousine Ranya. Elle devrait arriver d’ici un mois ! »