Chapitre 1 648
Quand Ves et Gloriana travaillaient sur le projet Adonis Colossus, ils ne cherchaient plus à éviter les discussions sur leur vision des hommes, des garçons et de la masculinité.
Ni l’un ni l’autre ne s’attendait à faire changer l’autre d’avis.
Ves se considérait comme un homme. Un point, c’est tout.
Il savait bien que Gloriana n’en avait cure, mais il tolérait tout de même ses opinions.
Il était déjà appréciable qu’ils détournent tous deux leurs flèches de lui pour les diriger sur Vincent.
Ves avait beaucoup moins de scrupules à dénigrer la virilité de Vincent que la sienne.
Il se souciait peu de trahir tous les autres hommes, du moment que lui-même n’en pâtissait pas !
« Les garçons comme Vincent sont trop égocentriques pour se rendre compte qu’ils ne valent pas grand-chose », expliqua Gloriana avec une assurance vertueuse. « D’après mon analyse de sa personnalité, son sentiment d’être un homme n’est qu’un artifice destiné à soutenir son ego fragile. Son enfance et sa violente rupture avec la Famille Ricklin l’auraient brisé s’il ne s’était pas raccroché à sa masculinité. »
« Tu marques un point. » Ves acquiesça. « D’après ce que j’ai pu constater, Vincent est loin d’être aussi viril qu’il le croit. Comparé aux hommes de ma famille, il fait bien pâle figure. Il a eu de la chance de devenir potentat, mais qu’en a-t-il fait ? Il a traîné les pieds pendant son entraînement et, quand il a enfin pris un peu au sérieux le pilotage de méchas, il a fait défection au Mouvement de libération de Bentheim ! »
À force de mépriser la virilité de Vincent, le projet Adonis Colossus dérailla soudain. Ves et Gloriana abandonnèrent complètement leurs intentions initiales, ainsi que celles de Vincent, pour prendre une direction tout à fait tordue !
Au lieu de chercher à faire du mécha personnalisé l’incarnation de l’idéal masculin, ils se mirent à le concevoir pour satisfaire quelqu’un qu’ils considéraient tous deux comme un grand enfant !
Comme l’Adonis Colossus était un mécha personnalisé, destiné à une seule personne, Ves et Gloriana n’avaient qu’à restreindre le thème du projet.
Au lieu de concevoir un mécha incarnant l’idéal masculin, ils allaient désormais l’axer sur l’idéal masculin de Vincent.
Cette différence cruciale les empêcha d’imposer trop fortement leurs opinions respectives. Ils parvinrent à conserver chacun leur point de vue et essayèrent de les concilier.
Étrangement, cela fonctionna.
Le projet progressa en harmonie, Ves et Gloriana ne s’opposant plus. Le point commun qui reliait leurs opinions divergentes était leur penchant à médire de Vincent !
Ves conclut surtout que Vincent n’était que fanfaronnade. Comparé aux pilotes de méchas héroïques de la famille Larkinson, qui servaient sans compter dans le Corps des Méchas par devoir, Vincent était bien plus pitoyable.
Son bilan au combat était mitigé, et franchement décevant. Quand Vincent se retrouvait dans une bataille où son camp prenait l’avantage, il se comportait avec une arrogance insupportable.
Dès que son camp se trouvait en difficulté, il était parmi les premiers à battre en retraite pour sauver sa peau !
« Vincent ne brille pas par son courage », remarqua Ves en ajustant les lanceurs d’épaule du modèle de l’Adonis Colossus. « L’image de force qu’il renvoie en public n’est qu’une façade. Il suffit d’exercer assez de pression pour qu’elle s’effondre. »
Gloriana, quant à elle, adopta l’état d’esprit dominant chez les Hexers : au fond, les hommes étaient tous immatures.
Cette attitude condescendante envers l’autre sexe imprégnait toute la vision du genre masculin de l’Hégémonie. Les Hexers rabaissaient systématiquement les hommes adultes, qu’elles traitaient comme des garçons incapables de grandir, contrairement aux femmes, sages et intelligentes !
Quel que soit son degré d’intelligence, de force ou de dignité, Gloriana ramenait automatiquement chaque homme au rang de garçon !
Ves se demanda si Calabast voyait toujours les hommes sous cet angle. Pour une femme aussi terriblement compétente qu’elle, mépriser la plupart des hommes devait être naturel !
En tout cas, Ves avait toujours eu l’impression que Calabast le traitait comme une mère réprimandant un garçon turbulent !
Il serra les dents en repensant à ses échanges passés avec l’espionne hexer. Jamais il n’avait eu le sentiment qu’elle le considérait comme son égal.
Même leur prétendu « partenariat » n’était que Calabast qui s’imposait dans sa vie sans lui demander son avis !
Après tout, une mère n’avait pas besoin de l’autorisation de son fils pour intervenir dans sa vie ! Tant que le garçon était trop immature pour prendre soin de lui-même, il revenait à sa mère de s’en charger à sa place !
Voilà en quoi consistait la vision hexer du genre masculin !
Si on les laissait se débrouiller seuls, les garçons provoqueraient toutes sortes de désastres !
Des garçons à la tête d’un État deviendraient immanquablement des tyrans qui exploiteraient leurs sujets et lanceraient des conquêtes destructrices !
Inutile de rappeler que la Guerre de Komodo avait éclaté après que l’Hégémonie Hexadrique eut porté le premier coup en lançant l’Opération K !
Ves se sentait encore offensé, d’une certaine manière, mais tant que Gloriana dirigeait ses opinions ailleurs, il pouvait les tolérer. Il ne se sentait pas tenu de défendre les autres hommes contre les Hexers, tant que ses propres intérêts n’étaient pas en jeu !
Traître à la cause masculine ? Ha ! Qu’il soit Ves ou Veronica Larkinson, son genre n’avait jamais joué un grand rôle dans l’estime qu’il avait de lui-même !
Autrement dit, Ves se voyait comme un concepteur de méchas, pas comme un homme !
S’en tenir à ce principe lui permettait d’écarter bien plus facilement les opinions de Gloriana sur son genre.
« Comment me traiterais-tu si j’étais né sous le nom de Veronica Larkinson plutôt que de Ves Larkinson ? » lui demanda-t-il un jour, par curiosité.
« Hein ? D’où te vient cette question ? » Elle le dévisagea un instant, intriguée. « Je t’aimerais tout autant. C’est le meilleur nom que tu aies trouvé pour une femme ? »
Même Gloriana l’estimait en tant que concepteur de méchas plutôt qu’en tant qu’homme ou garçon !
La fierté qu’ils tiraient de leur métier et la compatibilité de leurs styles de conception les liaient d’une façon qui rendait toutes leurs autres différences supportables.
Le fait qu’ils aient réussi à concilier certaines de leurs divergences sur le projet Adonis Colossus prouvait qu’ils pouvaient travailler ensemble.
Le seul problème que posait cette nouvelle orientation était que le mécha personnalisé risquait de ne plus correspondre aux attentes de leur client.
Pour des professionnels, c’était une grave violation de la confiance et du contrat.
Gloriana s’en inquiétait de plus en plus.
« En tant que concepteurs de méchas, nous avons la responsabilité de livrer un produit qui satisfasse nos clients. C’est une chose de concevoir un mécha commercial qui ne plaît pas à beaucoup de pilotes. Ils sont libres de rejeter notre produit et de s’intéresser à autre chose. Mais ce rapport de marché n’existe pas pour les commandes privées.
Le client nous a approchés avec une liste d’exigences que nous avons promis de respecter. Comment pouvons-nous nous permettre de faire volte-face et de nous éloigner de ses intentions ? »
Ves grimaça tandis qu’elle soulevait le problème. Il y réfléchissait depuis un moment. La part de lui qui était professionnelle était d’accord avec elle.
La bonne démarche consistait à faire part de leurs difficultés à Vincent et à chercher un compromis.
Il prévoyait que cela tournerait très mal. Vincent avait une vision très arrêtée et précise de la masculinité, qui s’opposait à l’immaturité et à la fanfaronnade insufflées dans le modèle de l’Adonis Colossus !
Il était impossible de concilier ces visions contradictoires !
Comme rien de bon ne pouvait découler d’une conduite professionnelle, Ves décida qu’il préférait se comporter en crapule !
Il se rapprocha de Gloriana et l’attira contre lui, la faisant rougir.
« Écoute, Gloriana, les garçons comme Vincent n’aiment pas qu’on leur dise la vérité. Il se croit homme, alors qu’il n’est qu’un garçon qui s’évertue à en jouer le rôle. Mieux vaut entretenir son illusion que la briser ; tout le monde y gagnera. Le but ultime de l’Adonis Colossus est de rendre Vincent Ricklin heureux et d’améliorer ses performances sur le champ de bataille. »
« Je ne sais pas, Ves. Ça ressemble beaucoup à un mensonge et à une manœuvre de diversion. Nous n’avons pas prêté serment à la MTA, pour nous engager à faire preuve de transparence et d’honnêteté envers nos clients ? »
Ves eut un rire gêné. « Je ne crois pas qu’un seul concepteur de méchas ayant réussi soit parvenu à respecter ces serments. Parfois, il faut savoir… s’adapter. N’est-ce pas le principe même de ta philosophie de conception ? Il arrive qu’une solution différente de la norme soit tout simplement plus adaptée.
Nous ne sommes pas là pour éclairer Vincent Ricklin sur la triste vérité : il n’est qu’un garçon pitoyable. Nous sommes là pour concevoir un mécha qui réponde à ses besoins. Et pour l’instant, le plus simple est de conforter ses fantasmes. »
« Les fantasmes sont des mensonges. Ce n’est pas une mauvaise chose ? »
« Mentir sur la réalité, c’est mal, sauf quand la réalité se conforme à nos mensonges, pas vrai ? » rétorqua Ves. « Mentir n’est pas toujours une mauvaise chose, Gloriana. C’est une vertu quand le résultat est meilleur que l’alternative ! »
Elle avait encore l’air un peu troublée. « Je ne sais pas… »
Il inclina la tête jusqu’à ce qu’elle touche la sienne. « Nous sommes concepteurs de méchas. Rien de plus. Ce n’est pas à nous d’analyser psychologiquement notre client et de corriger ses idées fausses. En professionnels, nous devons nous en tenir à nos compétences et laisser les autres questions aux spécialistes. Si nous voulons que Vincent devienne une meilleure personne, il n’a qu’à consulter un conseiller ou un psychologue. »
« Alors, on devrait lui en recommander un ? »
« Bof. Si Vincent a un problème avec lui-même, il peut demander de l’aide de son propre chef. Laissons-le tranquille et construisons-lui le meilleur jouet avec lequel il puisse s’amuser ! Notre travail prend déjà forme et promet de donner un mécha remarquable ! »
Il ne mentait pas. Maintenant qu’ils avaient trouvé un terrain d’entente, l’Adonis Colossus devenait de plus en plus redoutable.
Une fois ses doutes dissipés, Gloriana retrouva son enthousiasme pour le projet. Elle s’employa avec énergie à faire de l’Adonis Colossus le meilleur « jouet » possible pour un garçon comme Vincent !
Peu importait que Vincent fût un adulte et que l’Adonis Colossus fût une machine de guerre pleinement opérationnelle, capable de semer la destruction entre de mauvaises mains !
À leur niveau actuel, la grande complexité de l’Adonis Colossus ne posait guère de problème. Non seulement ils savaient tous deux concevoir des architectures internes compactes et efficaces, mais ils disposaient aussi de beaucoup d’espace, ce qui leur permettait de se montrer encore moins contraints que d’habitude.
« En réalité, c’est à notre avantage que Vincent veuille un mécha aussi massif, remarqua Ves. Nous pouvons augmenter sa masse et son volume jusqu’aux limites de la classe de poids moyenne. »
« Et grâce à notre budget, ces limites sont bien plus élevées que d’habitude ! » ajouta Gloriana.
Il n’existait pas de seuil précis de masse ou de poids permettant de définir si une machine était un mécha moyen, super-moyen ou lourd.
Dans l’industrie, la classe de poids d’un mécha se définissait plutôt en combinant plusieurs facteurs, dont la masse et l’accélération.
Un mécha spatial assez classique, équipé d’un système de vol médiocre, avait une limite de poids bien inférieure à celle du même mécha doté d’un système de vol puissant !
Ce phénomène faisait que les systèmes de vol plus coûteux repoussaient considérablement la limite de poids des méchas !
Du moment qu’un mécha accélérait assez vite pour esquiver une certaine quantité de tirs ennemis, il appartenait à la classe moyenne !
Peu importait qu’il fût plus lourd que le Titan de l’Aurore. Si son système de vol était assez puissant pour lui donner une accélération respectable, il n’y avait aucun problème à le classer parmi les méchas moyens !
L’Adonis Colossus n’en était pas encore là. Le Titan de l’Aurore était un mécha très massif, qui se déplaçait et accélérait aussi lentement qu’un escargot.
Néanmoins, en équipant l’Adonis Colossus d’un système de vol coûteux de nouvelle génération, bien plus performant que les modèles de la génération précédente, ils lui donnaient une capacité nettement supérieure à ce qu’ils avaient prévu au départ !
Résultat : l’Adonis Colossus accueillait sans difficulté tous les systèmes d’armes et autres modules qui encombraient habituellement les autres méchas !
« Un jouet, en effet », murmura Ves.