Chapitre 1 638
Les Deux Grands avaient investi des sommes considérables dans l’invasion de la Galaxie naine de l’Océan Rouge. Ils avaient mûrement réfléchi à cette décision d’une importance capitale et s’étaient préparés pendant plus d’un siècle.
En fait, de nombreux analystes de l’espace humain soupçonnaient les Deux Grands d’avoir projeté de conquérir l’Océan Rouge dès le début de l’Âge des méchas !
Malheureusement, la civilisation humaine avait alors atteint un creux. Sa situation intérieure était si désastreuse qu’une offensive de cette ampleur aurait été profondément irresponsable.
Mais la situation avait changé. Non seulement la civilisation humaine avait retrouvé sa force à l’apogée de l’Âge de la Conquête, mais elle l’avait largement surpassée !
Le nouvel ordre né de l’ascension des Deux Grands avait réussi à instaurer une période de paix sans précédent dans l’espace humain !
Nombreux étaient ceux qui critiquaient la décision de priver les États du droit d’entretenir leurs propres vaisseaux de guerre, mais cette mesure avait bel et bien atteint son principal objectif !
Le passage des vaisseaux de guerre aux méchas avait réduit au minimum les morts et les destructions lors des conflits humains.
La population humaine de la galaxie avait considérablement augmenté !
La main-d’œuvre était le fondement de la puissance. Avec plus d’humains que jamais, la civilisation avait enfin acquis la profondeur nécessaire pour reprendre son expansion offensive !
Le seul problème, c’était que la civilisation humaine avait toujours pour voisins de nombreux empires extraterrestres hostiles, dans la Voie lactée.
Les rivaux de l’humanité resteraient-ils les bras croisés pendant que leur ennemi mortel pillait avec joie l’Océan Rouge à la recherche d’eau de phase ?
« Les conséquences de cette invasion sont considérables, dit Tristan à Ves par Commbook. Personne ne sait exactement quelles forces les Deux Grands y ont engagées, mais il est indéniable que leur puissance dans la Voie lactée a diminué ! »
Ves acquiesça. « Nous avons tous remarqué que les Deux Grands se faisaient moins présents dans ce secteur stellaire. Si c’est aussi le cas dans le reste de l’espace humain, nos voisins extraterrestres pourraient bien avoir des idées en tête. »
« Voilà pourquoi nous ne devrions pas croire que nous sommes tous en sécurité ici, dans la Voie lactée. »
« Quelle est la position des Gardiens de la Bordure ? »
Tristan grimaça. « Pour être honnête, les Gardiens de la Bordure sont mal en point. Réfléchis : qui profite le plus de l’invasion, eux ou les Humains Primordiaux ? »
Ves n’eut pas besoin de réfléchir longtemps pour trouver la réponse.
« Les Humains Primordiaux sont une faction implantée au centre de la galaxie, pas vrai ? La puissance de l’humanité y est à son apogée. Ils sont aussi liés à de nombreuses factions, à des groupes et à des personnalités influentes des États de première classe. Ils sont donc idéalement placés pour profiter des occasions offertes par l’Océan Rouge ! »
« Les Gardiens de la Bordure ont toujours été les mal lotis au sein de la MTA. D’après ma source, ils étaient farouchement opposés à l’invasion de l’Océan Rouge. Pour eux, cette invasion présente bien plus d’inconvénients que d’avantages. Leurs forces sont déjà mises à rude épreuve par leur devoir de protéger les régions vastes et dispersées des confins galactiques.
Ils ne peuvent pas envoyer beaucoup de renforts dans l’Océan Rouge pour profiter de l’invasion. »
« S’ils affaiblissent encore leurs forces dans les confins galactiques, ils risquent de montrer suffisamment de signes de faiblesse pour inciter les extraterrestres à attaquer l’espace humain ! »
Maintenant que Tristan lui avait exposé la situation, Ves en comprit les tenants et les aboutissants !
Les Gardiens de la Bordure étaient vraiment désavantagés face aux Humains Primordiaux !
Ce qui s’était passé dans le Secteur stellaire de Komodo illustrait déjà la position difficile des Gardiens de la Bordure ! Sans cette récente initiative, la MTA aurait dû réagir avec bien plus de fermeté face aux hommes des sables !
« La concurrence interne à la MTA est féroce, déclara Tristan. La situation précaire des Gardiens de la Bordure les a forcés à adopter une stratégie différente de celle des Humains Primordiaux concernant l’invasion. S’ils laissent les Humains Primordiaux dominer l’Océan Rouge, ces derniers vont probablement gagner énormément en puissance en s’emparant de la majeure partie de l’eau de phase qui revient à la MTA ! »
Cette nouvelle n’augurait rien de bon pour Ves. Les Gardiens de la Bordure semblaient être la seule faction à défendre les confins galactiques et les citoyens les plus défavorisés de l’espace humain.
Même s’il parvenait à devenir un pionnier galactique, son origine dans l’Océan Rouge continuerait à le définir.
Se lier d’amitié avec les Gardiens de la Bordure lui permettrait de s’assurer un solide soutien pendant ses aventures dans la galaxie naine. Sans appuis fiables, Ves ne pourrait jamais se déplacer aussi librement qu’il le souhaitait dans les zones frontalières !
C’est pourquoi la puissance relative et la position des Gardiens de la Bordure comptaient tant pour Ves et Tristan. En raison de ses origines, il n’avait aucune chance de s’allier aux Humains Primordiaux.
« Que font les Gardiens de la Bordure pour combler l’écart ? » demanda Ves.
« Puisqu’ils ne peuvent pas envoyer beaucoup de leurs propres forces dans l’Océan Rouge, ils ont décidé de s’appuyer sur leurs associés. »
« Ah. »
Cela semblait tout à fait logique à Ves. C’était comme faire appel à des mercenaires.
« Les occasions et les récompenses offertes par les Gardiens de la Bordure sont bien plus généreuses que celles des Humains Primordiaux. Cela reflète aussi la différence entre leurs bases de soutien. Les Humains Primordiaux sont installés dans les régions les plus puissantes de l’espace humain. Les citoyens de première classe qui les soutiennent sont généralement tout à fait capables d’obtenir, par leurs propres moyens, un permis individuel ou un permis de flotte pour devenir pionniers ! »
« Les Gardiens de la Bordure peuvent donc réduire l’écart en s’appuyant sur une aide extérieure. Mais je ne vois pas en quoi c’est rentable. Des associés comme nous ne travailleront pas gratuitement pour eux. L’eau de phase est très chère et extrêmement recherchée. Si les Gardiens de la Bordure osent nous exploiter, un pionnier galactique peut toujours décider de vendre son eau de phase à la CFA ! »
« Cette fois, ils ne cherchent pas un profit immédiat, Ves. Ils ouvrent les cordons de la bourse pour investir dans l’avenir. Les Gardiens de la Bordure tiennent beaucoup à se lier d’amitié avec des associés qui coloniseront les zones intermédiaires et inférieures de l’Océan Rouge.
En établissant une présence dans ces zones, ils pourront profiter à l’avenir d’une grande partie de l’eau de phase et des autres exotiques stratégiques récoltés sur ces territoires. »
« C’est… plutôt brillant ! » s’enthousiasma Ves. « Même si le rendement n’est pas énorme, tous ces futurs États de l’Océan Rouge finiront certainement par se tourner vers les Gardiens de la Bordure et la MTA ! Ce ne sera pas pareil pour les futurs États de première classe de l’Océan Rouge. Beaucoup seront sans doute fondés par les Terriens ou les Rubarthais, qui n’ont jamais entretenu de bonnes relations avec les Deux Grands ! »
Tristan eut un sourire en coin. « La Fraternité des Humains Primordiaux le sait. Le système de zones d’activité qui restreint les actions des pionniers galactiques est l’un des moyens qu’ils ont trouvés pour faire pression sur les superpuissances de première classe. Les États de première classe plus faibles, qui vivent dans leur ombre, ne les laisseront jamais devenir plus puissants !
En les enfermant tous dans des cages appelées zones supérieures, les Humains Primordiaux espèrent que les États de première classe mineurs qu’ils soutiennent pourront s’allier contre les Terriens et les Rubarthais ! »
Ves n’avait jamais songé à ces questions. Il ne participait pas aux manœuvres des puissants, mais les gens d’en bas en subissaient tout de même les conséquences.
D’après ce que Tristan lui avait expliqué, les Gardiens de la Bordure avaient peu de chances de tirer leur épingle du jeu dans cette invasion. Subventionner leurs associés et resserrer leurs liens avec eux afin qu’ils conquièrent davantage de territoires dans l’Océan Rouge ne constituait qu’une solution provisoire pour enrayer leur déclin.
Ainsi, même si Ves et Tristan profitaient de cette évolution, cela ne changeait rien au fait qu’ils se rapprochaient d’une faction en train de perdre du terrain.
Cela ne préoccupait toutefois pas tellement Ves. Il préférait prendre ses décisions en fonction de ses besoins immédiats plutôt que de ses inquiétudes pour l’avenir.
Si les Gardiens de la Bordure perdaient leur influence d’une manière ou d’une autre, Ves n’hésiterait pas à changer de camp et à chercher un autre protecteur. À ce moment-là, il estimait qu’il ne serait plus un compagnon insignifiant et sans influence ; il pourrait donc s’associer à bien d’autres puissances !
Après des siècles d’inactivité, l’humanité était redevenue entreprenante et avait commencé à prendre de grandes initiatives.
Beaucoup s’inquiétaient de voir l’humanité prendre des risques, mais d’innombrables possibilités en avaient émergé !
Pour ceux qui avaient assez d’audace et d’esprit d’aventure pour affronter les risques, il devenait possible de changer de vie et d’atteindre des sommets inaccessibles en temps de paix !
« Le risque va de pair avec la récompense », résuma Ves.
Tout au long de leur conversation, Ves et Tristan avaient confirmé leur entente tacite.
Comme dans le partenariat entre Ves et la Famille Tovar, Tristan et lui cherchaient tous deux à se prémunir contre les différentes issues possibles de la Guerre de Komodo.
Si la Coalition du Vendredi gagnait la guerre, Ves deviendrait un fugitif dans le secteur stellaire. Il ne s’inquiétait pas trop pour lui-même, mais ignorait ce qui arriverait à sa famille.
Avoir un Vendrédien dans son camp pourrait se révéler crucial pour préserver le bien-être des Larkinson restés loyaux à la République Lumineuse.
Si les Hexers remportaient la guerre, Tristan Wesseling perdrait une grande partie de ses appuis. Si son Maître ne pouvait pas l’aider pour une raison ou une autre, le soutien de Ves pourrait un jour s’avérer essentiel pour lui sauver la vie et lui conserver sa liberté.
Bien sûr, s’ils tenaient aussi à rester en bons termes, c’était parce qu’ils voulaient se soutenir l’un l’autre s’ils entraient dans l’orbite des Gardiens de la Bordure.
Après avoir mis fin à l’appel, Ves s’adossa à son siège et repensa à toutes les nouvelles qu’il venait d’apprendre.
« Tristan s’est montré étrangement généreux en me donnant ses informations, murmura-t-il en fronçant les sourcils. Ce n’est pas normal, vu ma situation actuelle. »
Tristan était un concepteur de méchas de deuxième classe qui bénéficiait directement de l’enseignement d’un Maître réputé.
Ves croyait en ses chances pour l’avenir, mais savait qu’il ne méritait pas encore qu’on lui accorde une attention particulière. Si Tristan s’était montré si généreux, c’était parce qu’il croyait que Ves réussirait, quel que soit le camp qui gagnerait la Guerre de Komodo.
Ves ne pouvait qu’en conclure qu’il lui rendrait la pareille, sans aucun doute.
Gloriana vint le rejoindre un peu plus tard. Elle affichait un sourire crispé en s’approchant de lui.
« Melody m’a appris quelque chose d’intéressant. Elle m’a dit que tu avais discuté avec quelqu’un que je n’apprécie pas beaucoup. Tu veux bien m’expliquer ? »
« Je n’ai pas à me justifier auprès de toi. J’ai rencontré Tristan avant de te connaître. Nous avons tous les deux intérêt à nous entraider. »
« Ves… » Gloriana serra les dents. « Si tu voulais te faire d’autres amis parmi les concepteurs de méchas de deuxième classe, j’aurais pu t’en présenter quelques-uns de l’Hégémonie ! J’ai plein de contacts sur mon Commbook ! »
« Est-ce qu’ils respecteraient un citoyen et un concepteur de méchas de troisième classe comme moi ? » rétorqua Ves.
Sa réponse la laissa sans voix un instant.
Elle l’estimait beaucoup, mais tout le monde ne le connaissait pas aussi bien qu’elle et Tristan.
« Je m’efforce déjà de leur faire dépasser leurs préjugés… » marmonna-t-elle.
« Ça ne suffit pas, et tu le sais. Tous les concepteurs de méchas de deuxième classe méprisent ceux de troisième classe, et ce n’est pas entièrement injustifié. Quoi qu’il en soit, même si je parvenais à gagner leur estime, j’aurais quand même insisté pour rester en bons termes avec Tristan. Un ami vendrédien pourrait m’être utile un jour, si je me retrouvais dans une situation désespérée sur le territoire de l’Hégémonie. »
Elle fronça les sourcils. « Toi et ton obsession à vouloir te ménager des options. Tu n’as pas confiance en mon État d’origine ?! »
« Je ne suis pas un Hexer, Gloriana. » Ves campa sur ses positions avec un sourire. « Et je ne le serai jamais tant que les Hexers s’obstineront à prétendre que les femmes sont supérieures aux hommes ! »
« Mais les femmes sont supérieures ! »
Ves leva les mains au ciel et se détourna sans prendre la peine de répondre.
Dans ce genre de disputes, ils avaient tous deux décidé qu’il valait mieux accepter de ne pas être d’accord.
Gloriana semblait toujours contrariée que son compagnon fréquente un Vendrédien, mais elle savait qu’il ne changerait pas d’avis.
Parfois, elle se demandait si elle voulait vraiment que Ves devienne un Hexer.