Chapitre 1 634
Bien que Ves travaillât surtout sur le projet Deliverer, il ne négligeait pas entièrement le projet Adonis.
Il en allait de même pour Gloriana.
Tous deux devaient participer aux deux projets afin de garantir une bonne synergie au moment d’aborder les prochaines phases de conception.
La spécialisation de Gloriana exigeait qu’elle comprenne à fond le corps et l’esprit de Vincent Ricklin.
C’est pourquoi Vincent devint un habitué du laboratoire de conception dès les premiers jours.
Ves était profondément mal à l’aise à l’idée de laisser Vincent entrer dans le laboratoire de conception. Il aurait pu y faire beaucoup de dégâts, s’il l’avait voulu. Pour ne rien arranger, Vincent n’arrêtait pas de parler et commentait sans cesse les examens et les tests qu’il subissait avec une impatience manifeste.
« Je m’ennuie, ici ! » cria-t-il tandis qu’on soumettait son corps à un scanner intégral. « C’est ça, votre quotidien, à vous, les concepteurs de méchas ? »
« Prenez votre mal en patience, monsieur Vincent ! » le réprimanda Gloriana depuis le poste de commande.
Contrairement à l’époque où ils avaient travaillé sur le Soldat rancunier, Gloriana avait cette fois un assistant à ses côtés.
Comme il était important de bien connaître l’état physique de Vincent, Ves avait suggéré de faire appel au docteur Lupo.
Gloriana s’était d’abord méfiée du docteur Lupo, mais son expertise l’avait finalement convaincue !
Ves s’approcha du poste de commande et étudia les résultats affichés. Il ne parvint pas à interpréter les données.
« Qu’est-ce qui se passe ? » demanda-t-il à l’exobiologiste.
« Nous avons presque fini de mesurer l’état physique de monsieur Ricklin », répondit Lupo, veillant à ne pas déranger Gloriana, absorbée par le maniement du scanner. « C’est assez étonnant de voir à quel point il est en bonne santé. Il est rare de rencontrer un humain de souche aussi remarquablement bien bâti sans l’aide de moyens artificiels. »
« Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? »
« Vincent Ricklin passe beaucoup de temps à s’entraîner. Il a pris des compléments pour favoriser sa croissance musculaire, mais pas au point d’en devenir dépendant. Il n’a pas non plus modifié son corps au moyen de traitements génétiques. »
« Bien sûr que non ! » s’écria leur client. « Je suis fier d’être humain ! Je déteste ceux qui cherchent à prendre de l’avance en se transformant en demi-extraterrestres ! Ils ne se rendent pas compte qu’ils perdent leur humanité ?! »
Lupo sourit. « Ah, un puriste de l’humanité. »
La pratique consistant à intégrer des gènes extraterrestres au patrimoine génétique d’une personne ne faisait pas l’unanimité parmi les humains. Ves avait découvert qu’elle était très répandue dans les hautes sphères de la société, mais la plupart des citoyens des classes populaires l’abhorraient : elle avait presque conduit l’humanité à l’extinction au crépuscule de l’Âge de la Conquête !
À vrai dire, Ves n’était pas totalement insensible à cette idéologie. Si le docteur Jutland ne lui avait pas fourré de force dans le corps suffisamment d’organes d’origine extraterrestre pour faire de lui un véritable demi-extraterrestre, il aurait partagé le point de vue de Vincent.
Malheureusement, dans la société moderne, ceux qui ne parvenaient pas à suivre le rythme finissaient toujours à la traîne. De loin, la plupart des concepteurs de méchas qui devenaient compagnons y parvenaient en augmentant leurs capacités intellectuelles d’une manière ou d’une autre.
Tous les autres humains qui réussissaient recouraient à des implants ou à des traitements génétiques pour améliorer leurs performances professionnelles.
Heureusement pour Vincent, les pilotes de mécha dépendaient moins des augmentations que les membres d’autres professions.
Les performances d’un pilote de mécha dépendaient de ses compétences, de sa discipline et de ses aptitudes génétiques.
Les deux premières ne s’acquéraient qu’avec de l’entraînement et du travail, tandis que la dernière dépendait entièrement de la naissance et de l’éducation reçue pendant la petite enfance.
Ainsi, que Vincent Ricklin veuille ou non rester un humain de souche n’avait pas grande importance pour sa carrière.
Bien sûr, ceux qui acceptaient d’améliorer certains aspects d’eux-mêmes en tiraient tout de même quelques avantages.
« Quel est son niveau de pilotage ? »
Cette fois, Gloriana répondit.
« Pour être honnête, il part dans tous les sens. »
« Hé ! Je m’insurge, ma belle ! »
« Silence ! » siffla-t-elle à l’adresse de Vincent avant de se tourner vers Ves. « D’après ce qu’il m’a raconté, il a piloté plusieurs types de méchas lorsqu’il combattait pour le Mouvement de libération de Bentheim. Il a commencé avec ton Marc Antony personnalisé, puis il est passé à un mécha d’escarmouche spatial, qu’il a abandonné au profit d’un mécha fusilier spatial. Ensuite, il s’est remis à piloter des méchas terrestres, notamment un mécha chevalier et un mécha d’assaut. »
« Ça… fait un parcours pour le moins varié », répondit Ves avec hésitation.
« Je n’ai pas toujours eu le luxe de choisir le mécha que je voulais piloter ! Ce n’est pas comme si le Mouvement de libération de Bentheim pouvait entrer dans un magasin de méchas à Dorum et commander une série de méchas à livrer dans notre base secrète ! »
« Alors, pourquoi as-tu piloté des méchas terrestres et spatiaux ? »
« Je n’avais pas le choix ! Chaque fois qu’on s’attardait trop longtemps dans une planque à la surface, la Garde planétaire finissait par nous retrouver et nous forçait à fuir ! Et dès que je commençais à me sentir à l’aise dans l’espace, le Corps des Méchas réduisait la zone où nous nous cachions et nous obligeait à nous terrer dans l’une de nos bases secrètes ! »
« On dirait que les autorités auraient pu mieux s’y prendre. »
« Ha ha ! Je ne me laisse pas abattre si facilement, mon vieux ! Je suis plus fort que tu ne le crois ! »
Gloriana secoua la tête. « J’ai déjà évalué ses capacités de pilotage en simulation. Il se débrouille dans la plupart des catégories de méchas standard, mais son entraînement et son expérience décousus ne lui ont pas permis de développer d’autres compétences. »
« En gros, il sait tout faire, mais n’excelle en rien. »
« Malheureusement, oui. La bonne nouvelle, c’est que sa capacité d’adaptation lui sera utile pour piloter des méchas hybrides. La mauvaise, c’est que son manque de spécialisation ne lui permettra pas d’obtenir d’excellents résultats au combat. »
« C’est justement à ça que sert l’Adonis, ma belle ! À quoi bon avoir des compétences quand on me donne gratuitement un mécha personnalisé haut de gamme ? Avec mon Adonis super-ultra-cher, je vais écraser les hommes des sables ! Les hommes des sables se font déjà battre par des chasseurs spatiaux et des méchas bon marché ! Dès qu’un mécha comme mon Adonis entrera en scène, ils vont payer pour tout ce qu’ils ont fait ! »
Ves étouffa un petit rire.
Ni Ves ni Gloriana ne prenaient Vincent au sérieux. Il était vrai que les capacités supérieures d’un mécha coûteux pouvaient compenser un manque de talent, mais confier un appareil de prix à un pilote inexpérimenté était, en pratique, une décision extrêmement imprudente.
Un pilote inexpérimenté ne pouvait jamais exploiter toute la puissance d’un mécha performant ! Pire encore, son manque de compétences et de jugement créait parfois des ouvertures dans son style de pilotage qu’un adversaire malin ou doué pouvait exploiter !
D’ordinaire, le mécha coûteux finissait par être détruit prématurément ! Les succès faciles qui suivaient les victoires écrasantes contre des adversaires inférieurs ne faisaient qu’enfler la confiance du pilote inexpérimenté.
Il suffisait d’une seule fois où il sous-estimait un adversaire doué pour que son mécha coûteux finisse en pièces avant même d’avoir rentabilisé son prix !
La situation était encore pire si le mécha coûteux perdait contre un modèle moins cher !
Les hommes des sables n’étaient pas comparables aux méchas, mais il ne fallait pas les sous-estimer.
Un fanfaron comme Vincent, qui aboyait plus fort qu’il ne mordait, risquait d’avoir un rude réveil sur le champ de bataille.
Les batailles qu’il avait livrées au sein du Mouvement de libération de Bentheim n’avaient rien à voir avec les affrontements brutaux contre les hommes des sables.
Le nombre comptait davantage que la qualité. Les méchas les plus chers et les plus résistants survivaient plus longtemps, mais les hommes des sables employaient parfois des attaques laser d’une puissance exceptionnelle, capables de dévaster des compagnies entières de méchas en une seule fois !
Face à une telle puissance de feu, même un mécha d’élite ne pouvait garantir sa survie !
Après avoir évalué les capacités de pilotage de Vincent, Ves prit congé de Gloriana et du docteur Lupo. Il retourna dans son coin du laboratoire de conception et s’assit à côté de Ketis.
« Salut, Ves », le salua Ketis d’un ton las, la tête appuyée sur sa main.
« Tu es toujours contrariée de ne pas pouvoir concevoir de mécha épéiste ? »
Elle prit une profonde inspiration. « Tu n’as pas à t’inquiéter pour moi. Je peux me débrouiller toute seule. Comme je ne peux pas vraiment poursuivre ma passion pour le moment, j’ai consacré mon temps libre à mes études. »
« Tu en es où, dans tes études ? »
« D’après les examens virtuels que j’ai passés, j’ai atteint le niveau compagnon en mathématiques, en mécanique et en métallurgie. En ce moment, j’essaie d’atteindre le même niveau en physique et en science des matériaux. »
Ves eut l’air impressionné. « C’est vraiment rapide ! »
Elle renifla. « Comparé à ta petite amie, ce n’est rien. »
« Ce n’est pas une comparaison équitable, et tu le sais. Tu es la fille d’une colonie frontalière et tu as grandi dans des conditions difficiles. Gloriana est née avec une cuillère en argent dans la bouche et a reçu beaucoup de traitements génétiques en grandissant. Elle a même un implant dans la tête qui a tellement stimulé ses capacités cognitives que je ne pense pas pouvoir la rattraper, à moins de m’en faire poser un moi-même ! »
« Tu as amélioré mon intelligence, non ? Quand j’ai découvert que j’apprenais plus vite, j’ai cru avoir rattrapé des gens comme toi et Gloriana. En fait, j’étais vraiment naïve. »
« Hé, tu n’as pas besoin de parler comme ça. » Ves lui adressa ces mots d’une voix douce et posa la main sur son dos robuste. « N’oublie pas que tu es plus jeune que Gloriana. Même si elle était plus impressionnante que toi au même âge, tu es justement à l’étape où les apprentis progressent le plus vite ! Si tu travailles dur pendant les dix prochaines années, je pourrai peut-être te féliciter d’être devenue compagnon ! »
« Je ne sais pas, Ves. Ces derniers temps, tu accordes beaucoup plus d’attention aux nouveaux concepteurs de méchas Tovar. »
Ves fronça les sourcils. « Arrête. Je n’ai jamais voulu te négliger. C’est juste que je t’ai déjà transmis la plupart des leçons que je voulais t’enseigner. Te laisser te débrouiller seule est une preuve de confiance de ma part. Je sais que tu peux gérer les choses et terminer tes tâches sans que je te tienne la main.
» C’est différent avec les Tovar. Même s’ils ont bénéficié d’une formation orthodoxe que tu n’as pas eue, ils ont moins de jugeote et ne savent pas vraiment quoi faire. Je dois leur expliquer pas à pas ce que j’attends d’eux, ce qui me prend simplement un peu plus de temps. »
« Je suis désolée, Ves. Ce n’est pas juste de me plaindre auprès de toi. Les débuts me manquent, quand nous étions ensemble. Avec Gloriana et tous ces nouveaux venus dans ta vie, j’arrive à peine à te voir ces derniers temps. »
« Tu te sens seule ? » Ves la regarda avec inquiétude. « Ah, tes camarades Épéistes te manquent, c’est ça ? »
« Je crois que oui », admit-elle. « Je n’avais pas été séparée des Épéistes aussi longtemps depuis qu’elles m’avaient recueillie. Maintenant qu’elles travaillent pour Calabast, elles sont passées dans la clandestinité ; je ne peux plus les contacter. Je ne sais même pas où elles sont ni ce qu’elles font en ce moment. »
« Tu devrais te faire d’autres amis, ici. Il y a des gens dans ta vie en dehors de moi et des Épéistes. »
« Je sais. J’ai fait de mon mieux. Je ne m’entends vraiment avec personne d’autre que Calsie. J’ai essayé de sympathiser avec les Larkinson, mais ils sont tellement rigides et bien élevés que je me sens toujours mal à l’aise en leur présence. Les enfants sont mignons, cela dit. »
« Tu n’as pas d’autres amis ? »
« … Je crois que non. »
Ça avait l’air d’être un vrai problème. Ves se dit qu’il devrait faire quelque chose avant que Ketis ne craque ou ne fasse une bêtise.
Une idée lui vint soudain à l’esprit.
« Tu as peut-être besoin de passer quelque temps ailleurs », suggéra Ves. « Comme quand je suis allé à Centerpoint et que j’ai parcouru le secteur stellaire, tu devrais changer d’air pour raviver ta passion et trouver de nouvelles sources d’inspiration. Tu pourrais aussi te faire de nouveaux amis pendant ton séjour loin du Rideau Nuageux. »
Cette fois, Ketis sembla intéressée. Une certaine excitation lui éclaira le visage. « Tu crois que c’est une bonne idée ? En ce moment, il y a deux grandes guerres dans le secteur stellaire. Ce n’est pas vraiment prudent de voyager. »
« Tu n’es pas obligée de faire le même genre de voyage que moi, Ketis. Je pense qu’il te suffirait de passer quelque temps sur une planète complètement différente pour vivre des expériences inédites. »
« Où est-ce que tu me conseillerais d’aller, alors ? »
Ves sourit. « À Bentheim. »