Chapitre 1 617
Ves avait du mal à engager la conversation avec Davia Stark. Cette pilote experte, privée de spiritualité, était une femme sans âme. Elle n’avait plus rien de la volonté de fer ni de la foi qui animaient les pilotes experts ordinaires.
Si son état la rendait docile dans une certaine mesure, le problème, c’était que Stark n’avait plus aucune raison de vivre !
Il fronça les sourcils, constatant que leur conversation à sens unique ne menait à rien. Chaque fois qu’il tentait de la faire réagir, elle se contentait de répondre du bout des lèvres.
Il avait l’impression de parler à un robot suicidaire.
Heureusement, ce n’était pas la première fois que Ves rencontrait un pilote de mécha traumatisé. Simplement, le cas de Davia était bien plus épineux que d’habitude, puisqu’elle était pilote experte.
Les blessures et la mort restaient des risques omniprésents pour ceux qui mettaient leur vie en jeu sur le champ de bataille. Les Larkinson connaissaient bien cette vérité universelle. Même leurs pilotes experts ne revenaient pas indemnes de la guerre.
Son grand-père Benjamin en était un bon exemple. Il avait été pilote expert avant de rentrer avec une blessure qui l’avait privé de ce statut.
Une telle issue aurait dû anéantir n’importe quel pilote expert, mais son grand-père avait traversé cette période sombre et réorganisé sa vie sans difficulté.
Comme les Larkinson formaient tant de pilotes de mécha et les envoyaient à la guerre, ils étaient aussi devenus experts dans l’art de les soigner lorsqu’ils étaient blessés, mutilés ou traumatisés.
La guerre était une sale affaire. Ceux qui passaient par le hachoir n’en ressortaient jamais indemnes.
Si le Domaine Larkinson accueillait autant de Larkinson, c’était avant tout pour offrir un havre de paix à ceux qui avaient besoin de guérir leurs blessures mentales.
Les Larkinson avaient toujours considéré qu’abandonner un pilote de mécha traumatisé à son sort était d’une négligence impardonnable.
Quand on les laissait seuls, les gens avaient tendance à se faire des idées étranges. Le problème était encore plus grave chez les blessés et ceux qui portaient des cicatrices psychologiques.
Aussi, après des centaines d’années d’essais et d’erreurs, les Larkinson avaient adopté une solution simple et peu technologique : entourer les traumatisés de leur famille.
Ça ne marchait pas à tous les coups, mais les Larkinson avaient obtenu assez de bons résultats pour s’en tenir à cette méthode. Ves gardait toujours un tendre souvenir de son séjour au Domaine Larkinson.
« J’ai une proposition, commença-t-il. Vous ne guérirez pas bien dans cette chambre de convalescence isolée. Quand votre état physique se sera amélioré, je compte vous emmener dans mon domaine du Rideau Nuageux, où mes proches pourront vous tenir compagnie. Ça vous va ? »
Davia ricana. « Fais comme tu veux. »
« D’accord. »
Elle restait difficile à briser, mais au moins, elle ne manifestait aucune intention de partir. Ayant perdu son foyer et tous ceux qu’elle connaissait, elle n’avait nulle part où aller. Qu’elle reste sous sa protection ou retourne à la colonie agricole, cela ne faisait aucune différence pour elle.
Ves quitta bientôt sa chambre, laissant les sédatifs la rendormir.
« Prenez bien soin d’elle, docteur Lupo, répéta-t-il. Quand elle aura suffisamment récupéré pour se tenir debout et marcher seule, transférez-la au domaine du Rideau Nuageux. Veillez à lui affecter quelques personnes pour l’aider dans ses besoins quotidiens. »
Lupo ignorait toujours pourquoi Ves accordait tant d’attention à une simple vétérane blessée, mais il savait qu’il valait mieux ne pas remettre son employeur en question.
« Je veillerai à ce qu’elle soit bien prise en charge, monsieur Larkinson. Je trouverai aussi un peu de temps dans mon emploi du temps pour suivre son état et lui préparer un régime personnalisé qui favorisera son rétablissement physique. »
Ves sourit. « Très bien. Traitez-la comme vous nous traitez, Gloriana et moi. Ne lésinez sur rien. »
Depuis que Ves avait confié à Lupo la préparation des ingrédients, chaque repas était devenu un délice.
Au début, Ves avait balayé d’un revers de main l’obsession du docteur Lupo pour la nutrition, mais il s’était avéré que cette spécialité était moins insignifiante qu’il ne le pensait.
Chaque repas comprenait des ingrédients choisis par le docteur Lupo en fonction de leur constitution !
Les repas de Gloriana étaient devenus beaucoup plus délicats et raffinés.
En revanche, ceux de Ves étaient plus copieux et plus riches en énergie.
Depuis qu’il suivait le régime personnalisé de Lupo, Ves ne s’était jamais senti aussi rassasié et plein d’énergie !
Il se rendit compte qu’avant d’engager le docteur Lupo, il était passé à côté d’un aspect entièrement différent de la vie !
Gloriana était tout aussi ravie de l’arrivée du docteur Lupo dans le personnel !
Bien que le docteur Lupo réclame souvent de cuisiner leurs repas, il n’avait pas autant de talent dans les arts culinaires que les chefs employés par Gloriana.
Personnellement, Ves s’en moquait, mais Gloriana s’opposait farouchement à toute idée de remplacer ses chefs.
Elle engageait toujours les meilleurs qu’elle pouvait trouver ! Le docteur Lupo ne faisait pas le poids face à des chefs formés dans un État prospère de second rang comme l’Hégémonie Hexadrique !
Bien sûr, qui savait si les choses seraient toujours ainsi dans quelques années.
Les friandises d’intelligence que Ves offrait généreusement au docteur Lupo n’étaient pas des choux !
Une fois habitué à ses capacités intellectuelles accrues, l’exobiologiste s’était mis à dévorer le savoir comme un puits sans fond !
Ves attendait beaucoup de Lupo pour l’avenir !
Alors qu’ils quittaient le centre médical de la Fondation, Ves interrogea l’exobiologiste sur ses progrès.
« C’est trop tôt pour que j’obtienne des résultats dans mes projets, admit le docteur Lupo. J’ai consacré trop de temps à exploiter mes nouvelles capacités d’apprentissage. C’est dans le domaine des substances alimentaires organiques que mes connaissances sont les plus solides. Je suis convaincu de pouvoir avancer dans l’étude des secrets de l’épice geril. »
« Et l’Archimède Rubal ? »
Lupo fronça les sourcils un instant. « J’ai retrouvé de vieux documents. Ce bio-implant n’est plus utilisé. J’ai trouvé beaucoup de documents et de fichiers utiles pour mettre à jour sa bioprogrammation, mais pour l’instant, je n’arrive pas à en tirer quoi que ce soit. Même si la plupart de ces données sont obsolètes, il s’agit quand même de haute technologie. »
« Faites passer ce projet avant tout le reste. Je ne veux pas attendre trop longtemps avant de me faire implanter l’Archimède Rubal dans la tête. Le cousin de Gloriana, qui serait capable de pratiquer l’opération, devrait arriver d’ici la fin de l’année. Je veux que vous en sachiez assez sur la chirurgie des implants pour pouvoir l’assister. »
Le docteur Lupo devait être assez intelligent pour comprendre que Ves ne faisait pas entièrement confiance au cousin de Gloriana.
« Soyez tranquille, monsieur Larkinson. Je consacrerai tout le temps nécessaire à l’étude de ce domaine et au déchiffrage de l’Archimède Rubal. En revanche, je ne pourrai pas m’investir autant dans les autres priorités. »
Ves agita nonchalamment la main. « Ce n’est pas grave. L’Institut d’exobiologie Larkinson n’a pas vocation à être une organisation composée d’un seul homme. Recrutez du personnel et déléguez-lui les tâches les moins sensibles. Je vous fais confiance pour savoir ce que vous pouvez partager et ce que vous devez garder pour vous. »
Il mobilisa une partie de sa spiritualité et exerça une certaine pression sur le docteur Lupo. En un instant, celui-ci se transforma, passant d’un concepteur de méchas placide à une bête féroce sous forme humaine !
« J-je comprends ! »
Il n’était pas inutile de rappeler au docteur Lupo ce qu’il avait à gagner en restant fidèle à Ves. Et il ne faisait pas de mal non plus de rappeler à l’ancien réfugié que Ves n’était pas un homme ordinaire.
Après avoir pris congé de Lupo, il retourna à son bureau pour se tenir au courant des dernières nouvelles.
La LMC vendait de plus en plus de méchas. La Guerre des Sables devenait toujours plus sanglante. L’arrivée du Brise-Aube et de ses variantes commençait peu à peu à renforcer les forces qui en avaient acquis des exemplaires. Le Système d’arme balistique Sandbreaker se répandait à vive allure dans toute la région !
En fait, les Avatars et les Sentinelles avaient déjà commencé à remplacer leurs vieux fusils balistiques par les nouveaux fusils Sandbreaker !
Ves se rendit même sur un terrain d’entraînement pour constater de ses propres yeux l’efficacité du fusil Sandbreaker.
Une cartouche Sandbreaker percuta une cible factice faite d’une substance granuleuse dont la composition rappelait celle de la coque d’un homme-sable.
La cartouche explosa au contact ! Une puissante onde de choc se propagea vers l’extérieur en formant un cône semi-concentré ! La cible factice perdit au moins la moitié de sa masse, ce qui impressionna tous les témoins de l’essai !
« Cette cartouche Sandbreaker inflige trente pour cent de dégâts supplémentaires aux hommes-sables par rapport à une cartouche balistique standard ! »
La différence était énorme ! Adopter ce système d’arme sauverait assurément de nombreuses vies ! Voilà pourquoi Ves n’avait aucun scrupule à adopter le Sandbreaker, malgré ses origines !
« Quel produit meurtrier ! » commenta Gavin avec un brin de regret. « Les concepteurs de méchas d’Ansel vont nager dans l’argent grâce à toutes les redevances qu’ils vont toucher ! »
Ves haussa les épaules. « C’est bien mérité. Inutile d’en être jaloux. N’oublie pas que de nombreux experts ont travaillé sur le système d’arme Sandbreaker. L’un des grands atouts d’Ansel, c’est que l’école a noué de nombreux partenariats avec des instituts de recherche. Le professeur Xu n’a pas mis au point le Sandbreaker toute seule ! »
Ce genre de partenariat devenait de plus en plus courant dans les hautes sphères de la conception de méchas. Même avec tout le savoir détaillé qu’ils accumulaient, les concepteurs de méchas ne savaient pas tout.
En s’associant à un institut de recherche spécialisé, les concepteurs de méchas pouvaient intégrer des solutions plus avancées à leurs créations !
C’était un moyen pour eux de combler un manque de compétences sans faire appel à d’autres concepteurs de méchas. C’était essentiel pour le projet Brise-Aube, qui mobilisait déjà cinq Seniors à part entière.
« Dommage que nous n’ayons aucun lien avec des instituts de recherche. »
« Ce n’est pas facile d’obtenir leur coopération. » Ves secoua la tête.
Pour l’instant, il n’avait pas besoin de s’associer à eux. Les compétences avancées et les sous-compétences qu’il avait obtenues auprès du Système remplaçaient en partie les services proposés par les instituts de recherche.
Même si ses créations ne souffraient plus de la présence d’un trop grand nombre de collaborateurs, il préférait encore limiter les effectifs.
Travailler avec trop de monde compliquait non seulement la gestion de ses projets, mais pouvait aussi doubler ou tripler leur durée de développement.
Dans les circonstances actuelles, Ves ne pouvait pas se permettre de retarder autant ses travaux de conception.
Bien sûr, refuser de collaborer avec des instituts de recherche rendait aussi difficile l’ajout à ses créations d’un atout puissant ou d’un composant exceptionnel comme le système d’arme Sandbreaker.
Quand il en eut assez vu, Ves quitta le terrain d’entraînement et retourna à la Pépinière de Méchas.
Là, il commença à discuter avec Gavin de son prochain projet de conception.
« D’après le calendrier, Vincent Ricklin ne devrait plus tarder à arriver, n’est-ce pas ? »
Son assistant acquiesça. « Votre prochain client est attendu d’ici deux ou trois jours. Il sera accompagné. »
« Préviens son groupe qu’il ne doit pas faire de vagues au Rideau Nuageux. C’est ma planète natale, et je ne veux pas que ces anciens rebelles déclenchent une bagarre. »
Il savait que Vincent serait forcément accompagné de ses hommes, issus de l’ancien Mouvement de libération de Bentheim. Depuis que les séparatistes avaient bénéficié d’une amnistie, ils ne se cachaient plus dans des ceintures d’astéroïdes désertes ou des bases souterraines.
D’après les dernières nouvelles de Bentheim, les anciens membres du MLB n’avaient pas encore abandonné leurs méthodes brutales. Ils faisaient de leur mieux pour respecter les termes de leur accord avec la République Lumineuse, mais les voyous restaient des voyous.
« Informe la commandante Magdalena de l’arrivée de nos invités et dis-lui de leur assigner des Sentinelles pour les surveiller, ordonna Ves. Je ne suis pas tranquille à l’idée de les laisser circuler sans surveillance au Rideau Nuageux. »
« Ça risque de ne pas leur plaire, patron. »
« Peu m’importe. C’est moi qui commande ici. »
L’arrivée imminente de Vincent pesait lourdement sur Ves. Même si l’incident remontait à longtemps, il lui était difficile de pardonner à ce salaud meurtrier de l’avoir entraîné dans tant d’ennuis.
Ce n’était pas parce qu’il avait fini par ne plus craindre les derniers membres de la Famille Ricklin que Ves pardonnait à Vincent de l’avoir mis dans le pétrin au départ !