Chapitre 1 613
« Le Brise-Aube est de loin le mécha qui répond le mieux à nos besoins », expliqua la commandante Magdalena lorsque Ves se plongea dans ses réflexions. « Je sais que l’idée ne vous enthousiasme pas vraiment, mais je ne cherche pas à vous compliquer la vie.
C’est simplement que, d’un point de vue objectif, le Soldat désolé ne suffit pas à garantir que les Sentinelles Vivantes pourront protéger les Larkinson et la LMC du danger lorsque les hommes-sables atteindront ce système stellaire. »
La commandante des Sentinelles tendit même une tablette à Ves. Elle contenait une analyse détaillée des méchas que les Sentinelles Vivantes devraient acquérir pour renforcer leurs capacités de combat face à toutes sortes de menaces.
Si le Brise-Aube était exceptionnellement efficace contre les hommes-sables, il l’était moins contre les forces humaines. C’est pourquoi Magdalena ne demanda qu’à équiper la Deuxième Compagnie de Méchas des méchas conçus par ses concurrents.
Malgré tout, cela faisait quarante méchas de trop au goût de Ves. Il aurait vraiment voulu éviter cette décision, mais l’analyse des Sentinelles Vivantes était très convaincante. Elle comparait les modèles de méchas les plus répandus sur le marché qui répondaient à leurs besoins.
Parmi la centaine de méchas tireurs de moyenne portée disponibles, le Brise-Aube se détachait nettement du lot. Les méchas conçus par d’autres Seniors et Concepteurs compagnons n’étaient pas mauvais, mais la plupart étaient des modèles plus anciens, adaptés au combat contre d’autres méchas.
Ils n’avaient ni les innovations ni les optimisations qui faisaient du Brise-Aube une solution aussi redoutable contre les extraterrestres. Selon certaines études, son efficacité contre les hommes-sables dépassait de trente pour cent celle de méchas comparables, vendus au même prix !
Un tel écart était impossible à combler pour les concurrents établis ! Les ventes des anciens modèles s’effondrèrent tandis que le Brise-Aube s’emparait avidement de leurs parts de marché !
Pour cette raison, l’analyse des Sentinelles n’apprit pas grand-chose à Ves. Même un gamin de neuf ans aurait pu trouver un moyen de justifier l’achat de Brise-Aube, tant ils offraient un rapport qualité-prix exceptionnel.
S’il mettait son égoïsme et son orgueil de côté, Ves n’avait d’autre choix que d’admettre que les Sentinelles Vivantes tireraient le plus grand bénéfice de l’adoption du produit de son concurrent.
Bien sûr, Ves pouvait aussi décliner la proposition et concevoir son propre mécha de moyenne portée. Mais était-ce vraiment utile ?
Il ne le pensait pas. Le Brise-Aube remplissait déjà si bien ce rôle qu’il restait peu de place pour un modèle comparable.
Le Soldat désolé remplissait déjà une fonction essentielle sur les champs de bataille grâce à son aura. Ajouter une seconde aura, fournie par un mécha plus coûteux, n’apporterait pas grand-chose.
Le secteur privé avait déjà le choix entre le Soldat orgueilleux et le Soldat désolé.
Le Protectorat d’Ylvain avait déjà acheté tant de Soldats sacrés qu’il commençait à manquer de pilotes de méchas disponibles.
Le Corps des Méchas avait récemment obtenu la possibilité de déployer ses propres méchas dotés d’auras, sous la forme du Soldat militant.
Les gardes planétaires avaient toutes accueilli le Soldat pacifique à bras ouverts.
William Urbesh faisait déjà sensation au front avec son Soldat rancunier.
Un seul modèle et ses nombreuses variantes occupaient déjà une part modeste, mais importante, du marché des méchas. Toutefois, ce succès reposait sur la rapidité avec laquelle Ves avait agi et sur l’utilité indispensable de ses créations pour la guerre.
À présent que ces deux avantages avaient disparu, chacun des méchas qu’il concevrait à l’avenir devrait justifier sa raison d’être. La concurrence avait déjà rattrapé son retard en publiant des modèles conçus pour combattre les hommes-sables !
S’il voulait faire pencher la balance de la Guerre des Sables, Ves devrait proposer un produit remplissant une autre fonction.
Mais ce serait pour plus tard. Ves reporta son attention sur la commandante Magdalena et fit son choix.
« Je vous ai déjà autorisée à décider vous-même de vos acquisitions, dit-il. Je vous remercie de m’avoir consulté, mais je respecte votre jugement. Vos arguments tiennent la route et l’ajout du Brise-Aube augmentera certainement les chances de la LMC de survivre à cette crise. Je n’ai aucune raison valable de m’opposer à votre proposition. »
Magdalena se détendit un peu. « Merci, monsieur. À vrai dire, beaucoup de mes Sentinelles ont hâte de piloter le Brise-Aube. Ce n’est pas qu’elles détestent le Soldat désolé, mais ce mécha ne convient pas vraiment à des pilotes très expérimentés.
Nous déployons toujours un grand nombre de Soldats désolés, mais nous les réservons surtout aux pilotes moins doués, qui étaient spécialisés dans les méchas terrestres ou de mêlée. Les Sentinelles déjà expertes en méchas spatiaux de combat à distance se sentiront bien plus à l’aise dans un appareil doté de capacités plus avancées. »
Peut-être aurait-il dû se sentir humilié. Peut-être aurait-il dû se sentir inférieur. Après tout, quel concepteur de méchas pouvait rester indifférent en voyant ses propres subordonnés préférer le produit d’un concurrent au sien ?
Pourtant, maintenant qu’il avait rendu son verdict, Ves n’y attachait pas beaucoup d’importance. Au fond de lui, il savait avoir pris la meilleure décision possible pour la LMC et les Sentinelles Vivantes.
Protéger leurs vies et vaincre les hommes-sables passait avant tout. Satisfaire son orgueil venait ensuite.
Ces justifications le soulagèrent assez pour alléger le poids qui lui pesait sur le cœur.
Il ne considérait pas son choix comme un aveu de défaite. Il le voyait plutôt comme la conséquence d’un manque de temps. Un concepteur de méchas ne pouvait consacrer qu’un temps limité à la conception de tous ces modèles.
Ves et Magdalena discutèrent de certains détails des acquisitions.
« Nous devrions aussi acheter quelques centaines de fusils Sandbreaker et les munitions correspondantes, monsieur, proposa ensuite la commandante des Sentinelles. Sans vouloir offenser le fusil que vous avez associé au Soldat désolé, le Sandbreaker lui est clairement supérieur contre les hommes-sables. Il reste aussi assez abordable. De nombreuses unités, et même le Corps des Méchas, ont déjà commencé à adopter ce nouveau système d’arme ! »
Maintenant que Ves avait surmonté le premier dilemme, il n’éprouvait aucune honte à accepter cette seconde proposition.
« C’est acceptable. Je connais l’efficacité du Sandbreaker dans la Guerre des Sables et je ne veux pas priver vos Sentinelles de cette solution, il faut bien l’admettre, fantastique. Je pense qu’il s’agit probablement de la troisième innovation la plus importante de la guerre, après l’arrivée des chasseurs spatiaux et de ma gamme de Soldats. »
Une fois encore, Ves aurait pu refuser la demande de Magdalena et concevoir son propre fusil balistique spécialisé. Mais à quoi cela aurait-il servi ?
Il lui serait presque impossible de surpasser le travail d’un Senior spécialisé dans les armes balistiques. Il ne ferait que gaspiller du temps et de l’énergie à concevoir un produit inférieur, destiné à remplir une fonction déjà assurée par un modèle existant.
Voilà pourquoi Ves n’avait aucun scrupule à équiper tous ses méchas des inventions de ses rivaux.
Il préférait de loin préserver sa vie et ses biens quand les Sentinelles Vivantes démoliraient les flottes d’hommes-sables qui s’en prendraient au Système du Rideau Nuageux !
« J’ai une troisième suggestion. »
Ves gémit. « Ça n’en finit pas. »
La femme plus âgée eut un petit rire amusé. « Les décisions les plus importantes sont souvent difficiles. Sinon, je ne vous les soumettrais même pas. »
« Vous avez raison. » Il soupira. « Je vous écoute. »
« Le commandant Melkor partage bon nombre de nos idées. Les Avatars du Mythe ne veulent pas être laissés de côté. En général, ils sont bien plus doués que les Sentinelles. Ils méritent de recevoir le meilleur équipement que vous puissiez vous permettre. »
« Que veut Melkor, exactement ? »
« La même chose que nous. Il veut que vous remplaciez les Soldats désolés par des Brise-Aube. Il souhaite aussi que le Sandbreaker devienne le système d’arme standard des Avatars déployés au front. »
Ves ne répondit pas tout de suite. Il repassa en revue ses priorités concernant les Avatars avant de se prononcer.
« J’accepte la seconde demande, mais pas la première. »
Comme il s’y attendait, la commandante Magdalena ne prit pas la nouvelle très bien. « Pourquoi ? Vous avez accepté d’améliorer l’équipement des Sentinelles. Je ne vois pas pourquoi vous voudriez priver les Avatars de meilleurs méchas. »
Ves croisa calmement les bras et s’adossa à son fauteuil de bureau. « Parce que les Avatars doivent faire leurs preuves. Je n’attends pas grand-chose des Sentinelles, mais c’est différent pour mes troupes d’élite. Savez-vous à quel point je roule sur l’or en ce moment ? Si je le voulais vraiment, je pourrais équiper mes Avatars de méchas coûtant cinq cents millions de crédits pièce.
Savez-vous pourquoi j’ai refusé d’ouvrir mon portefeuille cette fois-ci ? »
La commandante des Sentinelles n’était pas stupide. « Vous mettez les Avatars à l’épreuve. Vous faites de la Guerre des Sables un creuset où les Avatars se forgent en guerriers aguerris. »
« Exactement. Avant de mériter de piloter des méchas supérieurs capables d’écraser n’importe quel appareil inférieur, ils doivent prouver qu’ils peuvent vaincre leurs adversaires grâce à leur talent et à leur détermination. »
« Vous ne leur en demandez pas trop, monsieur ? Vos Soldats désolés sont de bons méchas, mais ils sont un peu trop fragiles pour suivre l’évolution du champ de bataille. Les hommes-sables apprennent et progressent. La situation au front n’a plus rien à voir avec celle d’il y a quelques mois. Puisque nos ennemis s’améliorent sans cesse, nous devrions au moins suivre leur rythme. »
« C’est un argument valable, commandante, mais pour l’instant, les pertes subies par les Avatars restent dans les limites que je peux tolérer. » Ves se mit à sourire. « En fait, je suis assez impressionné par leur capacité à tenir bon dans ces conditions de plus en plus défavorables. Je pense qu’ils peuvent encore révéler bien davantage de leur potentiel s’ils continuent à relever leurs défis avec mes Soldats désolés. »
« Vous jouez avec des vies, Ves. Je n’aime pas la direction que vous faites prendre aux Avatars. » Elle le confronta sans détour.
Ves haussa les épaules. « C’était leur choix, vous vous souvenez ? Ceux qui tiennent à leur vie ont déjà décidé de rejoindre vos Sentinelles. Ceux qui restent chez les Avatars doivent accepter mes conditions sans discuter. Telle est la règle. Et puis, les Avatars ne sont pas les seuls à tenir bon avec des méchas bon marché.
Des tas d’unités déploient des Soldats désolés, mais vous ne les entendez pas se plaindre. Si ces pilotes moins expérimentés se satisfont de leurs machines, les Avatars ne devraient pas se plaindre non plus. »
« Je suis étonnée qu’aucun des Avatars n’ait craqué. »
« Ils ne traversent pas toutes ces épreuves pour rien, commandante. Ils savent tous qu’une fois qu’ils auront fait leurs preuves, j’investirai des sommes considérables et beaucoup de ressources pour améliorer leurs capacités de pilotage et les faire passer au rang de pilotes de méchas de deuxième classe. C’est une récompense si alléchante pour des pilotes ambitieux qu’ils risquent leur vie de bon gré pour avoir une chance d’atteindre une gloire plus grande ! »
En leur offrant cette motivation, Ves était tout à fait certain que ses Avatars respecteraient ses conditions. Quel pilote de mécha de troisième classe ne rêvait pas de piloter des machines d’une classe supérieure ?
Voilà un attrait irrésistible !
Même s’il risquait de perdre la moitié de ses Avatars, il se débarrasserait au moins des malchanceux et des incapables. Les pilotes qui survivraient à la Guerre des Sables formeraient le nouveau noyau des Avatars.
Compte tenu de leur loyauté et de leur engagement, Ves ne craignait pas qu’ils le trahissent après qu’il aurait investi dans leur progression.
Cette politique pouvait sembler assez brutale, mais, à ses yeux, elle était parfaitement équitable. Ves pensait qu’aucun employeur ne pouvait offrir une motivation aussi attrayante que la sienne.
La seule récompense susceptible de surpasser cette occasion en or était peut-être la garantie de devenir pilote expert !
Hélas, Ves était encore très loin de pouvoir mettre au point une méthode capable d’accomplir un exploit aussi incroyable.
Les idées ne lui manquaient pas, mais les sujets d’essai se faisaient cruellement rares.
La discussion entre Ves et Magdalena s’essouffla rapidement. Une fois sa décision prise, la commandante des Sentinelles ne parvint pas à le faire changer d’avis.
« Je rends déjà service aux Avatars en les autorisant à remplacer leurs anciennes armes par des fusils Sandbreaker, fit remarquer Ves. Si Melkor n’est pas satisfait de cette concession, il peut revenir du front et présenter sa démission. Je respecte le souci qu’il a pour ses hommes, mais ce n’est pas le moment de faire preuve de faiblesse. »
Les Avatars devaient faire leurs preuves, ou mourir en essayant. Ves n’acceptait rien de moins.