Chapitre 1 594
Après que Ves eut conclu un nouvel accord avec les Tovars, les avantages d’un rapprochement avec eux ne tardèrent pas à se faire sentir.
Les contraintes réglementaires de la LMC s’allégèrent. Les permis furent délivrés plus rapidement et les inspections se firent plus rares.
Ces changements pouvaient sembler mineurs, mais ils étaient les bienvenus pour une entreprise aussi gigantesque que la LMC.
Les Tovars autorisèrent également la LMC à traiter avec des grossistes et des fournisseurs exclusifs de matières premières.
Certaines de ces entreprises appartenaient à la Famille Tovar. D’autres entretenaient des liens de longue date avec la famille fondatrice. Quoi qu’il en soit, la LMC parvint à intégrer ce cercle.
La LMC pouvait ainsi accéder à des matériaux moins chers, mais aussi moins craindre les pénuries imprévues.
Autre avantage de ce nouvel accord : son quota de recrutement de réfugiés avait triplé. Il pouvait désormais embaucher bien plus de talents bruts qu’auparavant.
Ves avait déjà chargé la LMC d’examiner la liste des réfugiés récemment installés sur le Rideau Nuageux par la République Lumineuse.
Parmi les milliards de réfugiés se cachaient de nombreux trésors. Le gouvernement n’avait pas le temps de vérifier soigneusement leur identité ; la base de données des réfugiés était donc loin d’être complète.
Personne ne la croyait exacte. De nombreux registres officiels et bases de données ayant disparu, vérifier les déclarations des réfugiés demandait trop de temps et d’efforts.
Un prétendu Concepteur de méchas compagnon pouvait n’être qu’un apprenti.
Le programmeur en chef d’une célèbre société de logiciels pouvait être un pirate informatique coupable d’usurpation d’identité.
Un ancien officier des méchas de l’armée, au dossier impressionnant, pouvait être un chef pirate qui s’était mêlé aux réfugiés !
En bref, on ne pouvait absolument pas se fier à la base de données des réfugiés ! Elle ne servait que de référence. Pour s’assurer d’embaucher les bonnes personnes, la LMC organisa plusieurs déplacements dans les colonies agricoles afin d’enquêter de près sur les réfugiés !
Ves décida de participer à l’une de ces visites. Il monta à bord d’une navette qui l’emmena vers une colonie agricole isolée. Il avait choisi précisément celle-ci parce qu’elle était censée abriter un exobiologiste !
Et pas n’importe lequel : un exobiologiste brillant et talentueux !
En examinant les maigres renseignements consignés au registre au sujet de l’exobiologiste, Ves fronça légèrement les sourcils.
« Je ne sais pas si cet homme est vraiment compétent, marmonna-t-il.
— Nous avons confirmé que le docteur Lupo Guernica existe bel et bien, répondit Gavin depuis l’autre côté de la navette. Nous avons trouvé des mentions de lui sur tout le réseau galactique. Des sources fiables confirment qu’il a obtenu un diplôme en exobiologie. »
Ves leva les yeux de sa tablette. « Il semble aussi passionné de cuisine : il a participé à plusieurs concours et écrit son propre livre de recettes. Je trouve assez étrange que le docteur Guernica soit à la fois expert en biotechnologie et cuisinier ! »
Cette association paraissait douteuse, mais elle ne suffisait pas à faire passer Lupo pour un fanfaron. Les informations fiables trouvées sur le réseau galactique justifiaient de prendre ce réfugié au sérieux.
Si cet exobiologiste était vraiment compétent, Ves serait ravi de l’embaucher. Non seulement il avait obtenu son diplôme avec mention dans une université renommée d’un État frontalier déchu, mais il possédait aussi un vaste éventail de compétences.
Bien qu’il semblât surtout être exobiologiste, le docteur Guernica s’était également intéressé à divers autres domaines de la biotechnologie.
Ves voyait en cet homme un fort potentiel. S’il parvenait à convaincre le docteur d’étudier les implants et l’augmentation des capacités humaines, celui-ci pourrait se spécialiser en chirurgie implantaire.
Il était très difficile pour Ves de recruter un expert en biotechnologie spécialisé dans les implants. Mettre la main sur un chirurgien implantaire qualifié était encore plus compliqué. Le domaine de l’augmentation des capacités humaines était si complexe que beaucoup de médecins et de biologistes n’étaient tout simplement pas à la hauteur.
En temps normal, quelqu’un d’aussi compétent que le docteur Guernica n’aurait jamais été disponible. Les entreprises repéraient des talents comme lui dès leur première ou deuxième année d’études et leur proposaient de généreux contrats préliminaires. Une fois diplômés, ils disparaissaient aussitôt de la vie publique.
À présent, tous ces arrangements étaient caducs. Des États entiers étaient tombés. De nombreuses entreprises et institutions locales avaient elles aussi disparu, libérant ainsi quantité d’experts de valeur.
« Qu’en pensez-vous, Nitaa ? » demanda Ves à sa garde du corps.
« Je n’ai rien à ajouter, si ce n’est que nous devrions vérifier ses compétences avec soin, répondit la grande femme. C’est assez étrange qu’il soit encore disponible. »
C’était vrai. Ves n’était pas le seul employeur à vouloir recruter des réfugiés locaux. Les plus prometteurs recevaient souvent plusieurs offres.
Dans ce cas, le gouvernement désignait au hasard un gagnant, qui obtenait le droit d’approcher en premier un réfugié donné.
La LMC avait déjà demandé à recruter quelques centaines de réfugiés hautement qualifiés, mais n’avait obtenu l’autorisation d’en approcher qu’une fraction.
Pour remplir son quota, la LMC n’avait donc pas d’autre choix que d’envisager d’autres candidats.
La navette finit par arriver à une colonie agricole située au milieu de nulle part. En en sortant, Ves jeta un bref regard aux méchas des Avatars qui l’escortaient, puis examina la colonie.
« Ces maisons ont l’air plutôt correctes, remarqua Ves.
— C’est bien mieux qu’avant, fit remarquer Gavin. Les réfugiés vivaient dans des boîtes en métal à peine habitables. Comme leur cadre de vie était vraiment déprimant, les émeutes et les problèmes sociaux se sont multipliés. »
Les maisons devant eux n’avaient peut-être pas l’élégance de celles de Freslin, mais elles étaient bien plus agréables que les logements industriels auxquels ils s’attendaient.
Leurs murs aux couleurs pastel éclatantes et leurs toits rouge vif donnaient à l’ensemble l’allure d’un village idyllique. Sans l’absence d’histoire et de culture dans ses rues, Ves aurait pu croire que l’endroit avait plus de quelques mois.
Bien sûr, il remarqua quantité d’incohérences qui trahissaient le caractère hâtif et bon marché de la construction. Il voyait tout de suite que les entreprises chargées de bâtir ces agréables maisons avaient rogné sur bien des détails.
« Bon, allons trouver notre exobiologiste. Nous devrions aussi jeter un œil aux autres personnes que nous voulons recruter ici. »
Ves, Gavin, Nitaa et Lucky prirent la tête du groupe. Ils étaient accompagnés de plusieurs gardes et de quelques membres du personnel administratif chargés d’évaluer les recrues.
Dès leur entrée dans la colonie, leur procession attira les regards.
En fait, les réfugiés avaient déjà contemplé leurs navettes et leurs méchas avec de grands yeux.
Vêtus de simples habits lavés en machine, ils virent leurs regards désespérés s’éclairer tandis qu’ils admiraient et enviaient les visiteurs bien habillés.
Aucun réfugié ne s’approcha. L’ordre public était très strict dans les colonies. Après plusieurs émeutes, le gouvernement avait déployé de nombreux robots patrouilleurs humanoïdes pour éviter de nouveaux troubles.
Faute d’effectifs, seuls quelques officiers et administrateurs géraient les colonies agricoles depuis un bâtiment central.
Ves s’y rendit d’abord. Il rencontra brièvement le « maire » et discuta de quelques formalités.
Cela fait, ils quittèrent le bâtiment administratif et se dirigèrent vers la périphérie de la colonie.
De nombreux réfugiés étaient sortis de chez eux pour épier les nouveaux venus. Le contraste entre leurs tenues et leur allure était tout simplement immense.
Lucky sur l’épaule, Ves ne put s’empêcher de remarquer que la plupart des réfugiés semblaient brisés.
Ils avaient presque tout perdu. Leur travail, leurs proches, leur confiance, leur dignité et leur État d’origine n’étaient plus.
Seuls les enfants montraient encore un peu de vitalité. Ils se poursuivaient joyeusement ou posaient des regards curieux sur les grands méchas au loin.
Leur énergie toucha Ves. Même dans les moments les plus sombres, la vie trouvait toujours un chemin.
« Nous devrions faire quelque chose pour remonter le moral de ces réfugiés, proposa Ves. Benny, pourquoi ne pas voir si nous pouvons demander l’autorisation de déployer quelques Soldats désolés dans ces colonies ? »
« Il y a trop de centres et de colonies de réfugiés, patron. Il nous faudrait en produire des milliers rien que pour couvrir toutes les colonies des environs de Freslin. Ces méchas seraient plus utiles ailleurs, sur le champ de bataille ou pour stabiliser le moral des citoyens productifs, par exemple. »
Ves soupira, dépité. « Tu as raison. Déployer mes méchas pour remonter le moral des réfugiés serait trop coûteux. »
Les réfugiés n’avaient pratiquement aucun travail à accomplir, à part aider à cultiver des plantes à croissance rapide. Même là, les robots et les machines agricoles faisaient l’essentiel du travail. Peu importait que les réfugiés retrouvent un peu d’espoir.
Après le cercle extérieur des maisons, un vaste champ de cultures apparut devant eux. Ves savait que les plantes n’étaient pas très appétissantes à l’état naturel.
Elles avaient plutôt été génétiquement modifiées pour être extrêmement nourrissantes et pousser dans les conditions locales de cette colonie agricole.
Ves savait que la récolte serait envoyée dans une usine agroalimentaire industrielle. Là-bas, on la mélangerait à d’autres cultures et ingrédients pour en faire des rations nutritives fraîchement préparées.
C’était le moyen le plus rapide, le moins cher et le plus efficace de nourrir un grand nombre de personnes. La République Lumineuse ne manquerait pas de nourriture de sitôt, mais mieux valait s’occuper du problème dès maintenant.
En approchant d’une sorte d’entrepôt, Ves tomba sur une puanteur infecte.
« Beurk ! » Gavin eut un haut-le-cœur. « Quelle est cette odeur ?! Les réfugiés se servent des champs comme de toilettes ou quoi ?! »
L’odeur venait de la terre et des plateformes volantes qui, dans les airs, déversaient une matière répugnante sur un champ au loin.
Heureusement, Ves avait l’estomac bien accroché. « Courage, Benny. D’où crois-tu que les plantes tirent les matériaux qui les composent ? Elles poussent si vite qu’après quelques récoltes, elles épuiseraient rapidement les nutriments du sol. »
Les champs du Rideau Nuageux avaient besoin de beaucoup d’engrais pour produire assez de récoltes et nourrir les nombreux réfugiés.
La majeure partie de l’engrais avait été acheminée depuis Bentheim. Dans la hâte et par nécessité, il n’avait subi qu’un traitement minimal, ce qui empêchait de réduire son odeur.
Une fois arrivés à l’entrepôt, Ves discuta avec le responsable, qui guida le groupe jusqu’à ce qui semblait être un laboratoire improvisé.
« NON, NON, NON ! » Un homme aux cheveux bruns filasse, vêtu d’une blouse blanche tachée, cria sur une machine de laboratoire. « Pourquoi mes bébés sont-ils si irréguliers ?! C’est forcément à cause de l’engrais ! Pourquoi ces consortiums agricoles puants mélangent-ils des engrais provenant d’autant de sources différentes ?! »
Ves eut aussitôt un mauvais pressentiment. Il devait néanmoins s’assurer qu’il s’agissait de la bonne personne.
« Docteur Guernica ? »
L’homme se retourna et dévisagea les nouveaux venus d’un regard perçant.
Ves fut mal à l’aise en reconnaissant cette expression. C’était le regard d’un homme entièrement dévoré par sa recherche.
Il l’avait déjà vu chez des gens comme le docteur Jutland et Skull Architect.
Ce n’était pas bon signe.
« Vous êtes le grand concepteur de méchas qui voulait m’embaucher, c’est bien ça ? » s’enquit le docteur.
« Oui. » Ves s’avança et fit de son mieux pour garder son calme. Il ne pouvait pas se permettre de montrer la moindre faiblesse face à ce genre de personnes. « Je cherche à embaucher un expert en biotechnologie intelligent et polyvalent. Votre profil a retenu mon attention, alors j’ai décidé de venir vérifier si vos antécédents étaient exacts. »
« Appelez-moi Lupo, dit l’homme. Et oui, mon dossier est tout à fait exact. Vous pouvez me mettre à l’épreuve, si vous voulez. »
« Nous ne nous en priverons pas. Mes subordonnés évalueront vos connaissances et vos compétences. »
Lupo sembla oublier son expérience et se mit à sourire à Ves. « Avant de poursuivre, répondez à cette question. Êtes-vous riche ? »
La question lui étant tombée dessus sans crier gare, Ves décida de jouer le jeu.
« Je suis Concepteur de méchas compagnon. Ma Deuxième Compagnie de Méchas vend plus de deux cent mille exemplaires par mois. Je pense que vous êtes assez intelligent pour deviner le reste. »
Ves aurait juré voir des signes de crédits briller dans les yeux de l’exobiologiste.
« J’ai une autre question.
— Allez-y.
— Vous avez besoin d’un cuisinier ?
— Quoi ? »