Chapitre 1 558
Les Gardiens de la Bordure lui avaient fixé un délai de trois ans pour remettre William Urbesh sur pied.
Près d’un an s’était écoulé, ce qui signifiait qu’il ne restait à Ves que deux ans pour faire de lui un candidat expert.
Ves réfléchit longuement à la manière de traiter William.
Même l’entraînement le plus intensif que les Larkinson lui avaient fait subir n’avait pas entamé son trouble psychologique. Autrement dit, une approche lente et régulière ne donnerait probablement aucun résultat dans le délai restant de deux ans.
Ves comptait mener à bien cette mission rapidement. Il ne voulait pas perdre trop de temps avec William.
Pour cela, il devait suivre ses propres conseils et prendre des risques.
Tandis que Ves regardait sa petite amie soumettre William à toutes sortes de scans et d’examens invasifs, il passa mentalement en revue les traitements qu’il pouvait envisager.
Avant de faire de William un candidat expert, il devait d’abord soigner son trouble psychologique.
Ce n’est qu’après cette étape qu’il pourrait envisager la suivante. Personne n’avait jamais trouvé le moyen de transformer un pilote de mécha ordinaire en candidat expert.
Pour réussir à mettre au point une méthode viable, il devait poser des bases solides et éliminer autant de complications que possible.
Une peur paralysante du combat était un handicap si grave qu’elle pouvait à elle seule faire échouer toute l’entreprise. Il fallait donc s’en débarrasser.
Le problème, c’était que Ves n’avait pas réussi à trouver de bonne solution. Pour l’instant, il n’avait imaginé qu’une série de traitements imparfaits. Chacun promettait de résoudre le problème, mais exigeait un prix très élevé en échange.
La première solution consistait à mettre à exécution son projet initial : pratiquer une lobotomie spirituelle sur William. Il l’avait déjà écartée, car les risques étaient bien trop grands.
Même s’il parvenait à couper les tumeurs spirituelles sans faire s’effondrer la spiritualité de William, qu’est-ce qui l’empêcherait d’en développer une autre ?
Ves secoua la tête. « C’est de loin la pire solution imaginable. »
La deuxième solution consistait à faire l’inverse : au lieu de soustraire quelque chose à la spiritualité de William, il pourrait y insuffler du courage plutôt que de lui retirer sa peur.
Ves avait plusieurs sources de courage à sa disposition. Il pouvait, par exemple, lui donner une partie de sa propre énergie spirituelle. Il pouvait aussi prélever un fragment de spiritualité sur Zeigra, le Gardien solennel, voire sur la tyrannique Nyxie, pour obtenir l’ingrédient adéquat !
Le seul problème était d’intégrer ce fragment de courage spirituel au potentiel spirituel de William.
La spiritualité se composait d’énergie spirituelle. Celle-ci n’était pas uniforme : elle variait selon ses attributs et son empreinte.
Il fallait que les deux correspondent à l’individu pour qu’une fusion soit possible.
Par exemple, l’énergie spirituelle excédentaire que Ves avait déposée dans ses Pierres P correspondait parfaitement à ses propres attributs et à son empreinte.
Même si ses attributs évoluaient avec le temps, il pouvait toujours réabsorber sans difficulté l’énergie spirituelle qu’il avait stockée.
Mais qu’arriverait-il s’il essayait d’insuffler son surplus d’énergie spirituelle dans l’esprit de quelqu’un d’autre ?
D’après ce qu’il savait, rien ne garantissait que son énergie spirituelle s’intégrerait au potentiel spirituel de William. Ce serait aussi absurde que de lui injecter son propre sang en espérant que leurs organismes s’entendent.
Ves avait beau avoir mis au point une technique spirituelle lui permettant de manipuler les empreintes, il n’avait jamais tenté d’étendre la spiritualité d’un être humain vivant pour qu’elle imprime sa marque sur une énergie spirituelle sans propriétaire.
La tentative réussie qui avait abouti à la création du fragment spirituel d’Ylvaine ne comportait guère de risques. Même en cas d’échec, il n’aurait pas pu faire de mal à quelqu’un qui était déjà mort. Il lui aurait suffi de voler une autre relique et de recommencer.
Mais avec un être vivant comme William, c’était différent. En cas d’échec catastrophique, son esprit et sa spiritualité subiraient de graves dommages !
Il risquait tout bonnement de mourir ou de subir des lésions cérébrales permanentes !
Et même s’il réussissait à étendre l’empreinte d’un être humain vivant à une énergie spirituelle sans propriétaire, il lui resterait un autre problème à résoudre.
William devait intégrer un attribut spirituel entièrement différent.
L’idéal serait que cet attribut soit compatible avec sa personnalité et ses penchants.
Mais ce n’était pas le cas ici. Ves voulait insuffler beaucoup de courage dans la spiritualité de William.
Or le courage était diamétralement opposé à la peur qui l’habitait. Que se passerait-il si ces deux forces se rencontraient ?
« Rien de bon. »
Un violent affrontement serait inévitable. Même si Ves insufflait assez d’énergie spirituelle liée au courage pour dominer celle qui était liée à la peur, les dégâts infligés à l’esprit de William pourraient être insupportables.
À ses yeux, la deuxième solution était un peu plus raisonnable que la première, mais toutes deux causaient bien trop de dégâts et n’offraient que peu de garanties de réussite.
Heureusement, il avait trouvé une troisième solution, bien moins risquée.
D’ordinaire, Ves considérait la contamination spirituelle comme un effet néfaste. Il y avait souvent été exposé sous diverses formes. En tant que concepteur de méchas, il était autrefois sensible à la contamination par la philosophie de conception d’un autre concepteur.
Tout avait changé quand il était devenu concepteur compagnon. Grâce à son germe de conception, il n’avait plus autant à craindre d’abandonner ses principes et d’adopter la vision d’un autre sur la conception des méchas.
Bien sûr, les risques avaient beau être réduits, ils n’avaient pas disparu. Son germe de conception ne pouvait supporter qu’une certaine pression avant de se fissurer.
Ves se gratta le menton. « Heureusement, William est loin d’être aussi puissant. »
William ne possédait pas la volonté extraordinaire d’un pilote expert. Comme celle des concepteurs de méchas novices et apprentis, sa spiritualité restait très malléable.
Il lui suffisait de la traiter correctement.
Alors que les deux premières solutions consistaient à ajouter ou à soustraire de l’énergie spirituelle de manière très brutale, la troisième était beaucoup plus douce.
Ves voulait contaminer la spiritualité de William.
La contamination délibérée était la meilleure solution de rechange qu’il avait trouvée. L’énergie spirituelle n’était pas immuable. Si son empreinte pouvait changer, qu’en était-il de ses attributs ?
Bien sûr, Ves ne s’attendait pas à ce que ce soit aussi simple.
Il devait d’abord obtenir un fragment spirituel doté des bons attributs et le conditionner de façon à ce qu’il ne blesse pas l’esprit de William.
Le fragment spirituel devait être assez puissant pour contaminer les attributs spirituels déjà présents chez William, mais pas au point de lui infliger des dégâts indésirables.
« Cette solution n’est pas sans risques. » marmonna-t-il.
Ves passa ses trois solutions en revue encore et encore, mais il estimait que la dernière était la plus viable.
Il restait beaucoup d’inconnues. La contamination de la spiritualité de quelqu’un pouvait-elle également contaminer son esprit ?
Il l’espérait. Si possible, il voulait faire d’une pierre deux coups.
Mais il se contenterait d’en faire un si c’était tout ce qu’il pouvait obtenir. Il lui suffirait de trouver une autre pierre pour abattre l’oiseau qui aurait survécu.
Contaminer l’esprit d’un lâche avec du courage semblait insensé, mais son intuition ne tirait pas la sonnette d’alarme. Faute de meilleure solution, Ves décida de passer à l’acte avant de revenir sur sa décision.
Pour commencer, il devait se procurer un fragment spirituel, porteur d’attributs capables de dominer les peurs les plus profondes de William.
Ce pilote de mécha n’était pas seulement un lâche : c’était le roi des lâches ! Un courage ordinaire ne suffirait pas !
« Il me faut de la qualité, pas de la quantité ! »
Ves se rappela que William ne possédait qu’une infime parcelle de spiritualité. Le fragment spirituel devait être aussi petit qu’un grain de poussière spirituelle s’il voulait réduire au minimum le risque d’écraser la spiritualité de William.
« J’ai trois possibilités. »
À quelle source pouvait-il emprunter ce fragment de spiritualité ?
Ves, le concepteur de méchas ?
Zeigra, le Chat Couronné ?
Ou Nyxie, l’antique tyranne extraterrestre ?
Ves avait beau avoir une haute opinion de son courage, il n’était pas certain de sa qualité. Une partie de ce courage ne venait peut-être que de son ignorance ou de son opportunisme.
« Ce serait plutôt du faux courage. »
Le seul avantage de cette option était qu’il maîtrisait mieux sa propre énergie spirituelle que les autres. Il pouvait la manipuler avec adresse, puisqu’elle ne résisterait pas à ses interventions.
Ves voulait obtenir un résultat solide. Après avoir réfléchi un peu plus, il renonça à utiliser sa propre énergie spirituelle.
Il examina l’option suivante. Il lui serait assez facile de prélever un fragment d’énergie spirituelle sur celui qui était conservé dans son pardessus.
Les attributs spirituels de Zeigra se composaient en grande partie d’orgueil, d’agressivité et d’autres traits du même genre ; ils s’opposeraient sans aucun doute à tout ce qui avait un rapport avec la peur et la lâcheté.
Ves jugeait cette option meilleure et plus efficace, quoique un peu plus risquée, car il ne maîtrisait pas aussi bien le fragment.
La troisième option consistait à aller encore plus loin et à prélever un fragment spirituel sur l’entité la plus intrépide qu’il puisse imaginer. Nyxie était extrêmement puissante et la qualité de son énergie spirituelle était incomparable.
Vu l’influence considérable et l’efficacité avec lesquelles Nyxie agissait sur l’esprit des gens, Ves ne doutait pas qu’un fragment prélevé sur l’entité spirituelle enfermée dans le Sarcophage Ancien serait incroyablement contagieux !
Le seul problème, c’était que Nyxie était d’une hostilité, d’une arrogance et d’une autorité extrêmes ; à côté d’elle, Zeigra aurait paru aussi inoffensif qu’un chaton !
Mais était-ce vraiment une mauvaise chose, dans ce cas précis ?
« Pas forcément. »
Pourquoi se contenter d’une demi-mesure comme Zeigra quand il pouvait plutôt se tourner vers Nyxie ?
Ves ne voudrait jamais contaminer sa propre spiritualité avec le mélange foisonnant de domination, de tyrannie et d’étrangeté de Nyxie.
Mais il n’en avait pas besoin. C’était précisément à cela que servait son sujet d’expérience. Pour Ves, les sujets d’expérience étaient là pour payer à sa place !
Dans le pire des cas, William mourrait ou dégénérerait en humain sauvage contaminé par un esprit extraterrestre.
Si cela arrivait, le seul prix à payer serait l’échec de la mission confiée par les Gardiens de la Bordure. Lui s’en sortirait parfaitement indemne.
Il eut un sourire en coin. « Ce prix me convient. »
Bien qu’il hésitât un peu à prendre une décision aussi extrême, une partie de lui était incroyablement impatiente.
Il voulait vraiment voir ce qui allait se passer !
Ves se frotta les mains avec impatience. Un sourire rusé aux lèvres, il détailla son plan de traitement.
Il le jugeait viable !
Même s’il finissait par tout gâcher et transformait William en psychopathe ou en monstre, qu’est-ce que ça pouvait faire ?
On lui avait seulement demandé de faire de William un candidat expert. Qu’importait que son esprit et sa spiritualité aient été déformés par un abominable être extraterrestre au passage ?
Du moment que le résultat répondait aux exigences, les autres problèmes pouvaient être laissés à d’autres !
« Hahaha ! Je laisserai les autres nettoyer les dégâts ! »
Dès qu’il eut arrêté son plan d’action, il quitta le laboratoire et l’atelier, puis se rendit dans le coffre-fort.
Il y récupéra d’abord des Pierres P, son unique Pierre F et son coffret en Pierre B. Puis il sortit le Sarcophage Ancien de sa cachette.
« Salut, Nyxie. C’est l’heure de ta coupe de cheveux habituelle. » Il eut un sourire en coin.
Un peu plus tard, Ves avait tout remis en place, à l’exception de son coffret en Pierre B, qui contenait une Pierre P renfermant un fragment spirituel furieux.
« Je pourrai le garder pour mon prochain projet de conception de mécha original. » Il hocha la tête.
Il grimaça à peine en songeant au prix payé pour obtenir ce fragment. La charge offensive de sa Pierre F avait encore diminué de neuf pour cent.
Il avait utilisé un peu moins de charge que la fois précédente, car il n’avait pas besoin d’une force supérieure. Il maîtrisait mieux celle de Nyxie, cette fois, et n’avançait plus à l’aveuglette.
« Neuf pour cent, c’est peut-être encore trop. » marmonna-t-il.
Quoi qu’il en soit, Ves avait non seulement obtenu un puissant fragment spirituel qu’il pourrait conserver pour plus tard, mais il pouvait aussi en prélever de minuscules particules à d’autres fins.
Il ne lui restait qu’à déterminer dans quelle mesure il devait traiter cette particule avant de l’utiliser comme contaminant.