Chapitre 1 556
Un jeune homme athlétique s’effondra d’épuisement après avoir couru son énième tour de piste. William et l’instructeur qui lui avait été assigné pour la journée étaient seuls dans cette vaste salle d’entraînement bien équipée.
Dès que Ves et Ronsel entrèrent dans la salle principale, ils se dirigèrent rapidement vers les deux occupants.
Ves baissa les yeux sur le corps en sueur et bien bâti de William. C’était le corps d’un guerrier et d’un pilote de mécha. Si quelqu’un lui avait dit que celui qui l’habitait était un lâche invétéré, il ne l’aurait pas cru au premier abord.
« Comment s’en est sorti ce garçon sous votre supervision ? »
« Mal. » Ronsel soupira. « Le jeune William est de loin l’élève qui nous laisse le plus perplexes. Nous n’avons jamais rencontré de pilote de mécha aussi démuni dès qu’il s’agit de véritable combat en mécha. En fait, oubliez les méchas : il n’arrive même pas à se résoudre à s’entraîner au combat avec nos instructeurs. »
Les Gardiens de la Frontière n’auraient pas renoncé à William Urbesh si son problème avait été facile à traiter. Même Ronsel n’avait pas réussi à surmonter son état psychologique paralysant !
« Il a au moins fait des progrès avec votre programme d’entraînement, non ? »
« Si. Nous l’avons entraîné et réentraîné de manière méthodique. En dehors de son affliction, nous avons réussi à corriger toutes ses mauvaises habitudes et à élargir sa polyvalence. Comme vous nous l’aviez demandé, nous avons consacré beaucoup d’efforts à le rendre compétent dans le pilotage de méchas de fusiliers spatiaux. Mais cela ne sert pas à grand-chose. Même relégué à l’arrière d’une ligne de bataille, il reste paralysé par la peur. »
Quel triste pilote de mécha. Plus Ves contemplait le rejeton exilé du clan Urbesh, plus il éprouvait de dégoût à sa vue.
Bien qu’il sût que William n’était pas responsable de son affliction incontrôlable, la lâcheté était quelque chose que tous les Larkinson avaient appris à mépriser. Ves, Ronsel et l’instructeur actuel de William le regardaient tous avec un léger dédain.
« Veuillez le porter jusqu’aux vestiaires pour qu’il puisse se rafraîchir. Nous l’emmenons avec nous à la Pépinière de méchas. »
L’instructeur s’approcha et souleva William sans effort, comme un sac.
« Lâchez-moi ! protesta le jeune pilote de mécha. Je peux me débrouiller tout seul ! »
Personne ne l’écouta.
Ves et Ronsel discutèrent un moment, puis William Urbesh reparut, propre et prêt à partir.
« Viens avec moi. Il est temps de passer à la prochaine étape de ton entraînement. »
Un peu plus tard, Ves prit congé de Ronsel et emmena William dans sa navette. Tandis que le véhicule s’élevait dans les airs et faisait route vers la Pépinière de méchas, William se lança aussitôt dans une tirade contre Ves !
« Toi ! Tout est de ta faute ! Pourquoi m’as-tu refilé à tes proches, ces véritables tortionnaires ? Je te déteste ! Je déteste les Larkinson ! Si j’étais de retour à Vicious Mountain, je pourrais t’écraser sans difficulté, espèce de minable de troisième ordre ! »
Ves leva calmement la main. « Nitaa. S’il te plaît, remets-lui les idées en place. Ses propos me déplaisent. »
Urbesh venait d’un clan autrefois prestigieux, établi au sein d’une tribu du vaste et puissant Empire de Garlen, mais Ves se moquait des sentiments de William. Le pilote de mécha n’était qu’un moyen d’arriver à ses fins.
À l’approche de Nitaa, William leva faiblement les bras, mais elle les écarta d’un coup. Quelques coups de poing parfaitement maîtrisés suffirent ensuite à faire taire les fanfaronnades du pilote de mécha.
« Aah ! Ça fait mal ! Les Gardiens de la Frontière ne vous le pardonneront pas ! »
« Encore, Nitaa. »
« Aah ! Arrêtez ! Je suis désolé, monsieur Larkinson ! »
« Pitoyable. » Ves lança un regard méprisant à William. « Les pilotes de mécha de Vicious Mountain sont réputés pour être des guerriers et des tyrans. Tout l’entraînement qu’on t’a fait subir n’a servi à rien ? Un vrai homme devrait savoir se défendre ! »
« J-je… je ne peux pas ! Ta femme est trop grande et trop forte ! Je n’ai aucune chance de la battre en combat ! »
Ves secoua la tête en silence, déçu. Ce garçon était plus pitoyable qu’un Hexer mâle ! Qu’est-ce que Gloriana penserait de William lorsqu’elle le rencontrerait enfin en personne ?
Après que Nitaa lui eut donné une leçon, le pilote de mécha s’assit docilement de l’autre côté de la navette. Il remuait nerveusement sous le regard perçant de Ves.
Ce dernier ne faisait rien pour arranger les choses : il augmentait lentement la pression émanant de son manteau. Le fragment spirituel de Zeigra irradiait en permanence un mélange de fierté, d’agressivité et de haine envers Ves, mais tous ceux qui se trouvaient à proximité subissaient eux aussi son aura.
« Aah ! Je vous en prie, arrêtez, monsieur Larkinson ! Je n’en peux plus ! Je veux mourir ! »
Ves atténua l’aura de son manteau pour soulager un peu le membre du clan Urbesh.
En vérité, Ves venait de mener une brève expérience pour observer la réaction spirituelle d’Urbesh à l’aura de Zeigra.
Contrairement à beaucoup d’autres pilotes de mécha, William avait la chance de posséder un potentiel spirituel. Lorsque Ves poussa l’aura de son manteau à son maximum, il observa très attentivement la moindre trace de spiritualité chez le pilote.
Comme prévu, la spiritualité de William réagit avec une intensité extrême. Elle amplifiait et faisait résonner les peurs déjà présentes chez lui, ainsi que les émotions qui s’y rattachaient.
Ce petit test confirma les soupçons de Ves. Les peurs de William étaient profondément ancrées dans sa personnalité. À tel point qu’une fois son potentiel spirituel éveillé, la faible trace de spiritualité dans son esprit avait acquis un caractère à l’image de sa lâcheté !
Les conséquences de ces observations étaient graves.
Si Ves trouvait un moyen inconnu de faire de William un candidat expert par la force, sa lâcheté ne disparaîtrait pas. Au contraire, à mesure que sa spiritualité se développerait, elle s’amplifierait encore !
Même s’il accédait au rang de pilote divin, sa lâcheté serait si profonde qu’il ne pourrait pas faire de mal à une mouche, malgré sa puissance colossale !
« Quel problème épineux », marmonna Ves.
Résoudre le problème de ce garçon ne se résumait pas à pratiquer une lobotomie spirituelle sur sa spiritualité.
William possédait très peu de spiritualité. Si Ves parlait de potentiel spirituel, c’était parce qu’à ce stade, elle ne constituait encore qu’un potentiel.
William ne possédait pas assez de spiritualité pour améliorer ses aptitudes au pilotage et au combat.
Plus grave encore, l’attribut spirituel dominant chez William correspondait probablement à sa lâcheté. Il avait vécu dans une telle peur que sa spiritualité reflétait avec précision à quel point il était effrayé !
Combien lui resterait-il de spiritualité si Ves coupait ce qu’il considérait comme une tumeur ? Presque rien !
Ves n’avait aucune idée de ce qui se passerait. William perdrait-il tellement de potentiel spirituel qu’il redeviendrait un individu dépourvu de potentiel ? Il ne pouvait pas prendre ce risque !
À mesure que la navette approchait de la Pépinière de méchas, Ves envisagea en silence plusieurs solutions. Chacune comportait son lot de risques.
Quelle que soit celle qu’il choisirait, il devait se décider rapidement. Le mécha personnalisé destiné à William devait être adapté à un pilote prêt à se battre.
Il était inutile de finaliser un mécha sur mesure pour un pilote qui ferait demi-tour et s’enfuirait à la première vue d’un ennemi !
Une fois la navette arrivée à la Pépinière de méchas, le groupe descendit au laboratoire et à l’atelier récemment rénovés.
Dès qu’il entra dans le hall principal, Ves fut frappé par le matériel de pointe.
Il ne savait pas ce dont ces machines étaient capables, mais elles avaient l’air aussi élégantes, raffinées et performantes que celles du laboratoire du maître Olson !
« Quel luxe ! » s’exclama-t-il.
« Ves ! Par ici ! »
Ves rejoignit Gloriana, qui portait une blouse de laboratoire, et l’embrassa.
« Comment vas-tu ? »
« Très bien. L’atelier a bien meilleure allure depuis que j’ai remplacé tes machines pourries par mon propre matériel. Tu veux voir ce qu’il sait faire ? »
« Plus tard. » Ves agita la main. « Allons d’abord retrouver les autres. »
Plusieurs personnes se tenaient à l’écart tandis que Ves et Gloriana s’embrassaient et se saluaient. Ketis, en particulier, parut un peu déstabilisée avant de reprendre contenance.
« Ketis, tu as bien grandi », dit-il.
En l’examinant à l’aide de ses sens spirituels, il perçut les grands progrès de sa philosophie de conception naissante.
« Avec les hommes-sables qui déferlent sur la frontière, j’ai compris que je ne pouvais plus me permettre de faire l’enfant. » Elle parlait d’un ton grave. Son caractère enjoué avait complètement disparu pour le moment ! « Sans Calabast, mes camarades Épéistes n’auraient pas pu s’en sortir. Je vous dois une énorme dette, à elle et à toi. J’espère pouvoir vous la rembourser un jour. »
« Tu n’as pas à te sentir redevable. » Ves lui sourit avec douceur. « La Commandante Dise et les Épéistes peuvent régler elles-mêmes ce qu’elles doivent à Calabast. Quant à toi, tu es mon élève. Ta progression comme conceptrice de méchas me suffit amplement. »
« Merci, monsieur, mais je ne serais pas une bonne amie si je ne m’acquittais pas de cette dette. »
« C’est une brave fille. » Gloriana sourit et se pressa contre Ves. « Et intelligente, aussi. Ça ne me dérangerait pas de lui donner quelques cours quand j’aurai un peu de temps. »
« Fais donc. Ketis n’a pas reçu de formation orthodoxe en conception de méchas ; elle a donc encore quelques aspérités. »
« Je l’ai remarqué. Ça ne me dérange pas. Elle est dévouée à notre métier et tient beaucoup à sa philosophie de conception. C’est une bonne graine. »
Ves ne savait pas si Gloriana était sincère ou si elle se montrait simplement polie pour éviter de dénigrer sa première élève.
Quoi qu’il en soit, Ves espérait que les deux femmes s’entendraient. Elles étaient ses deux conceptrices de méchas les plus importantes.
Il posa encore quelques questions à Ketis. Elle n’avait pas perdu sa dernière année. En plus d’avoir conçu seule quelques variantes, elle avait élargi ses connaissances au point de se bâtir de solides bases d’apprentie. Elle avait même progressé vers le niveau compagnon en mécanique, mais son emploi du temps chargé ne lui permettait pas d’assimiler aussi facilement une telle quantité de connaissances.
Une fois satisfait de ses progrès, il tourna son attention vers les quatre adolescents qui se tenaient attentivement aux côtés de Ketis.
« Alors, vous êtes les futurs concepteurs de méchas prometteurs que les Larkinson m’ont envoyés ? Présentez-vous, s’il vous plaît. »
« Maikel Larkinson. »
« Rennie Larkinson. »
« Maisie Ann Larkinson. »
« Zanthar Larkinson. »
Deux garçons et deux filles, âgés de quatorze à seize ans. Tous avaient déménagé au Rideau Nuageux quelque temps auparavant et fréquentaient une école locale. De plus, les Larkinson avaient renforcé leur instruction en engageant plusieurs excellents tuteurs pour tous leurs enfants.
Les quatre jeunes pousses que Ves avait devant lui recevaient le plus d’attention de la part des tuteurs. Les Larkinson espéraient beaucoup qu’ils deviendraient les piliers de la famille d’ici une ou deux décennies.
Malheureusement, il était peu probable qu’ils aillent plus loin. À ce moment-là, aucun des quatre ne possédait de potentiel spirituel. À moins d’en développer par la suite, leur plus grande réussite dans la vie serait de devenir apprentis.
Ves se demanda à quel âge les humains pouvaient développer leur potentiel spirituel. Il passait surtout son temps avec des adultes, qui en possédaient ou non. Il n’avait jamais vu d’adultes développer naturellement un tel potentiel.
Les humains l’acquéraient-ils à l’adolescence ? Dans ce cas, ces jeunes pousses avaient encore une chance.
Ves observa sévèrement les quatre adolescents et augmenta discrètement l’aura de son manteau.
À leur crédit, même s’ils levaient les yeux vers Ves, ils avaient assez de courage pour résister à une partie de la fureur de Zeigra.
Il hocha la tête, satisfait, et réduisit peu à peu l’aura. « Vous êtes tous de vrais Larkinson. J’ignore à quel point vous êtes intelligents et si vous serez doués pour apprendre mon métier, mais n’oubliez pas que vous êtes des Larkinson. Le courage et la discipline nous définissent. Vous devrez tous travailler dur et vous dépasser pour suivre vos études.
Même si nous avons le même sang, je ne vous ménagerai pas, car la vie des concepteurs de méchas n’est jamais facile. »
Maisie Ann leva timidement la main.
« Est-ce que nous pourrons concevoir des méchas ? »
Ves et Gloriana rirent.
« Ne soyez pas si pressés ! » Ves lui fit doucement signe de baisser la main. « On ne peut concevoir un mécha que lorsqu’on maîtrise les mathématiques, la physique, la mécanique et le reste. Les connaissances nécessaires pour commencer à concevoir des méchas sont hors de votre portée à votre âge. »
Les quatre jeunes pousses parurent déçues, mais Ves ne voulait pas trop les gâter.