Chapitre 1 554
Freslin avait beaucoup changé depuis sa dernière visite. La deuxième plus grande ville du Rideau Nuageux s’était enrichie de nombreuses constructions. L’arrivée soudaine de milliards de réfugiés avait exigé la mise en place d’une quantité colossale de services pour faciliter leur intégration à la société de la République Lumineuse.
Des hôpitaux, des bureaux d’urbanisme, des entrepôts de distribution, des centres d’affaires installés dans des gratte-ciel et bien d’autres bâtiments parsemaient la périphérie de Freslin.
En découvrant l’immense étendue du chantier, Ves supposa que Freslin pourrait doubler de taille en l’espace d’un an !
Aussi impressionnante que fût l’ampleur des travaux, Ves savait qu’il ne s’agissait que d’un avant-goût de ce qui les attendait.
Seuls les entrepreneurs les plus audacieux et les plus téméraires investissaient dès à présent dans le Rideau Nuageux. Ils voyaient sa population exploser et comprenaient que la planète manquerait bientôt cruellement de nombreux services essentiels.
L’absence d’institutions déjà en place ouvrait une immense brèche sur le marché, dont les investisseurs avisés pouvaient profiter !
« Ils ne sont pas un peu trop téméraires, quand même ? » Ves fronça les sourcils en contemplant la ville en pleine expansion depuis le hublot de sa navette. « Si la République Lumineuse ne parvient pas à repousser les hommes-sables, tout l’argent investi dans ces constructions sera emporté par une marée de sable. »
Bien sûr, de nombreux investisseurs liquidaient leurs actifs et retiraient autant d’argent que possible du système. C’était la décision la plus prudente. À quoi bon posséder un bien immobilier de premier choix s’il devait bientôt être réduit en miettes par les hommes-sables implacables ?
Cependant, ceux qui estimaient que la République Lumineuse avait les moyens de défendre son espace prenaient le plus gros pari de leur vie. Ils raflaient tous les actifs mis en vente à prix cassés et construisaient sans hésiter de nouvelles institutions sur les planètes destinées à accueillir les réfugiés !
Les risques étaient considérables, mais les gains potentiels dépassaient l’entendement !
Même Ves, qui aimait tenter sa chance de temps à autre, rechignait à miser tout ce qu’il possédait sur un pari aussi audacieux !
D’après ce qu’il avait lu dans les journaux, le gouvernement faisait tout son possible pour encourager cette prise de risque. Quiconque décidait de s’engager aux côtés de la République Lumineuse et de reprendre les actifs cédés par des investisseurs lâches et frileux bénéficiait de nombreux avantages et allégements fiscaux.
L’une des leçons que la République avait tirées des États frontaliers, c’était que la société pouvait rapidement s’effondrer si tout le monde cherchait à liquider ses actifs !
Même si de nombreux grands investisseurs avaient mauvaise réputation, car on les prenait pour des parasites et des prédateurs d’entreprises, si tous décidaient de se retirer de l’économie, l’État sombrerait vite dans le chaos !
« Enfin, je n’ai pas besoin de me prêter à ce jeu. » Ves secoua la tête.
Sa priorité était de perfectionner ses compétences et de développer la Deuxième Compagnie de Méchas. Les revenus tirés de la concession des droits sur ses derniers modèles de méchas dépassaient déjà les deux cents milliards de crédits brillants !
Bien sûr, la plupart des entreprises et des concepteurs de méchas ayant acquis les droits sur ses modèles devaient probablement regretter leur achat. Les variantes qu’ils concevaient présentaient inévitablement un Facteur X bien plus faible.
Lorsqu’on découvrirait qu’il était bien plus difficile que prévu de concevoir des variantes de ses méchas, Ves prévoyait de ne plus pouvoir profiter de l’ignorance du secteur des méchas !
« Tout de même, deux cents milliards de crédits, c’est une sacrée manne pour la LMC ! » Il sourit.
Les récentes réunions du conseil d’administration avaient toutes porté sur la manière de dépenser cette somme. Ves avait insisté pour qu’une grande partie soit investie dans l’agrandissement de la Pépinière de Méchas et la construction de nouveaux complexes de production.
La capacité de production actuelle de la LMC ne suivait plus le rythme de son succès. Ves détestait devoir compter sur des fabricants tiers pour combler le grave déficit de production de l’entreprise.
Naturellement, Ves ne misait pas tout sur ce plan. Si les hommes-sables vainquaient le Corps des Méchas, tout cela n’aurait plus la moindre importance.
« Quand la République Lumineuse tombera, le crédit brillant ne vaudra plus rien ! »
Avec toute cette activité économique et les dépenses publiques inconsidérées, l’inflation commençait déjà à se réveiller. Même si la LMC engrangeait plus de crédits brillants que jamais, la hausse des prix rognait sans cesse ses revenus réels.
Le jour viendrait peut-être où un paquet nutritif coûterait un million de crédits brillants !
Ves secoua la tête devant cette idée absurde. « Ça n’arrivera que si la République Lumineuse perd Bentheim et la moitié de son territoire, ou quelque chose du genre. »
Quoi qu’il en soit, Ves et la LMC devaient tirer le meilleur parti possible de cette manne en convertissant leurs crédits brillants en actifs tangibles aussi vite que possible.
« Ça fait quand même du bien d’être riche. » Il sourit.
La somme qu’il avait gagnée était loin de suffire à financer sa flotte expéditionnaire, mais elle constituait un bon début.
Tandis que Ves songeait à sa fortune grandissante, sa navette arriva enfin à sa première destination.
Entouré de Fe Nitaa et de ses gardes du corps, il sortit de la navette et posa le pied dans une rue familière.
L’aura intimidante et discrète de son Orgueil du Crépuscule se fit aussitôt sentir par les habitants des environs.
« Regardez ! C’est Ves Larkinson ! Il est de retour ! »
« Waouh ! Il est encore plus beau qu’avant ! Pas étonnant qu’il ait réussi à séduire une Hexer ! »
La plupart des habitants de Freslin avaient une très haute opinion de Ves et de la LMC.
Ves adressa un geste distrait aux curieux avant d’entrer dans un bar miteux.
Contrairement à la dernière fois, pas un seul client ne s’y trouvait. Même s’il venait le matin, il savait que les Baleiniers ne se souciaient pas de l’heure.
Il repéra aussitôt celui qu’il cherchait, assis derrière le bar, l’air morose et désœuvré. Il s’avança et prit place calmement sur le tabouret juste devant le barman.
« Salut, Dietrich. »
« Salut. »
Un bref silence s’installa tandis qu’ils se dévisageaient. Tous deux avaient beaucoup changé depuis leur dernière rencontre.
Ves paraissait plus imposant, grâce à son assurance et à son Orgueil du Crépuscule ; Dietrich, lui, ressemblait à un ballon dégonflé.
Son ancienne assurance et son allure de séducteur avaient disparu. Ses cheveux en bataille lui retombaient mollement sur le crâne et ses vêtements semblaient être ceux qu’il portait depuis plusieurs jours pour dormir.
« Qu’est-ce qui t’est arrivé, Dietrich ? »
« Bentheim. »
« J’ai entendu parler de ce qui s’est passé. Walter… »
« Mon père est mort. Plus de cent méchas et pilotes de méchas qui l’avaient suivi pour réaliser son rêve insensé sont morts avec lui. »
« Dietrich… Toutes mes condoléances… »
Le fils de Walter laissa échapper un soupir exaspéré. « Pas la peine d’avoir pitié de moi. Mon père a eu ce qu’il méritait ! Qu’est-ce qu’il croyait pouvoir faire avec une bande de recrues inexpérimentées et de pilotes de méchas peu fiables ? Même si nous étions plus nombreux que le gang que nous avions pris pour cible, ils nous ont ralentis et décontenancés grâce à leurs talents de pilotage et à leurs tactiques supérieurs.
Nous aurions dû nous replier à ce moment-là, mais mon père et les anciens ont insisté pour continuer ! »
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Nos adversaires ont appelé leurs amis à la rescousse. Des renforts ennemis nous ont encerclés en silence de toutes parts. Dès qu’ils ont achevé leur encerclement, ils nous ont attaqués de tous les côtés ! »
Le résultat fut dévastateur. Les Baleiniers perdirent quatre-vingts pour cent des méchas déployés au combat. Les survivants qui regagnèrent le Rideau Nuageux étaient diminués et complètement brisés !
« Les Baleiniers existent toujours ? » demanda doucement Ves.
« Mon père est mort. Les anciens aussi. J’ai survécu, comme quelques autres. À notre retour, j’ai essayé de prendre les choses en main du mieux que je pouvais et j’ai rappelé toutes les forces de méchas encore à notre disposition au Rideau Nuageux. Impossible de conserver nos autres territoires avec nos effectifs actuels. »
« Et ensuite ? »
« Ensuite, je me suis fait expulser de la propre organisation de mon père ! » Dietrich frappa le comptoir du poing. « Quel bon dirigeant j’ai fait ! Tant que mon père et les anciens qui me soutenaient le plus étaient encore là, les Baleiniers sont restés honnêtes.
Dès que la situation a changé, les salauds déloyaux qui avaient rejoint les Baleiniers ces dernières années, après la Campagne de la Planète Lumineuse, m’ont arraché le contrôle ! Trop peu de Baleiniers m’ont soutenu quand les usurpateurs ont lancé leur coup d’État ! »
Dietrich lui expliqua librement comment tout avait fini par déraper.
Ves ne parut pas entièrement surpris. Les Baleiniers de Walter n’avaient été qu’un petit gang qui régnait sur le Rideau Nuageux parce qu’il n’avait aucun rival. Après avoir participé à la Campagne de la Planète Lumineuse, ils avaient perdu beaucoup d’anciens, mais gagné des milliards de crédits brillants.
Les Baleiniers ne pouvaient pas protéger toute cette fortune avec les maigres forces dont ils disposaient. Ils s’étaient donc lancés dans une vaste campagne de recrutement et d’achats. En quelques années, leurs effectifs et leur puissance avaient explosé, au point qu’ils étaient devenus les maîtres de la région et s’étaient approprié d’autres planètes rurales du secteur de Bentheim !
Pourtant, Ves avait reconnu le danger d’une expansion aussi rapide. Les Baleiniers n’avaient jamais été très rigoureux dans la gestion de leur organisation. Ils avaient recruté trop de nouveaux membres, diluant leur culture, leur loyauté et leur identité.
Cette situation n’aurait pas causé de graves problèmes si un cancer ne s’était pas installé dans le gang. Dès lors que Walter et ses vieux compagnons, seuls à même de dissuader les traîtres, avaient disparu, Dietrich, à lui seul, n’avait plus le pouvoir de garder le contrôle des Baleiniers !
« … C’est comme ça que je me retrouve tout seul dans ce bar désert. » Dietrich acheva son récit. « C’est le dernier bien immobilier qui soit encore à mon nom. »
« Les Baleiniers de Walter ne t’ont rien laissé ? »
« Ils ne portent plus ce nom. Ils s’appellent maintenant les Baleiniers des Nuages. Quant à mon indemnité de départ, j’ai déjà de la chance d’avoir gardé ce bar sans valeur et ma pauvre vie ! Je n’aurais pas pu quitter les Baleiniers si quelques anciens n’avaient pas pris ma défense. Malgré tout, ils m’ont tourné le dos. »
« Pourquoi ne t’ont-ils pas soutenu ? »
« Mon père est compromis. Nous avons connu beaucoup de succès, mais l’obsession de mon père et des anciens pour Bentheim nous a fait perdre presque tout ce que nous avions gagné ! Les anciens qui sont restés n’étaient pas des pilotes de méchas. C’étaient des administrateurs, des chefs d’entreprise, des techniciens de méchas et toutes sortes de gens qui n’auraient servi à rien dans notre tentative de nous implanter sur Bentheim.
Même s’ils étaient aux côtés de Walter depuis le début, ils n’avaient pas les moyens de tenir tête aux pilotes de méchas. »
« Je vois. Les usurpateurs ont probablement obtenu leur soutien avant de lancer leur coup d’État. Leur principale exigence était que tu aies la vie sauve, par égard pour les sentiments qu’ils éprouvaient envers ton père. »
Dietrich soupira. « Avec le recul, c’était évident. Les usurpateurs n’auraient jamais pu prendre le contrôle des Baleiniers aussi facilement sans conclure un tas d’accords. »
Les nouveaux Baleiniers des Nuages n’avaient plus rien à voir avec Dietrich ni son père. Pour verser dans la poésie, Ves aurait pu dire que Dietrich et les Baleiniers avaient rompu les liens karmiques qui les unissaient. Vu l’air inerte de Dietrich, la vengeance ne lui traversait même pas l’esprit.
« Walter t’a laissé un petit pécule ou quelque chose du genre ? Ton père n’était sûrement pas assez idiot pour mettre tous ses œufs dans le même panier. »
« Hahaha ! » Dietrich éclata de rire. « Tu as raison. Mon père avait mis quelques milliards de crédits de côté dans plusieurs caches secrètes et comptes bancaires. Le problème, c’est qu’il était vraiment mauvais en matière de finances et de toutes ces choses compliquées. Il avait donc confié l’affaire à l’un de ses vieux compagnons, qui faisait office de chef comptable. »
« Je vois. »
Ves n’eut pas besoin de demander si ce chef comptable avait poignardé Dietrich dans le dos. Tout l’argent que Walter avait mis de côté pour son fils était tombé entre les mains des usurpateurs.
L’héritier dépossédé des Baleiniers renifla avec mépris. « Pas la peine d’avoir pitié de moi, Ves. On a tous eu ce qu’on méritait. Voilà ce que sont les gangs. De toute façon, j’en ai assez des Baleiniers. Ce ne sont que des imbéciles avec trop de méchas et pas assez de prévoyance.
Mon père et les anciens auraient pu se servir de l’argent gagné grâce à la Campagne de la Planète Lumineuse pour transformer les Baleiniers en un grand corps de mercenaires ou en une société de sécurité. »
« Il faut beaucoup de formation et de savoir-faire pour monter une structure pareille, Dietrich ! »
« On avait beaucoup d’argent ! On aurait pu créer un fonds d’investissement et acheter des entreprises rentables pour vivre de leurs bénéfices. Mais non, mon père tenait absolument à régler ses vieux comptes ! »
De toute évidence, perdre l’accès à la fortune des Baleiniers avait profondément marqué Dietrich. Ves comprenait combien il devait être dur pour lui d’avoir été milliardaire pendant quelques années, avant de se faire dérober tout l’argent qu’il croyait posséder !
« Et si tu prenais un nouveau départ ? » Ves tendit la main à l’autre homme. « Tu es un pilote de mécha tout à fait respectable. Nous avons vécu une épreuve où nos vies étaient en jeu. Et justement, j’ai besoin de beaucoup de pilotes de méchas. »
Dietrich renifla. « Je connais tes Avatars du Mythe et tes Sentinelles Vivantes. Tous les pilotes de méchas du Rideau Nuageux veulent travailler pour eux. C’est juste que… je n’ai pas ma place dans une unité d’élite comme les Avatars, et je n’ai pas envie de devenir un vulgaire garde de sécurité. »
Ves s’était déjà attendu à cette réponse.
« Tu n’es pas obligé de les rejoindre. J’ai une troisième unité sous mes ordres. Écoute-moi… »