Chapitre 1 551
La République Lumineuse adopta toutes sortes de mesures pour mobiliser le secteur privé et le faire contribuer à sa défense.
Le gouvernement ne contraignait pas les pilotes de mécha à se battre, mais offrait des incitations à ceux qui le faisaient. Forcer ceux qui ne voulaient pas combattre n’aurait jamais fonctionné : il y aurait toujours des cas de pilotes prenant la fuite dès l’apparition des hommes-sables.
Pour l’heure, nombre d’habitants de la République Lumineuse croyaient encore que leur État pourrait résister à la tempête. Ils avaient l’habitude de subir la pression, en raison des guerres fréquentes contre les Vesiens, mais cela n’expliquait pas pourquoi tant de compagnies s’étaient portées volontaires pour rejoindre le front.
Tous voyaient plus loin.
Si la République Lumineuse parvenait à vaincre les hommes-sables, elle aurait énormément à gagner. Les systèmes stellaires de la Fédération de Coman en ruines, et ceux au-delà, étaient à prendre.
Le seul problème, c’était que les hommes-sables les avaient tous réduits à l’état de ruines ; il faudrait des siècles pour les reconstruire. Malgré cela, le bénéfice serait immense.
Avec la promesse de territoires et d’autres récompenses pour chaque compagnie participante, c’était une occasion en or pour les corps mercenaires de devenir autre chose qu’une bande minable de pilotes de mécha !
Acquérir leurs propres terres, leurs industries et bien plus encore permettrait aux commandants mercenaires d’accéder aux hautes sphères ! Les pilotes de mécha en profiteraient aussi, devenant des vassaux propriétaires de biens importants qu’ils pourraient gérer.
Grâce à ces belles promesses, la République Lumineuse réussit à inciter de nombreuses compagnies en quête de profits à contribuer à la défense de ses systèmes stellaires.
« Je ne cherche pas à gagner davantage de terres ou de territoires », dit Ves à Melkor dans le bureau de ce dernier.
« Alors pourquoi engager nos troupes ? »
« Outre le fait que c’est la bonne chose à faire, j’ai trois raisons. »
Ves leva un doigt.
« Premièrement, comme tu le sais, nos Avatars et nos Sentinelles sont encore très inexpérimentés. Les quelques missions que tu as acceptées ne suffisent pas à en faire des forces solides. Pas vrai ? »
En tant que Commandant des Avatars, Melkor en avait parfaitement conscience. « C’est mieux qu’avant, mais nous ne sommes pas encore vraiment unis. Il faut de véritables combats pour forger la tradition martiale que nous voulons. »
« Exactement. Les envoyer au front contre les hommes-sables est donc le meilleur moyen d’y parvenir. »
« Nous subirons des pertes, cependant », prévint Melkor. « Quand nous engagerons nos troupes, elles passeront sous le commandement d’un officier du Corps des Méchas. Il n’y aura pas moyen de se tourner les pouces. Selon l’évolution de la guerre, nous pourrions perdre la moitié des pilotes de mécha que nous aurons envoyés. »
C’était un chiffre énorme, et la principale raison pour laquelle seule la moitié des Sentinelles Vivantes s’était portée volontaire. Le LMC promettait certes de généreuses pensions à leurs familles en cas de décès, mais cela ne valait pas le fait de revenir vivant du front !
« Nous avons besoin d’un noyau solide. À quoi bon recruter des centaines de pilotes de mécha si tous s’effondrent au premier coup dur ? Seule la bataille peut forger une tradition martiale. Tout le monde le sait. Si les Avatars et les Sentinelles traversent cette épreuve, je n’aurai plus aucun doute sur leurs compétences ! »
Ves avait vu de nombreuses compagnies et régiments de méchas au combat. Il savait qu’un gouffre séparait une force de méchas aguerrie d’une force inexpérimentée.
Peu importait le nombre d’entraînements auxquels une compagnie avait participé : tout cela ne servait à rien si ses pilotes de mécha perdaient courage au premier revers sur le champ de bataille !
C’était précisément pour cette raison que Ves méprisait les Honorés de la République de Reinald.
Il leva un autre doigt.
« Ma deuxième raison, c’est de nous forger une meilleure réputation. Même s’il est difficile de s’en rendre compte en pleine crise existentielle, la guerre contre les hommes-sables deviendra un événement déterminant dans l’histoire de notre secteur stellaire. Ceux qui auront répondu à l’appel du devoir deviendront des héros de l’État et du secteur stellaire.
« Les pilotes de mécha, les compagnies et ceux qui les auront envoyés gagneront une gloire et un honneur sans pareils en combattant pour la bonne cause ! »
Melkor parut surpris. Il ne s’était pas attendu à entendre une telle raison. Voilà pourquoi Ves était aux commandes !
« La réputation compte tant que ça pour vous, monsieur ? »
« Absolument ! » répondit fermement Ves. Il avait vu ce qui arrivait quand on manquait de réputation ! « La galaxie est dirigée par des gens et des organisations. Être intelligent ou riche ne suffit pas à les convaincre de faire affaire avec toi. Si tu veux gagner leur estime, ta réputation est essentielle ! La haute société est particulièrement vaine et prétentieuse.
« Une chose aussi simple que d’envoyer la moitié de mes forces de méchas repousser une invasion extraterrestre sera sans aucun doute saluée dans ces milieux ! »
Sinon, pourquoi les nobles et les hauts fonctionnaires auraient-ils fait de la chasse une activité prestigieuse ?
Après que Ves eut expliqué son raisonnement, Melkor hocha prudemment la tête.
« Je crois que vous avez raison. Nous avons tous beaucoup d’honneur et de prestige à gagner en combattant les hommes-sables. Ce pourrait même être l’occasion d’une vie d’ajouter à nos états de service des mentions comme “défenseur de l’humanité” ou “chasseur d’extraterrestres” ! »
Quelle que soit la façon dont les autorités consigneraient les exploits de ses pilotes de mécha, ils pourraient sans aucun doute se tenir bien au-dessus des autres !
Ceux qui n’auraient jamais contribué de cette manière à la civilisation humaine n’auraient jamais le culot de prendre de grands airs devant les vétérans de cette crise !
« Il y a encore autre chose, Melkor. C’est une chose de manquer les combats parce qu’on est encore cadet-pilote de mécha ou qu’on est coincé à l’autre bout du secteur stellaire. C’en est une autre de refuser de faire son devoir alors qu’on en a la possibilité.
« Les lâches, les traînards, les incapables et les incompétents porteront tous la honte de n’avoir rien fait pendant que d’autres se battaient pour sauver des milliers de milliards de vies ! »
Melkor n’y avait pas pensé non plus ! En tant que Larkinson, se dérober à son devoir lui paraissait inconcevable. Mais à présent que Ves lui avait ouvert les yeux, il comprenait à quel point ceux qui refusaient de combattre seraient déshonorés !
Ves leva un troisième doigt. « Il y a encore une raison d’envoyer les Avatars et les Sentinelles au front. Je veux vérifier si mes Avatars me sont assez fidèles pour faire ce que je leur demande. Je n’en demanderai pas autant aux Sentinelles, mais je veux que tu pousses les Avatars dans leurs retranchements. Qu’ils en sortent renforcés ou brisés, mais ne les ménage pas trop. »
« Vous leur en demandez beaucoup, Ves. Tous les pilotes de mécha qui rejoignent les Avatars ont le niveau requis pour intégrer un régiment prestigieux du Corps des Méchas. »
« Je le sais, mais à quoi bon les garder s’ils ne veulent pas me servir autant qu’ils s’y sont engagés ? Les généreux salaires et avantages qu’ils touchent en tant qu’Avatars devraient suffire à acheter leur loyauté. »
Même s’ils n’étaient pas des Kinner, ses Avatars auraient dû l’être, vu tout l’argent que Ves déboursait pour soutenir sa force de méchas d’élite !
« Passons au choix de nos missions. »
Ves et Melkor se tournèrent vers la projection de la carte de la République Lumineuse. Le Corps des Méchas proposait de nombreuses missions, assorties de conditions et d’exigences variées.
Il leur fallut environ une demi-heure pour choisir les missions des Avatars et des Sentinelles.
Ves aurait préféré les garder ensemble, mais ce n’était pas toujours possible. Il choisit une mission plus éprouvante pour les Avatars, qui exigeait que la majorité d’entre eux reste longtemps au front. Seuls quelques Avatars seraient renvoyés à tour de rôle au Rideau Nuageux pour se reposer et récupérer.
Quant aux Sentinelles, il devait encore régler les détails avec le Commandant des Sentinelles, mais il leur choisit une mission plus tranquille. Elles n’auraient qu’à envoyer une partie de leurs méchas et de leurs pilotes de mécha au front, puis à les remplacer tous les quelques mois.
Cela suffirait à faire gagner à chaque pilote de mécha volontaire une véritable expérience du combat, sans l’exposer à trop de batailles dangereuses.
« Vous voulez rencontrer Magdalena ? » demanda Melkor.
« Pas aujourd’hui. Mon programme est déjà bien chargé. » Ves secoua la tête. Il comptait rendre visite aux Sentinelles Vivantes et aux Battle Criers plus tard, quand il aurait moins de choses à faire. « Tu lui transmettras mes intentions à ma place ? »
« Bien sûr, monsieur. Je m’entends bien avec elle. Elle comprendra ce qu’il faut faire. »
Ves ignorait qui avait pris cette décision, mais Magdalena Larkinson était devenue Commandante des Sentinelles. D’après ce qu’il avait pu apprendre, elle avait gravi les échelons du Corps des Méchas avant de prendre sa retraite avec le grade de capitaine, à la fin de la guerre récente.
Elle était aussi mère de trois jeunes enfants, ce qui expliquait son penchant pour les Sentinelles.
Quand leur discussion prit fin, ils se levèrent tous deux et quittèrent le bureau. Gloriana, leurs chats et leurs gardes du corps suivirent silencieusement les Larkinson.
Après avoir quitté le bâtiment administratif, ils traversèrent le terrain de la base et entrèrent dans un centre d’entraînement.
Une douzaine de jeunes Avatars en uniforme faisaient maladroitement connaissance dans un salon. Dès que Ves et Melkor entrèrent, ils se levèrent aussitôt et se tinrent au garde-à-vous.
Melkor n’avait beau pas avoir l’air aussi endurci que certains vétérans plus âgés, il dégageait sa propre autorité, ce qui suffisait à rendre les jeunes Avatars sérieux.
« Ves, je te présente les futurs Avatars. Ce sont quelques-uns des pilotes de mécha les plus prometteurs de nos rangs. »
Il reconnut certains Avatars qui le regardaient avec respect, crainte ou adoration pure et simple.
« Chette Larkinson. Rhode Larkinson. » Ves s’adressa d’abord à ses cousins. « À quel point êtes-vous confiants dans votre capacité à rattraper Jannzi ? »
Une éternité semblait s’être écoulée depuis que les Larkinson lui avaient confié trois petits oisillons. À présent, l’un d’eux s’était transformé en aigle, laissant loin derrière lui les deux autres, qui n’avaient même pas encore quitté la ligne de départ.
Pourtant, en tant que Larkinson, ils ne se laissaient pas décourager facilement. Leurs yeux brûlaient de détermination.
« Nous la rattraperons, monsieur ! »
Ves hocha la tête, satisfait. Il voulait que ses Avatars soient audacieux et sûrs d’eux. Même s’ils devenaient un peu trop arrogants, cela ne le dérangeait pas : il était prêt à leur fournir de quoi soutenir leurs fanfaronnades.
Grâce à sa vision spirituelle, il comprit qu’aucun des deux ne possédait de potentiel spirituel.
Ce n’était pas grave. Tant que Ves maîtriserait l’art d’élever de simples pilotes de mécha au rang de dieux, il n’hésiterait pas à offrir à certains de ses proches une transformation qui changerait leur vie.
Il ne pouvait toutefois pas en faire trop ! S’il élevait chaque Larkinson ou chaque Avatar au rang d’expert, quiconque doté d’un minimum de logique devinerait qu’il possédait un secret inimaginable !
Ves ne pouvait élever que quelques Larkinson, tout au plus. La réputation que sa famille s’était forgée et sa longue tradition de formation de pilotes experts contribueraient à dissiper les soupçons.
Quant à élever d’autres Avatars, Ves devait faire preuve de plus de retenue. Il ne pouvait se le permettre que pour une poignée d’entre eux, au mieux. Il pourrait mettre cela sur le compte du recrutement sélectif des Avatars du Mythe.
« Imon, Casella, comment allez-vous tous les deux ? » demanda-t-il après avoir terminé sa brève conversation avec ses cousins.
« Nous nous plaisons ici », répondit Casella la première. « Nous savons que c’est un privilège de rejoindre les Avatars. Nous ferons de notre mieux pour répondre à vos attentes. »
« Bien. J’attends beaucoup de vous deux, mais il vous faudra faire vos preuves au combat. »
Imon ne semblait pas très enthousiaste à l’idée de leur prochain déploiement, mais les deux Ingvar savaient qu’ils devaient réussir cette épreuve.
Une fois qu’il eut compris la situation des jumeaux Ingvar, Ves reporta son attention sur quelqu’un qu’il ne reconnaissait pas.
Le jeune Avatar affichait bien plus d’enthousiasme et d’ardeur que les autres dans la pièce.
Maintenant qu’il prêtait attention à ce garçon, l’intérêt de Ves s’éveilla : il percevait chez lui une spiritualité vigoureuse.
Ce pilote de mécha possédait un potentiel spirituel !
Et pas seulement : ses attributs spirituels lui paraissaient un peu inhabituels ! Ves ne les reconnaissait pas, mais ils lui semblaient étrangement familiers.
« Qui est ce gamin ? » demanda directement Ves en pointant l’Avatar du doigt.
Melkor n’eut même pas le temps de répondre que le pilote de mécha ne put plus se retenir !
Il tomba à genoux et implora Ves, les paumes jointes !
« Joshua King ! Je suis votre plus grand fan ! J’ai grandi en pilotant vos méchas ! Mon plus grand rêve, c’est que vous conceviez un mécha sur mesure pour moi ! Si vous me donnez une machine qui n’appartient qu’à moi, je vaincrai tous vos adversaires en votre nom ! »
Un silence gêné s’ensuivit.