Chapitre 1 548
Au final, Leland ne dit pas grand-chose à Ves que Mademoiselle Calabast ne lui avait déjà expliqué.
La position officieuse de la République Lumineuse correspondait parfaitement à ses prédictions.
« Vous êtes notre police d’assurance, exposa Leland. Si les Hexers remportent une victoire décisive contre les Vendrediens, nos liens avec ces derniers deviendront un fardeau. Les Hexers ne sont pas réputés pour leur clémence envers ceux qui s’opposent à eux ; notre État sera donc certainement soumis à de lourdes pénalités et sanctions dans un secteur stellaire qui pourrait passer sous leur contrôle. »
Ves pinça les lèvres. « Je ne suis qu’un homme, pourtant. Je ne peux pas renverser à moi seul des siècles d’amitié et de relations commerciales. »
« Nous espérons que vous pourrez convaincre Mademoiselle Gloriana de plaider notre cause et de demander leur indulgence. »
« Je crois que vous surestimez l’influence de ma petite amie. Même si elle fait partie de la Dynastie Wodin, elle n’est qu’une conceptrice de méchas et une ingénieure. La politique ne la concerne pas du tout. »
« Les concepteurs de méchas peuvent aussi exercer de l’influence. » Leland adressa à Ves un sourire troublant. « Nous plaçons de très grands espoirs en vous et en Gloriana. »
« Vous avez une haute opinion de moi. » Ves plissa les yeux.
« Votre ascension a été fulgurante. Comment ne pas vous prêter une attention accrue ? Flashlight vous a toujours considéré comme un jeune concepteur de méchas prometteur, mais notre estime reposait sur votre potentiel. Nous ne nous attendions pas à vous voir en réaliser une partie de façon aussi spectaculaire, ces derniers temps. »
« Mes Soldats désolés semblent vous avoir fait forte impression. »
« En effet. » Leland sourit. « Nous avions des soupçons quant à votre spécialité, mais c’est seulement avec la sortie de votre modèle de Soldat désolé que nous avons compris qu’elle était plus profonde que nous le pensions ! Votre dernier mécha n’a rien à voir avec tout ce que nous avons vu jusqu’ici ! »
Ves avait certes voulu rendre ses Soldats désolés séduisants aux yeux des autorités, mais entendre Leland le couvrir de louanges le surprit tout de même !
S’il avait appris une chose au sujet des espions comme Leland, c’était qu’ils ne manifestaient jamais d’émotions excessives sans que cela serve leurs intérêts !
« On dirait que le gouvernement apprécie mon travail. »
« Beaucoup, reconnut volontiers Leland. Soyez assuré que nous vous protégerons et vous épargnerons les représailles qui pourraient vous viser. Que ce soit vos liens avec l’Hégémonie ou les controverses autour de vos conceptions de méchas, nous veillerons à ce que vous puissiez mener vos activités ouvertement et dans des conditions équitables.
Nous avons déjà bloqué plusieurs initiatives visant à contraindre les fournisseurs et les distributeurs à cesser de travailler avec la LMC. »
« Je vois. Merci d’avoir fait le nécessaire. »
« Nous sommes des Brillants. Les querelles entre États de deuxième ordre ne devraient pas déborder sur notre territoire. Il est dommage que certains de nos compatriotes n’aient pas encore compris le message. »
Ils discutèrent encore un moment. Leland ne cessait de le couvrir de louanges et de lui adresser toutes sortes d’assurances, ce qui ne faisait que rendre Ves de plus en plus méfiant.
L’attitude amicale de Leland reflétait la position actuelle de la République Lumineuse à son égard. Elle craignait tant que Ves se sente indésirable dans un État hostile qu’il décide d’émigrer ailleurs.
Ce serait désastreux pour la République Lumineuse ! L’État n’y gagnerait rien, sinon une confirmation supplémentaire de sa loyauté envers la Coalition du Vendredi.
Un tel gain était dérisoire au regard des bénéfices potentiels qu’elle pourrait tirer de Ves en le gardant dans sa sphère d’influence.
Sa valeur était double. Ves s’attendait déjà à ce que l’État accorde de l’importance à ses liens avec les Hexers, mais il avait sous-estimé l’enthousiasme que suscitaient ses produits.
Le Soldat désolé n’était qu’un modèle bon marché de mécha de ligne armé d’un fusil, conçu pour l’espace, mais son aura singulière n’avait pratiquement pas d’équivalent dans la galaxie.
Voilà la puissance d’une philosophie de conception de classe IX ! Même si la plupart des philosophies de conception étranges et peu orthodoxes produisaient des effets sans valeur, Ves, lui, faisait exception !
Grâce à l’adoption précoce du Soldat désolé par la Garde planétaire de Bentheim, des millions de personnes avaient découvert sa désormais célèbre capacité à inspirer le sens du devoir chez les pilotes de méchas et les spectateurs.
Ves avait pensé que le gouvernement n’aurait qu’un peu plus d’estime pour lui, mais il commençait à comprendre qu’il avait sous-estimé l’impact de son travail.
S’il continuait à mûrir et finissait par atteindre le rang de Senior, ses méchas prendraient encore plus de valeur aux yeux de l’État ! Même s’il ne devenait jamais Maître, il avait assurément le potentiel pour devenir le meilleur concepteur de méchas de la République Lumineuse !
Mais le plus inquiétant, c’était que ce précieux concepteur de méchas risquait de ne pas rester. Depuis qu’il sortait avec Gloriana, il s’exposait à une intégration toujours plus poussée dans l’orbite de l’Hégémonie Hexadrique, au détriment de la République Lumineuse !
Ves n’était plus un Apprenti insignifiant ni un Compagnon prometteur !
Il avait beau être encore Compagnon, sa valeur pour l’État devenait de plus en plus évidente !
C’était un trésor !
Avec des méchas comme le Soldat désolé, la LMC pourrait déferler sur les marchés de tous les États de troisième ordre du secteur stellaire !
En réalité, sa spécialité était si séduisante que bien d’autres secteurs stellaires réclameraient ses méchas s’ils venaient à découvrir ses produits !
Une telle qualité était rare chez un concepteur de méchas. Tous les Seniors de la République Lumineuse avaient leurs propres forces, mais aucun ne possédait un attrait aussi universel.
Voilà la puissance d’un monopole sur les composants spirituels !
Même si la République Lumineuse ne comprenait pas vraiment comment Ves parvenait à faire produire un effet tangible à ses méchas sur les gens, elle en reconnaissait la rareté.
Une chose à la fois bonne et rare avait de la valeur ! Une valeur immense ! À tel point que le gouvernement commençait à s’intéresser de près à l’attachement de Ves à son État natal.
Après tout, Flashlight détenait vingt et un pour cent des parts de la LMC ! Tant que Ves continuerait à exploiter sa spécialité unique, sa Deuxième Compagnie de Méchas finirait un jour par devenir un géant dont les ventes dépasseraient celles des entreprises dirigées par des Seniors !
Bien qu’il connût sa propre valeur, Ves fut surpris de constater que l’État avait assez de perspicacité pour en reconnaître une partie. Le Soldat désolé n’était qu’un avant-goût de ce qui l’attendait, mais le gouvernement lui faisait déjà des avances, comme s’il craignait de le voir lui échapper s’il restait trop distant !
« Je vois. Merci de m’avoir éclairé. » Ves hocha la tête à l’intention de Leland. Il se sentait bien plus maître de la situation, maintenant qu’il savait disposer de davantage de poids dans ses relations avec l’État. « Si les Hexers prennent l’avantage, je ne manquerai pas de plaider en faveur de notre État. »
« Voilà qui me réjouit. » Leland sourit, puis changea de sujet. « Parlons de quelque chose de plus urgent. La guerre entre les États de deuxième ordre ne sera pas résolue avant des années. L’invasion des hommes-sable représente une menace bien plus pressante. Si nous ratons notre défense, nous risquons d’être submergés avant la fin de l’année. Je doute que l’un de nous souhaite voir cela arriver. »
Ves hocha gravement la tête. « Ma société et moi sommes prêts à apporter notre contribution, dans la mesure du raisonnable. Si vous comptez me faire remettre l’uniforme… »
Hors de question que Ves accepte d’être de nouveau enrôlé dans le Corps des Méchas. Il chérissait ses expériences auprès des Vandales flagrants, mais cela ne signifiait pas qu’il voulait se soumettre une nouvelle fois aux caprices d’autrui.
Une fois, c’était bien assez !
Comme s’il avait senti le problème, Leland leva rapidement la main. « Nous ne vous le demanderons pas ! Vous avez déjà fait votre temps. Un concepteur de méchas comme vous sera bien plus utile à la tête de sa propre société qu’en réintégrant le Corps des Méchas. Nous avons déjà suffisamment de concepteurs pour répondre à nos besoins. »
« Tant mieux. » Ves se détendit.
L’invasion des hommes-sable avait rendu inutilisables de nombreux méchas, en particulier ceux conçus pour le combat rapproché. Trop de concepteurs avaient perdu leur gagne-pain à cause de cela. Intégrer le Corps des Méchas était le moyen le plus rapide et le plus pratique de se rendre utile, d’autant que l’armée promettait de généreuses récompenses à tous les volontaires !
Contribuer à l’effort de l’État était non seulement la bonne chose à faire, mais cela ferait aussi considérablement progresser la carrière de tous ceux qui répondraient à l’appel du devoir !
La dernière chose que la République Lumineuse pouvait se permettre, c’était de laisser dormir ses réserves !
Les exemples des États frontaliers avaient appris aux autres États menacés les dangers d’une mobilisation insuffisante de leurs ressources !
Quant aux dettes et aux obligations que la République Lumineuse aurait contractées envers tous une fois la crise passée, ce serait un problème pour plus tard ! Au moins, l’État serait toujours debout et en mesure de tirer profit des conséquences de l’invasion !
« Nous vous serions reconnaissants, à vous et à votre société, de répondre à certaines de nos demandes. »
Ves haussa un sourcil. « Parlez-vous au nom de Flashlight ou d’une autre branche du gouvernement ? »
« Techniquement, ces demandes viennent du Ministère de la Défense. » Leland agita la main. « Vous recevrez très bientôt un message officiel du Ministère, j’en suis certain, mais autant vous mettre au courant pour que vous puissiez vous mettre au travail au plus vite. Le temps est précieux, comme vous le savez. »
« Je vous écoute. »
« Nous aimerions que vous développiez plusieurs variantes de votre Soldat désolé. Nous avons déjà vu votre Soldat sacré faire des merveilles dans le Protectorat d’Ylvain. »
« Ah. »
Ves comprit aussitôt. Même si son Soldat désolé se vendait extrêmement bien en ce moment, ses applications restaient limitées.
« Le Ministère n’a pas forcément besoin de s’adresser à moi. La Conception du Soldat désolé est déjà disponible sous licence. Il suffit de verser dix milliards de crédits brillants à la MTA, et la licence est à vous ! »
Il n’allait pas laisser passer une occasion facile de gagner un peu d’argent en plus !
Cependant, Leland secoua rapidement la tête en soupirant. « Vous ne pensez pas que nous l’avons déjà fait ? Nous ne sommes pas les seuls : plusieurs autres concepteurs de méchas ont eux aussi acheté votre licence dans l’espoir de créer des variantes adaptées à différents rôles ! »
« J’imagine que les résultats n’ont pas été à la hauteur de leurs attentes », devina Ves.
Leland soupira. « Une bonne partie du charme de vos méchas disparaît dès que d’autres commencent à modifier votre conception. Plus les changements sont importants, plus leur avantage s’estompe, pour une raison ou une autre. Nous savons que cela ne devrait pas arriver, puisque vos Soldats sacrés fonctionnent aussi bien que les modèles d’origine. Dites-moi, Ves : est-ce volontaire ? »
« Je n’y peux rien. » Ves sourit d’un air innocent. « Les qualités que j’insuffle à mes méchas sont inhérentes à ma philosophie de conception. »
« Les concepteurs de méchas avec lesquels nous travaillons l’ont deviné. Ils sont très mécontents d’avoir obtenu une licence qui s’est révélée presque sans valeur en pratique. »
Ves continua de sourire sans rien dire. Il s’agissait de son monopole sur les composants spirituels. Pas question de partager ses meilleurs secrets. Il pourrait certes gagner beaucoup d’argent en concédant ses conceptions à de nombreux concurrents, mais ce serait moins rentable que de vendre des méchas sous sa propre marque !
En plus, les variantes conçues par d’autres ne lui rapportaient aucun DP !
La République Lumineuse ne pouvait pas contraindre Ves à révéler ses secrets : la MTA interviendrait à coup sûr. Même s’il en dévoilait une partie, sa philosophie de conception de classe IX, si étrange, exigeait sans doute un état d’esprit très particulier pour être reproduite.
Comme personne d’autre que Ves ne pouvait concevoir les variantes dont le Ministère avait besoin, celui-ci n’avait d’autre choix que de formuler des demandes plutôt que des exigences !
Ves comprit qu’à son retour, ses relations avec la République Lumineuse avaient changé.
L’État n’avait plus toutes les cartes en main. Son ascension fulgurante, sa philosophie de conception unique, son excellente réputation dans le Protectorat d’Ylvain et sa relation intime avec Gloriana avaient accru sa valeur au point que la République ne pouvait plus lui donner des ordres en toute impunité !
Plus il prenait conscience de son influence et de son pouvoir sur l’État, plus il était satisfait de lui-même. Aujourd’hui, il avait compris une vérité fondamentale.
La République Lumineuse avait davantage besoin de lui que lui d’elle !
Tous ses atouts l’avaient placé hors de portée de son État !