Chapitre 1 547
Après avoir expliqué à Ves tout ce qu’il devait savoir, Calabast s’éclipsa vers une destination inconnue. L’entrée secrète de son bureau se referma comme si elle n’avait jamais existé.
Le fait que Ves n’en ait même pas eu connaissance montrait qu’il avait encore beaucoup à apprendre sur sa nouvelle demeure.
Il rejoignit son bureau et se mit à organiser ses pensées. Lucky grimpa sur le plateau et s’étira sur place.
« Calabast a raison. » Il tendit la main pour caresser le dos de Lucky. « La guerre entre la Coalition du Vendredi et l’Hégémonie Hexadrique ne me concerne pas. Maître Olson et la Dynastie Wodin peuvent se débrouiller seules. »
En repensant aux liens ténus, mais marquants, qu’il avait noués avec certaines personnes de la Coalition du Vendredi, il en eut un goût amer dans la bouche.
Il n’avait jamais vraiment voulu couper les ponts avec la Coalition du Vendredi. Pourtant, depuis qu’il était en couple avec Gloriana, il ne pouvait plus raisonnablement les maintenir.
« Maître Olson m’a en fait rendu service en me virant de la Coalition, comprit-il. Peut-être savait-elle que des ennuis se profilaient. »
Même si l’Hégémonie avait pris la Coalition par surprise, celle-ci n’avait pas été aveugle à cette éventualité. Elle s’était simplement trompée sur le moment où cela arriverait et sur les technologies étranges dont ses adversaires feraient usage.
Ves ne s’inquiétait pas outre mesure du sort de maître Olson. Même si la Coalition du Vendredi perdait, une Maître ne serait jamais menacée. Ves ignorait comment l’Hégémonie traiterait ses prisonniers et les habitants des territoires conquis, mais il était peu probable que les Hexers les exterminent tous sans remords.
« L’AM ne laissera jamais faire un tel massacre. Si l’on oblige les États humains à se faire la guerre avec des armes moins destructrices, comme les méchas, c’est pour éviter trop de pertes humaines. »
L’Hégémonie voulait clairement conquérir les territoires occupés par la Coalition du Vendredi et régner sur le Secteur stellaire de Komodo en véritable hégémon.
Si elle ne prenait que des cendres et des ruines, il lui faudrait peut-être plusieurs siècles pour réparer les dégâts !
À tout le moins, les citoyens ordinaires de la Coalition n’auraient pas à subir de conséquences graves. Ils changeraient simplement de maître, rien de plus. La société se transformerait peu à peu, afin d’assimiler les habitants conquis à la société hexer sans susciter trop de résistance.
Quant aux officiers militaires, aux hauts fonctionnaires et à leurs semblables, ils seraient probablement moins bien traités.
Ves se doutait que maître Olson entrait elle aussi dans cette catégorie. Pour quelqu’un comme elle, qui avait sans doute des liens très forts avec la Coalition, mieux valait quitter le secteur stellaire et refaire sa vie loin de ses anciens ennemis.
Une Maître conceptrice de méchas ne craignait pas de repartir de zéro ! Grâce à son immense réputation et à ses talents de conception, aucun État ne refuserait de faire affaire avec elle, tant qu’il n’existait pas de contradiction fondamentale !
« Enfin, qui sait si maître Olson sera contrainte de fuir. Ce sont peut-être les Hexers qui devront s’enfuir. »
Il était vrai que l’Hégémonie Hexadrique avait commencé la guerre avec un avantage immédiat. Toutefois, Ves savait très bien que les deux États disposaient de réserves considérables. La perte de seize divisions de méchas ne pouvait pas changer de façon significative les chances de victoire de la Coalition.
Ses fondations tenaient toujours bon !
Les Vendrediens se vengeraient à coup sûr après les dégâts considérables subis lors de l’Opération K. Ils avaient certainement préparé leurs propres attaques sournoises contre les Hexers ! S’ils voulaient restaurer leur fragile moral, il leur fallait frapper un grand coup pour rassurer leurs citoyens ébranlés !
Malgré tout, Ves croyait que les Hexers n’auraient pas déclenché la guerre sans disposer d’un avantage. Leurs chances de victoire étaient probablement un peu meilleures, assez pour que le pari soit envisageable, même s’il restait incroyablement risqué.
Que se passerait-il si l’un ou l’autre camp l’emportait ?
« Enfin, ça ne m’arrangerait pas que la Coalition du Vendredi sorte victorieuse. »
Ves devrait quitter le secteur stellaire avant qu’il ne soit trop tard. Les Vendrediens ne lui pardonneraient jamais d’avoir tourné le dos à la Coalition et de s’être mis en couple avec une conceptrice de méchas hexer.
De plus, il ne voulait pas que Gloriana soit blessée. Il préférerait s’exiler de son État natal plutôt que de risquer sa sécurité et sa liberté.
Pourtant, le plus difficile dans cette situation, c’était qu’en son for intérieur, Ves soutenait la Coalition du Vendredi. Même si ses partenaires défendaient chacun des croyances différentes, ils restaient tous relativement normaux.
« Comparée à l’abomination qu’est l’Hégémonie, la Coalition est plutôt éclairée dans l’ensemble. »
La Coalition du Vendredi était un État entièrement laïque, qui ne permettait à aucune religion d’acquérir une influence notable !
Un secteur stellaire dominé par la Coalition du Vendredi ne semblait pas si mal à Ves. À part le fait que sa petite amie et lui seraient traqués, il aurait aimé vivre sous son régime !
« Enfin, qui sait si la Coalition existera encore à ce moment-là. Si ses partenaires se sont unis au départ, c’est uniquement parce qu’aucun d’eux n’est assez puissant pour vaincre l’Hégémonie à lui seul. »
La Coalition se disloquerait probablement si ses partenaires n’étaient plus confrontés à la pression d’un ennemi commun venu de l’extérieur. Rien que la répartition des territoires conquis suffirait à les brouiller !
« En fait, il vaudrait bien mieux pour moi que l’Hégémonie gagne la guerre », grommela-t-il.
Il n’aimait pas du tout l’Hégémonie. Sa culture profondément ancrée, qui prônait la suprématie féminine, lui paraissait abominable.
Il n’aurait pas eu de problème s’il était né femme, mais puisqu’il était un homme, il s’opposait fermement à la vision du genre défendue par l’Hégémonie !
De plus, les Hexers avaient aussi adopté une religion qui renforçait encore davantage leurs croyances insensées sur les hommes et les femmes !
S’il y avait une chose qu’il aurait voulu faire disparaître chez sa petite amie, c’était son adhésion fanatique à l’hexisme !
À l’idée que l’Hégémonie gagne la guerre et s’empare du secteur stellaire, Ves sentit la chair de poule lui parcourir le corps.
Même s’il tirerait probablement de gros bénéfices en s’associant au camp « victorieux », il n’arrivait vraiment pas à s’imaginer vivre sous un régime hexer !
En tant qu’homme, Ves ne transigerait pas avec les cultures ou les croyances qui dénigraient son propre genre !
« Que faire si l’Hégémonie gagne vraiment ? »
Pour l’instant, les chances penchaient légèrement en sa faveur ; Ves examina donc sérieusement les conséquences.
Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver une solution.
« Ha ha ! Je n’aurai qu’à partir pour ma grande expédition et ne jamais revenir ! Ça vous apprendra, les Hexers ! » lança-t-il en riant.
S’il restait, il finirait certainement par devenir l’un de ces hommes pitoyablement serviles qui vénéraient le sol foulé par les femmes. Où qu’il aille, tant qu’il resterait dans le même secteur stellaire, il ne pourrait échapper à la propagation de la culture hexer !
Plutôt que de rester et de se laisser contaminer par leurs croyances, Ves préférerait faire de sa flotte d’expédition son nouveau foyer et parcourir la galaxie !
Peut-être tomberait-il sur un État étranger séduisant et déciderait-il de s’y installer. Peut-être continuerait-il à vivre à bord d’un vaisseau et adopterait-il définitivement le mode de vie des citoyens de l’espace. Ces deux possibilités lui convenaient bien mieux que de vivre dans un secteur stellaire gouverné par l’Hégémonie !
Il ferait n’importe quoi pour échapper à l’endoctrinement hexer !
« Les gens disent qu’il ne faut pas fuir les problèmes, confia-t-il à Lucky. Mais ils n’ont jamais eu à envisager de vivre au milieu des Hexers ! »
« Miaou. »
« Pff ! Tu n’es qu’un chat ! Si tu tombais entre leurs mains, leurs riches dames te couvriraient de soins. »
« Miaou, miaou. »
« Ce n’est pas une raison pour m’abandonner ! Je suis un bien meilleur maître que ces dames aux chats ! »
La présence de Lucky lui apporta un peu de légèreté, dont il avait grand besoin. Il se sentait bien mieux après avoir réfléchi à la situation. Quelle que soit l’issue de la guerre entre les États de deuxième rang, il ne pouvait rien faire pour en influencer le résultat.
« Je ferais mieux de réfléchir à la façon de guider la LMC à travers la crise des hommes-sable. »
À présent que le modèle Soldat désolé avait conquis le marché des méchas un mois après sa sortie, la LMC était devenue un acteur incontournable de l’industrie locale. La République Lumineuse ne pouvait pas traiter la LMC injustement à cause de ses liens avec les Hexers !
« Au pire, mon entreprise subira quelques mesures de rétorsion, peut-être », supposa-t-il.
Mais cela ne servirait à rien d’autre qu’à éloigner Ves de la République Lumineuse. C’était peut-être ce que souhaitaient certains Lumineux liés à la Coalition, mais le gouvernement ne pouvait pas se permettre de les suivre.
Si la République Lumineuse s’en prenait à Ves, elle subirait probablement des représailles si les Hexers gagnaient la guerre !
« La dernière chose que le gouvernement veut, c’est prendre parti ! Il ferait mieux de rester aussi neutre que possible pour ne froisser aucun des deux camps ! »
La plupart des liens entre la République Lumineuse et la Coalition du Vendredi reposaient sur des relations secondaires. L’État ne souffrirait pas trop s’il devait pénaliser les personnes engagées dans ces relations.
« Je devrais suivre le conseil de Calabast et parler à Flashlight. » Ves se gratta le menton.
Il envoya un bref message à Gavin. Quelque temps plus tard, Leland Toll quitta le siège de la LMC pour se rendre au domaine Cloud.
Quand l’espion entra enfin dans le bureau, Ves l’accueillit d’un sourire à moitié sincère. « Leland ! Ça fait longtemps ! Comment va mon agent Flashlight attitré ? »
Leland haussa les sourcils d’un air appuyé, puis s’approcha du bureau et s’assit en face de Ves.
« Je suppose que la Guerre de Komodo t’a secoué, Ves. Pour être honnête, nous avions déjà senti le vent tourner. Ce n’était qu’une question de temps avant que l’un des États de deuxième rang ne perde patience. »
Ves fut surpris. « Tu t’en doutais ? Et tu ne m’as rien dit ? »
« Nous n’avions que des soupçons. » Leland écarta innocemment les mains. « Si nous avions décidé de les exprimer, comment crois-tu que la Coalition ou l’Hégémonie aurait réagi ? »
« Ils n’auraient pas apprécié que tu répandes des rumeurs fondées. »
« Exactement. C’est pourquoi nous avons gardé nos soupçons pour nous. Seuls les plus hauts responsables étaient au courant de nos hypothèses. C’est aussi ce qui a permis la conclusion du récent traité de paix. »
Ves se rappela soudain les circonstances qui avaient entouré la fin abrupte de la dernière guerre générationnelle entre la République Lumineuse et le Royaume de Vesia.
« Alors voilà pourquoi le sénateur Tovar et le prince Colchester étaient si complices ! Vous saviez que les Vendrediens et les Hexers allaient s’affronter bientôt ! »
Leland soupira. « Je te l’ai dit, Ves. Flashlight et nos homologues vésiens n’avaient que des soupçons. On ne peut pas apprendre grand-chose en observant les États de deuxième rang. »
Il avait raison. Ves ne devait pas reprocher à Flashlight de lui avoir caché ces informations.
« Si les États de deuxième rang se mettaient à se battre, est-ce que ça aurait vraiment changé quelque chose que notre État cesse de combattre les Vesiens ? »
« Ça change beaucoup de choses, Ves. D’ordinaire, les États de deuxième rang ne se mêlent pas de la gouvernance des États plus petits, mais la guerre peut pousser n’importe qui au désespoir. La République Lumineuse doit préserver autant de forces que possible pour parer à toute éventualité. »
« Eh bien, ça tombe à point nommé, maintenant que les hommes-sable ont décidé de nous rouler dessus. »
« Nous n’avions pas prévu l’invasion de l’espace humain par les hommes-sable. Ils n’avaient rien fait depuis des centaines d’années », admit franchement Leland. « L’État n’a pas cherché à mettre fin à la guerre pour préserver ses forces contre les extraterrestres, mais tu as raison : cette décision s’est révélée particulièrement judicieuse. »
Ils discutèrent encore un peu de la fin prématurée de la guerre, puis abordèrent le sujet que Ves voulait évoquer.
« Quelle est la position de la République Lumineuse à mon égard ? » demanda directement Ves. « Comme tu le sais, ma petite amie est une Hexer, et pas une Hexer ordinaire. »
Leland prit un air sérieux. « Nous le savons. Laisse-moi te rassurer : le gouvernement ne te considère pas comme un paria. En fait, nous voyons cette évolution d’un bon œil ! »
« Vraiment ? »
« Le sénateur Tovar a exposé personnellement la position du gouvernement sur toi et ta relation avec Gloriana Wodin. Officiellement, nous n’avons pas d’avis. »
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Nous ne te ferons pas de mal, mais nous ne t’aiderons pas non plus. À nos yeux, tu es simplement un Lumineux qui a une petite amie étrangère. »
Ves se gratta la tête. « D’accord… Et officieusement, quelle est votre position ? »
« Il va falloir que je t’explique… »