Chapitre 1 532
Gloriana n’était pas d’humeur à se lancer dans leur nouveau projet après avoir ajusté ses principes.
Jusque-là, elle avait volontiers accepté d’intégrer une composante spirituelle à sa conception du vaisseau parfait. Les idées qu’elle avait alors acquises s’étaient emboîtées dans son esprit comme une pièce essentielle du puzzle de sa philosophie de conception.
Cette fois, c’était différent. Sous l’effet de la manipulation délibérée de Ves, sa philosophie de conception, qui jusque-là suivait une ligne droite, avait soudain pris un virage tortueux !
Ce bouleversement majeur de son évolution future avait été si profond qu’elle ne savait toujours pas vraiment où elle allait. Ses ambitions passées ne correspondaient plus à sa nouvelle orientation. Elle devait prendre le temps de digérer tous ces changements et de revoir ses objectifs.
Ce changement rappela à Ves l’époque où le Système l’avait contraint à développer un fusil laser gamma afin de faire passer sa compétence en Physique au rang Senior.
Tout comme le Système l’avait alors poussé à assouplir ses principes, Ves avait à son tour endossé un rôle similaire pour guider Gloriana vers un état d’esprit plus ouvert et adaptable.
Ves ne se demanda pas si le Système était vraiment un bon modèle à suivre. Même s’il aimait lui compliquer la vie, Ves avait toujours estimé tirer profit de ses leçons. Sans ses conseils, il ne serait jamais devenu le concepteur de méchas qu’il était aujourd’hui.
Quelques minutes s’écoulèrent sans que les deux concepteurs de méchas échangent un mot. Finalement, Gloriana reprit ses esprits et lança à Ves un regard plein de ressentiment.
Elle lui donna un petit coup de poing sur le bras. « Parfois, je me demande dans quoi je me suis embarquée en m’attachant à toi. Même mes professeurs n’ont jamais autant influencé ma philosophie de conception ! Si je ne te faisais pas autant confiance, j’aurais ordonné à Clixie de te lacérer le visage ! »
« Miaou ? »
Le Chat sentinelle rubarthan leva les yeux de son panier, placé à côté de la causeuse.
« Miaou. »
Lucky donna un coup de patte à Clixie, qui cessa de s’intéresser à ses maîtres et se remit à faire sa toilette avec lui.
Ayant prévu la réaction de Gloriana, Ves lui adressa un sourire contrit tout en sortant quelque chose de ses poches. « J’ai un cadeau pour toi. Pourquoi ne pas l’essayer ? »
Il lui tendit la paire d’oreilles de chat décoratives en fourrure de Zeigra qu’il lui avait réservée.
Sa petite amie accepta les accessoires, perplexe. Ves sortit sa propre paire et la posa sur sa tête. « Allez ! Je suis sûr que ça t’ira à ravir ! »
Elle se laissa convaincre. Elle fit apparaître un miroir holographique depuis son comm et admira à quel point les oreilles de chat noires s’accordaient à son apparence. Ses yeux se mirent aussitôt à briller.
« Merci, Ves ! Je les adore ! Rapproche-toi, qu’on prenne une photo ensemble ! »
Elle tendit le bras et attira Ves vers elle jusqu’à ce que leurs épaules se touchent. Ils sourirent à son comm, qui enregistra une image tridimensionnelle haute fidélité d’eux deux assis sur la causeuse.
« Faisons aussi entrer nos chats dans le cadre ! Viens par ici, Clixie ! »
Après avoir appelé leurs animaux, ils prirent une autre photo, leurs deux chats installés sur leurs genoux. Gloriana adorait toutes les images qu’ils avaient prises et enregistra même quelques secondes de vidéo.
« Hihihi ! Ça rendrait très bien sur ma page Commbook ! »
Elle manipula rapidement son comm pour publier sur sa page Commbook la plus belle et la plus attendrissante des photos.
Ves observa ses gestes sur son comm avec amusement. « Tu as une page Commbook ? »
« Bien sûr ! Pourquoi je n’en aurais pas ? C’est le plus grand réseau social de la galaxie ! »
Soutenu par le Consortium des communications, Commbook s’étendait partout. Là où le réseau galactique était accessible, Commbook finissait inévitablement par s’imposer.
« C’est aussi un vrai dépotoir à âneries et à théories du complot. Ça fait ressortir ce qu’il y a de pire chez les gens. » Ves ricana.
« Je m’en sers quand même pour garder le contact avec mes amis et mes collègues. Et toi ? »
« J’ai cessé de perdre mon temps sur Commbook il y a bien longtemps et j’ai fermé ma page. Tout ce qu’on peut tirer de la réalité virtuelle est insignifiant par rapport à ce que la réalité matérielle peut m’apporter. »
Autrefois, il s’était exercé en concevant des méchas virtuels. Mais ce n’avait été qu’une étape de sa vie.
La LMC publiait toujours ses conceptions de méchas sous forme virtuelle pour permettre au public de découvrir ses produits à peu de frais, mais Ves n’y prêtait plus beaucoup attention. Un concepteur de méchas ne pouvait pas progresser en s’appuyant uniquement sur des modèles virtuels.
« C’est vraiment dommage, remarqua Gloriana. Pas étonnant que tu n’aies pas accepté ma demande d’ami. Je croyais que tu m’avais bloquée ! Enfin, ce n’est pas grave. Après tout, t’avoir à mes côtés, c’est bien mieux ! »
Ils passèrent vite à autre chose après que Gloriana eut publié une adorable photo d’eux ensemble. Leurs nouvelles oreilles de chat leur donnaient l’air très proches, ce qui expliquait sans doute en grande partie son empressement à l’afficher sur sa page Commbook.
Quoi qu’il en soit, Ves avait réussi à détourner l’attention de Gloriana de ce qu’il lui avait fait. Elle était bien plus agréable à côtoyer quand elle était heureuse.
Son cadeau lui plaisait tant qu’elle se blottit contre Ves et l’embrassa un moment. Bien sûr, elle gardait aussi un œil vigilant sur Melody et s’arrêta juste avant de provoquer une nouvelle intervention.
« Parlons de notre projet ! » s’exclama-t-elle.
Ves hocha la tête. « Laisse-moi t’exposer mes exigences. »
Il lui expliqua brièvement ce qu’il attendait du produit fini. Il voulait que le Soldat désolé personnalisé convienne au mieux à William Urbesh. Son exigence la plus importante était que le mécha soit aussi confortable et adapté que possible à son pilote.
La demande semblait simple, mais Gloriana fronça peu à peu les sourcils en comprenant qu’un problème se posait d’emblée.
« Tu m’as dit qu’Urbesh était spécialisé dans le pilotage de méchas terriens armés de haches. Même avec un entraînement poussé, je doute qu’il soit à l’aise dans un mécha spatial équipé d’un fusil. Est-il seulement possible de concevoir un mécha qui lui conviendrait parfaitement ? »
Une contradiction fondamentale se faisait jour et recommençait à la troubler. Elle n’avait jamais connu autant de bouleversements de paradigme avant de se mettre avec Ves !
Heureusement, Ves avait déjà réfléchi à cette question.
« Nous ne cherchons pas la perfection. Il suffit de s’en approcher autant que possible, dans les limites de nos moyens. C’est une bonne épreuve pour toi. Contrairement à tes projets précédents, tu n’auras pas accès à tes luxes habituels. Tu devras compter sur tes propres compétences pour tirer le meilleur parti de ressources limitées. C’est le lot quotidien des concepteurs de méchas de troisième classe comme moi.
C’est pourquoi je tiens aussi à ce que nous n’améliorions pas notre mécha personnalisé en utilisant de meilleurs matériaux ou composants. »
Les concepteurs de méchas de deuxième classe étaient capables de créer des méchas extraordinaires, mais leur efficacité restait toujours un peu inférieure à celle de leurs homologues plus modestes. Chaque classe de concepteur de méchas avait ses propres atouts.
Gloriana considéra le nouveau projet comme un défi et une mise à l’épreuve. « J’accepte. Ce n’est pas ce dont j’ai l’habitude, mais l’idée commence à m’enthousiasmer. Sans me laisser distraire par la recherche des meilleures technologies et des matériaux exotiques auxquels je puisse accéder, le résultat dépendra surtout de nos compétences. »
« C’est l’occasion idéale de voir si nos philosophies de conception peuvent se compléter. Nous pourrons comparer directement notre mécha personnalisé au modèle standard du Soldat désolé. »
Comme Gloriana, Ves avait hâte de découvrir le résultat. Il avait toujours eu l’impression qu’elle ne donnait pas toute sa mesure lorsqu’elle travaillait sur le projet du Soldat désolé.
Maintenant qu’il l’avait nommée conceptrice principale de leur projet de mécha personnalisé, elle pouvait enfin laisser libre cours à certaines de ses aspirations créatives refoulées.
Ils affichèrent le schéma de conception du Soldat désolé et l’étudièrent un instant.
« L’une des premières choses à modifier, c’est la structure du mécha. Ses proportions devraient se rapprocher autant que possible de celles du pilote. »
« C’est nécessaire ? » demanda Ves.
« Pas tout à fait. Une personne de grande taille peut très bien piloter un mécha léger. Au début, il y a simplement toujours une forme de dissociation. À force de s’entraîner, le pilote développe peu à peu de nouveaux réflexes et une mémoire musculaire adaptés à la structure du mécha. »
« Urbesh n’a pas de temps à perdre, fit remarquer Ves. Mieux vaut qu’il s’habitue à son nouveau mécha personnalisé le plus vite possible. »
« Exactement. Et modifier les proportions du modèle de base est un bon moyen de raccourcir sa période d’adaptation. Je vais te montrer comment faire. »
Comme William Urbesh était entièrement pris en charge par les Larkinson, Ves avait déjà obtenu des données médicales très détaillées sur son corps. Il les transmit à Gloriana, qui les étudia un moment avant de commencer à remodeler la structure du Soldat désolé.
Dans l’ensemble, ces nouvelles proportions rendaient le Soldat désolé un peu plus petit et plus trapu. Il perdait la souplesse typique des méchas économiques et des méchas de combat à distance.
Si le mécha modifié avait manié une hache au lieu d’un fusil, il aurait paru bien plus naturel !
Ces changements reflétaient la condition physique de William Urbesh. Même s’il était un parfait lâche, il s’astreignait, comme tout pilote de mécha, à un entraînement physique intensif, qui comprenait des exercices avec des haches à une main.
S’il avait tiré un avantage de son séjour auprès des Gardiens de la Bordure, c’était qu’ils lui avaient remis le corps en forme !
« Je ne pensais pas que tu irais aussi loin, dit-il. Avec des changements aussi radicaux, il va falloir revoir toute la structure interne de notre mécha ! »
Allonger les bras d’un centimètre ou quelque chose comme ça, c’était une chose. Une telle modification l’aurait seulement obligé à ajouter quelques extensions et à combler l’espace supplémentaire. Mais changer à ce point les proportions du torse et de tous les membres du mécha avait complètement bouleversé l’architecture interne existante !
Le mécha ne pourrait jamais fonctionner après autant de remaniements !
Gloriana balaya ses inquiétudes d’un geste. « Ce n’est pas si grave. Le Soldat désolé n’est pas un mécha complexe, et beaucoup de choix de conception que tu as faits restent applicables à cette version modifiée. Ça nous fera gagner beaucoup de temps. »
Ce n’était qu’un début. Elle décrivit encore de nombreux changements à apporter à la structure interne. Elle avait mis au point quantité de méthodes pour adapter un mécha à son pilote comme un gant ; certaines n’avaient jamais effleuré l’esprit de Ves !
Parfois, il ne parvenait même plus à suivre son raisonnement lorsqu’elle commençait à mobiliser les théories et les principes singuliers de sa philosophie de conception !
Plus Gloriana faisait étalage de son ingéniosité, plus Ves avait honte des méchas personnalisés qu’il avait conçus jusque-là ! Aucun de ses anciens méchas destinés à un pilote en particulier n’avait véritablement été adapté à celui-ci.
Il était plus juste de dire qu’il concevait simplement un mécha comme d’habitude, mais n’en produisait qu’un seul exemplaire. Hormis le respect du règlement d’un concours ou des exigences de son client, il ne consacrait pas beaucoup d’efforts à déterminer dans quelle mesure un mécha pouvait mieux convenir à un pilote en particulier.
Gloriana ne lui cacha rien et lui expliqua ses méthodes avec assurance, comme si elle n’avait rien à dissimuler. Ves absorba tout ce qu’il pouvait. Même s’il ne comprenait qu’une partie de ses théories et méthodes, il n’en améliora pas moins considérablement sa capacité à concevoir un mécha personnalisé !
Cela lui serait utile même s’il devait concevoir un mécha personnalisé tout seul. Si Gloriana lui expliquait tant de choses, c’était parce qu’elle voulait qu’il se familiarise avec son style de conception.
Mieux il connaîtrait sa façon de travailler, mieux il pourrait harmoniser son propre style avec le sien ! Ce n’était qu’en connaissant les capacités de l’autre qu’ils pourraient unir leurs forces sans se marcher sur les pieds.
« Tu as compris ? » Elle frappa joyeusement dans ses mains. « Peu importe. Nous verrons bien comment ça se passe une fois au travail ! Je suis convaincue que nous pouvons faire du Soldat désolé quelque chose de spécial ! Pour notre première véritable collaboration, je ne laisserai pas ce projet ternir ce moment si particulier entre nous ! »