Chapitre 1 523
« Salut, Ves. Désolée de ne pas avoir donné de nouvelles ces derniers temps », dit Ketis d’une voix lasse.
Sa projection laissait voir sur son visage une grande fatigue et de l’inquiétude. Ves doutait qu’elle eût bien dormi ces derniers temps. Il s’inquiéta aussitôt davantage.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
« L’invasion des hommes-sable ! » lâcha-t-elle. « Avant même de pénétrer dans l’espace humain, ils ont ravagé la frontière ! La Région stellaire de Faris en est infestée, et plus aucun endroit n’est sûr ! Les Épéistes de la Commandante Dise ont essuyé de lourdes pertes en tentant d’éviter les extraterrestres ! »
Ves était au courant, mais, trop absorbé par ses propres affaires, il avait négligé les conséquences que l’invasion pouvait avoir pour Ketis ! C’était une erreur !
Il avait beau penser beaucoup de bien des Épéistes, elles ne déployaient principalement que des méchas épéistes.
Or, les hommes-sable se nourrissaient de méchas de mêlée au petit déjeuner !
Ils étaient donc les pires ennemis que les Épéistes pouvaient affronter sur le champ de bataille !
« Pourquoi tu ne me l’as pas dit, Ketis ? »
« Je ne voulais pas t’ennuyer pendant ton voyage. Je sais que c’est important pour toi, et que t’entraîner dans ce pétrin te déconcentrerait. C’est pour ça que j’ai aussi demandé à Calsie et à Melkor de ne rien te dire. »
« Eh bien, Melkor vient justement de me dire que je devrais te parler. Il a raison. »
Elle grimaça légèrement. « Traître. »
« Pourquoi tu veux me tenir à l’écart ? »
« Je savais que tu ne pourrais pas faire grand-chose pour les Épéistes. Non seulement tu es loin de chez toi, mais même si tu étais ici, tu ne pourrais pas les sauver. Et puis, j’ai déjà demandé de l’aide à quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui est mieux placé pour les sauver et les protéger des hommes-sable. »
Ves fronça les sourcils. « Qui ? »
Elle le regarda d’un air entendu. « Ton amie dont le nom commence par la lettre C. »
Calabast. Ça se tenait. Parmi toutes leurs relations, seule Calabast avait les ressources et l’influence nécessaires pour secourir les Épéistes !
Mais pourquoi avait-elle accepté ? Ves avait du mal à comprendre les raisons de sa décision.
« Qu’est-ce que C a demandé en échange ? »
« C a accepté de sauver mes sœurs à condition qu’elles acceptent de travailler pour elle. Elle était très sincère dans sa proposition, alors la Commandante Dise a sauté sur l’occasion ! »
Ves n’était donc pas le seul à s’être lancé dans une campagne de recrutement. Il doutait encore de l’intérêt, pour Calabast, de faire des Épéistes ses subordonnées, mais elle venait tout de même de décrocher une sacrée bonne affaire !
La Commandante Dise était en réalité une candidate secrète au rang d’experte ! Leurs aventures sur Aeon Corona VII l’avaient liée malgré elle à Qilanxo et à la Capitaine Orfan. Depuis leur fuite de cette planète à la gravité écrasante, les Épéistes ne seraient plus jamais les mêmes sous son commandement.
À vrai dire, Ves avait nourri l’ambition de se les approprier lui-même, mais Calabast l’avait devancé de plusieurs longueurs ! Elle n’était pas restée inactive tout ce temps !
Il ne lui en voulait pas d’avoir saisi cette occasion. Il s’éparpillait dans bien trop d’affaires ; il valait peut-être mieux que sa partenaire, du moins en théorie, le décharge de certaines responsabilités.
« Ça veut dire que tu travailles pour C, maintenant ? »
« Tu sais où va mon cœur. J’ai toujours été une Épéiste. Ça n’a jamais changé. »
Ves accepta sa réponse. Il ne lui reprochait pas de rester fidèle à ses convictions. Et puis, travailler pour Calabast ne signifiait pas qu’elle sortait de son orbite à lui.
« Alors… comment vont les Épéistes ? »
« C a réussi à les sauver, ou du moins les survivantes. Avec la crise actuelle des hommes-sable et les innombrables réfugiés qui fuient leur foyer, ce n’est pas très difficile pour C de leur procurer de nouvelles identités et de les mêler aux anciens citoyens des États déchus.
De toute façon, personne ne s’en soucie vraiment, et impossible de vérifier leurs identités puisque les hommes-sable ont dévoré la plupart des bases de données des États déchus. »
C’était le moment idéal pour les pirates et autres crapules de se refaire une identité. Avec des milliards, voire des billions de réfugiés et de citoyens dépossédés sur les routes, quelqu’un comme Calabast pouvait très facilement faire adopter aux Épéistes l’identité de personnes mortes !
Ses opérations clandestines auraient peut-être attiré l’attention en temps normal, mais la crise submergeait toutes les administrations : aucune autorité ne pouvait se permettre de consacrer du temps à traquer les pirates parmi les réfugiés !
« Alors, qu’est-ce que tes sœurs vont faire ? »
« Une fois qu’elles se seront rétablies et auront tout reconstruit, elles feront ce que C leur dira. En tout cas, la Commandante Dise s’entend très bien avec notre nouvelle patronne. Mes sœurs sont ravies que notre sauveuse soit là. »
Il pouvait facilement se l’imaginer.
« D’accord. Je suis content que les Épéistes soient entre de bonnes mains. Et toi ? Tu vas rester à la LMC ? »
Elle hocha la tête. « J’ai encore beaucoup à apprendre. Les Épéistes n’ont pas besoin de moi pour l’instant. Pas dans mon état actuel. »
« Tant mieux. Quels que soient tes choix ou ceux de C, je les accepterai. »
En tant que première élève, Ketis comptait beaucoup pour lui et il voulait ce qu’il y avait de mieux pour elle. Il ne tenait pas spécialement à ce qu’elle continue de travailler pour la LMC, puisqu’il avait désormais une aide bien plus précieuse en la personne de Gloriana.
Il allait devoir discuter sérieusement avec Calabast à son retour. Ves commençait à soupçonner qu’elle préparait quelque chose.
Ils passèrent à d’autres sujets. Ketis lui fit brièvement le point sur les essais en cours du prototype du Soldat désolé.
« Jusqu’ici, les résultats des essais ne s’écartent pas beaucoup des simulations. Ton mécha est très simple, mais remarquablement bien conçu. Comme il n’est pas très complexe, je devrais pouvoir te remettre un rapport d’ici quelques jours. »
La courte période d’essais correspondait à ce qu’il avait prévu. Le Soldat désolé différait beaucoup du Titan de l’Aurore et du Messager transcendant, qui exigeaient tous deux plusieurs semaines d’essais continus !
« J’ai hâte de recevoir les résultats, même si tu n’as relevé que de petits écarts, à ce que j’entends. »
Ils raccrochèrent peu après, laissant Ves méditer sur ce qu’il venait d’apprendre.
Calabast semblait en train de mettre sur pied la force de l’ombre qu’il avait toujours voulu créer.
« Mieux vaut confier cette affaire à une experte », marmonna-t-il.
Ves avait déjà fort à faire avec les trois forces de méchas qu’il dirigeait.
Tout d’abord, il comptait consacrer l’essentiel de son attention et de ses ressources à faire des Avatars du Mythe sa troupe d’élite par excellence.
Il voulait porter ses méchas et ses pilotes au niveau de la seconde classe. Cela exigerait beaucoup d’argent et d’efforts, mais si sa collaboration avec Gloriana portait ses fruits, Ves ne pensait pas que l’argent serait un problème.
Ensuite, il voulait former une force de méchas plus sacrifiable : les Battle Crier. Il comptait leur confier un rôle différent et les charger des missions qui terniraient l’image des Avatars.
Bien que certaines de leurs fonctions recoupent celles de la force de l’ombre de Calabast, le principal avantage des Battle Crier était qu’ils ne répondaient qu’à lui ! Ves n’était pas assez naïf pour dépendre entièrement de Calabast quand il s’agissait de certaines affaires clandestines.
« En plus, s’ils peuvent être reformés pour devenir des pilotes de mécha de seconde classe, ils pourront m’accompagner dans ma grande expédition. »
La dernière force, et la plus importante, était celle des Sentinelles Vivantes, qu’il venait de créer. Melkor et Calsie s’employaient encore à les mettre en place sous l’égide de la LMC. Quoi qu’il en soit, Ves s’attendait à ce qu’à son retour dans la République Lumineuse, ils aient achevé le transfert des Avatars les moins investis et les plus désinvoltes vers cette nouvelle force d’entreprise.
Contrairement aux deux premières formations, Ves ne se souciait pas beaucoup des Sentinelles Vivantes. S’il comptait les placer sous la responsabilité de la LMC, c’était parce qu’elles ne méritaient pas son attention.
« Ça ne me dérange pas qu’elles deviennent de simples gardes de sécurité. Elles n’ont rien d’autre à faire. »
L’invasion incessante des hommes-sable ferait un excellent banc d’essai pour les trois forces.
Une fois ses affaires réglées, il se remit au travail.
Au cours des jours suivants, Ves reçut de Ketis le rapport complet des essais. Le prototype s’était comporté comme il l’espérait.
Les résultats du prototype étaient toutefois moins pertinents qu’il ne l’avait d’abord cru, car Ves avait déjà apporté de nombreuses modifications au Soldat désolé. Gloriana avait déjà commencé à influer sur l’orientation de son travail.
Le projet était déjà très avancé lorsqu’elle avait pu y contribuer davantage, mais elle était tout de même à l’origine de plusieurs petites modifications.
Ves appliqua du mieux possible les résultats des essais à la deuxième version de son mécha, puis ordonna à la LMC de tester son deuxième prototype.
Grâce au souci du détail de Gloriana, Ves était convaincu que ce deuxième prototype présenterait beaucoup moins de défauts. Il pensait que la conception du Soldat désolé serait prête à être publiée dès qu’il aurait corrigé les problèmes révélés par ce second prototype.
Le temps passa tandis que la flotte fonçait vers la République Lumineuse aussi vite que possible.
Heureusement, nombre de leurs vaisseaux étaient rapides. En empruntant la route la plus directe et en traversant autant de systèmes portuaires que possible, Ves pensait pouvoir rentrer en moins de deux mois.
À son goût, c’était encore trop lent.
« Qu’est-ce qui te tracasse, Ves ? » demanda Gloriana en le voyant froncer les sourcils après une nouvelle séance de conception.
« Le retour dans la République Lumineuse prend trop de temps. Chez moi, mes concurrents ont déjà commencé à publier des méchas adaptés à la lutte contre les hommes-sable. »
Ves désigna le terminal, où s’affichait un catalogue de modèles de méchas tout juste lancés. Ils étaient tous équipés d’armes balistiques et cinétiques ! Même le professeur Ventag venait de publier un mécha tireur dont le concept ressemblait au sien !
« Il n’est pas trop tard », dit-elle après avoir rapidement examiné la concurrence. « Il te suffit de publier la conception de ton mécha d’ici une semaine. »
« Ça veut dire que je ne pourrai pas tenir une conférence de presse en personne. Je n’ai encore jamais présenté un nouveau mécha quand j’étais loin de chez moi. »
« Ves, Ves, Ves… Tu dramatises un peu. Beaucoup des modèles récemment mis sur le marché n’ont pas été accompagnés de conférences de presse élaborées. La presse et le public ont mieux à faire que d’assister à un lancement de produit extravagant. Tu n’as pas besoin de tout faire en personne. Fais confiance à ton entreprise pour s’occuper de la promotion de ton mécha à ta place. »
Ves eut beaucoup de mal à se ranger à son avis, mais finit par reconnaître qu’elle n’avait pas tort.
« Tu as raison », concéda-t-il en s’affaissant. « Dans son état actuel, la LMC dispose déjà d’un service marketing redoutable. Avec notre public de fidèles, je n’ai pas à craindre que mon Soldat désolé se perde parmi les centaines d’autres modèles de méchas lancés en ce moment. »
Bien qu’il se résignât aux circonstances, il restait très inquiet : son Soldat désolé parviendrait-il à susciter suffisamment d’engouement à sa sortie ? Les autres concepteurs de méchas ne chômaient pas pour promouvoir leurs nouveaux produits. Sans être sur place pour attirer l’attention de la presse, Ves avait bien du mal à tirer parti de sa grande renommée dans la République Lumineuse !
« Pourquoi ne pas nous appuyer sur le marché ylvainien des méchas pour lancer notre produit ? » proposa Gloriana avec un sourire rassurant. « D’après ce que tu m’as dit, tu y as beaucoup de fans. Dès que tu sortiras ton Soldat désolé dans le Protectorat d’Ylvain, tu peux t’attendre à réaliser beaucoup de ventes au départ ! »
Ves se frotta le menton. « Tu as raison. Et si mon Soldat désolé est aussi demandé, les marchés des méchas des autres États ne manqueront pas de le remarquer ! »
Deux problèmes se dressaient sur son chemin.
D’abord, il devait consacrer du temps et des efforts à adapter son Soldat désolé aux goûts de ses clients ylvainiens. Il ne s’agissait pas seulement d’en modifier l’apparence : il lui fallait aussi trouver le moyen d’intégrer un élément de la Foi Ylvainienne à la variante locale.
Ensuite, il ne pouvait pas compter sur la Pépinière à Méchas pour produire les Soldats désolés. Le principal complexe de production de la LMC devait réserver l’essentiel de ses capacités à satisfaire la demande locale.
De toute façon, exporter des exemplaires du Soldat désolé du Rideau Nuageux vers le Protectorat d’Ylvain n’avait pas grand sens. Il faudrait trop de temps pour que ses méchas arrivent entre les mains de ses clients ylvainiens.
La meilleure solution serait que la LMC s’associe à des fabricants de méchas ylvainiens !
« Je crois qu’il est temps d’appeler une certaine femme », marmonna-t-il.