Chapitre 1 514
Les flottes réunies de Ves et de Gloriana passèrent en vitesse supraluminique. Aucun des deux ne voulait rester dans le Système de Reverend Indra, surpeuplé, survolté et soumis à des restrictions toujours plus sévères.
Ves avait d’abord prévu de se rendre à la surface de Reverend Indra III, mais il changea d’avis en voyant tout le système stellaire se mobiliser pour la guerre.
Il décida de rester à bord du Stellar Chaser de Gloriana, bien qu’il sût qu’il n’y aurait aucune échappatoire pendant le voyage en vitesse supraluminique.
Les traits les plus troublants de Gloriana le laissaient quelque peu partagé, mais il adorait aussi tout le reste chez elle.
Elle était ravissante, brillante, séduisante, amicale et moins autoritaire qu’il ne l’avait cru. En plus, elle sentait incroyablement bon !
Après avoir bavardé pendant des heures, ils gagnèrent une salle à manger majestueuse où ils savourèrent un festin préparé par un chef humain.
Lucky et Clixie se jetèrent les premiers sur leurs gamelles.
Tandis que Clixie dévorait avec avidité des morceaux de viande d’exobête de grande qualité, Gloriana dut sortir une poignée d’exotiques de l’inventaire de son vaisseau.
Leur qualité dépassait néanmoins de loin celle des cailloux spatiaux bon marché que Ves donnait habituellement à son chat. Lucky croquait ces exotiques raffinés avec extase, l’air aux anges.
Aux yeux du chat-gemme, Gloriana avait déjà gagné son approbation !
Ves, lui, était différent. On disait que le chemin vers le cœur d’un homme passait par son estomac, mais le docteur Jutland avait déjà transformé son système digestif en une abomination !
Il enfournait mécaniquement les plats à l’apparence recherchée. Il ne connaissait même pas leur nom. Lui qui ne rechignait pas à manger des rations nutritives avait un palais si peu raffiné qu’il distinguait à peine le sucré du salé !
« Tu n’aimes pas ton repas ? » demanda Gloriana de l’autre côté de la petite table.
« Je n’ai pas l’habitude de manger des plats raffinés. Je me contente généralement des repas préparés par les autochefs de mon vaisseau personnel. »
Elle fit claquer sa langue, désapprobatrice. « On peut à peine appeler ça de la nourriture ! À partir de maintenant, je m’occuperai de ton alimentation. Tu passes à côté de l’un des grands plaisirs de la vie ! »
« Je peux m’occuper moi-même de mes repas. Tu n’as pas à te préoccuper de ce que je mange. »
« Comme tu voudras, Ves. Je veillerai à ce que tu manges les meilleurs plats que mes chefs puissent préparer ! »
Ves eut envie de se prendre le visage dans la main. Voilà encore un exemple de Gloriana qui tenait à tout contrôler. Il avait cessé de discuter avec elle de cette manie, car il était incroyablement difficile de la faire changer d’avis. Il devait choisir ses batailles.
Après tout, il ne s’agissait que de nourriture. Quel mal y avait-il à la laisser s’occuper de ses repas ?
Il décida de changer de sujet.
« Je sais qu’on a convenu de voyager ensemble jusqu’à la République Lumineuse, mais combien de temps comptes-tu rester ? »
« Tu as si hâte de te débarrasser de moi, Ves ? » Elle fronça brièvement les sourcils.
« Ah, non ! Je ne veux pas t’empêcher de poursuivre tes activités professionnelles. Tu ne diriges pas ta propre entreprise dans l’Hégémonie ? »
« Si. » Elle hocha la tête. « J’ai créé une petite entreprise de fabrication de méchas. Mon Atelier de méchas Flawless n’a rien à voir avec ta Société des Méchas Vivants. C’est uniquement un moyen pour moi d’accepter et d’exécuter des commandes. Pendant que tu étais à Centerpoint, ma mère m’a demandé d’adapter une douzaine de méchas différents pour qu’ils conviennent mieux à leurs pilotes.
J’ai passé beaucoup de temps à modifier tous ces méchas, mais j’ai terminé maintenant. »
« Tu ne risques pas d’avoir des ennuis si tu n’acceptes plus de commandes ? »
« Pas du tout ! Je veux passer autant de temps que possible avec toi, alors j’ai libéré mon emploi du temps et mis mon entreprise en sommeil. C’est génial, non ? Je vais pouvoir rester à tes côtés pendant des années ! »
Ves la regarda, stupéfait, sans savoir s’il devait sourire ou trembler à l’idée d’un séjour prolongé.
« Tu en as vraiment le droit ? Ta mère ne va pas s’inquiéter ? »
« Melody et le Bataillon de Gloire suffisent à assurer ma sécurité et à me tenir au courant. À part quelques règles à respecter, je suis pratiquement libre de faire ce que je veux ! En fait, ma mère m’a encouragée à t’accompagner jusqu’à la République Lumineuse. »
Quoi ?!
« Ta mère ne m’approuvait pas. Pourquoi voudrait-elle que tu partes avec moi ? Elle croit que la vie dans un État de troisième ordre va te décevoir, ou quelque chose comme ça ? »
« Rien de tel. » Elle secoua la tête. « Elle veut simplement que je sois à l’écart pendant quelque temps. L’Hégémonie Hexadrique est moins tranquille qu’elle n’en a l’air. Ma mère ne veut pas que je me mêle aux querelles politiques. De toute façon, j’ai déjà fait mon devoir en modifiant les méchas de quelques-uns de ses pilotes favoris. »
Ves se gratta la tête. « L’Hégémonie va-t-elle enfin intervenir pour repousser l’invasion des hommes-sables ? »
« Non. »
« … Vraiment ? Alors, qu’est-ce que vous fabriquez, vous autres Hexers ? Ta mère ne se rend pas compte que les hommes-sables menacent la République Lumineuse ?! »
« Nous le savons. » Son visage se rembrunit. « Ni l’Hégémonie Hexadrique ni la Coalition du Vendredi n’ignorent ce qui se passe à la frontière de la Frontière. »
« Alors pourquoi ne faites-vous rien pour combattre cette menace ?! »
« Parce que ça n’en vaut pas la peine. Parce que nous avons mieux à faire. Parce que pour nous, intervenir coûte plus cher que ne rien faire. Si les hommes-sables atteignent un jour nos frontières, nous ne laisserons pas passer un seul grain de sable vivant ! »
Ça… Ves avait déjà entendu ces arguments. Chaque fois qu’on demandait à un Vendridien ou à un Hexer pourquoi il se tournait les pouces, il répondait par les mêmes paroles impitoyables, sans la moindre compassion pour les citoyens piégés dans les États frontaliers.
Il ne s’attendait simplement pas à ce que Gloriana reprenne ces opinions mot pour mot !
« Pourquoi ? » demanda-t-il simplement.
Elle le regarda comme une Hexer plutôt que comme sa petite amie.
« Parce que les États menacés ne comptent guère pour nous. Je sais que ce n’est pas juste de te dire ça, mais c’est la vérité. Nous avons à peine une raison de nous soucier des États de troisième ordre. »
Ves baissa la tête. Il détestait ses paroles, mais une part de lui savait qu’elles étaient vraies. D’un point de vue militaire, économique et culturel, les États de troisième ordre ne contribuaient presque pas au développement d’un secteur stellaire. Dans bien des secteurs, les États de deuxième ordre constituaient les piliers dominants de la civilisation humaine !
« Partages-tu ce mépris des États de troisième ordre ? »
« … Avant, oui. » Elle posa ses couverts. « Maintenant, je n’en suis plus si sûre. Tu dois comprendre que je ne m’étais jamais vraiment penchée sur la situation des États de troisième ordre. Ce n’est qu’en te rencontrant que j’ai compris que même les États les plus pauvres pouvaient offrir quelque chose de précieux. Des gens comme toi sont des diamants bruts qui justifient leur existence !
Je suis très reconnaissante à la République Lumineuse d’avoir produit un concepteur de méchas aussi beau et compétent que toi ! »
Ves trouvait à redire à son raisonnement, mais au moins, elle ne méprisait pas son État. Il ne savait pas s’il aurait supporté qu’elle continue à dénigrer la République Lumineuse.
« En bref, ta mère pense qu’il est plus sûr pour toi de m’accompagner dans la République Lumineuse, qui se trouve justement sur le chemin de l’invasion des hommes-sables, que de rester dans l’Hégémonie ? »
Elle eut un petit rire, clair comme une clochette. « Hihihi ! Dit comme ça, c’est bizarre, pas vrai ? Je ne m’inquiète pas. Si les hommes-sables arrivent, je doute qu’ils puissent vaincre mon Bataillon de Gloire. Si la situation tourne mal, ils pourront toujours couvrir ma fuite.
Je ne peux pas en dire autant si je reste dans mon État d’origine. »
Ves se gratta la tête. Gloriana lui cachait bien des choses, et il savait qu’il valait mieux ne pas poser de questions. Un État aussi vaste, puissant et complexe que l’Hégémonie avait sûrement son lot de luttes intestines. Il était simplement beaucoup plus difficile d’en entendre parler, car l’Hégémonie tenait à présenter un front uni aux étrangers.
« Alors… tu comptes rester avec moi dans la République Lumineuse jusqu’à ce que les hommes-sables te forcent à fuir ? »
« Ça n’arrivera pas. La République Lumineuse ne succombera jamais aux hommes-sables ! »
« C’est la conclusion d’un rapport d’analyse de l’Hégémonie sur mon État ? »
Elle secoua la tête. « J’ai foi en toi. J’ai foi en tes méchas. Tu ne travailles pas sur un nouveau mécha conçu pour contrer cette menace ? C’est tellement frustrant que tu aies bloqué les systèmes de surveillance dans tes quartiers et ton laboratoire ! Comment une fille comme moi peut-elle admirer son homme au travail si tu m’empêches sans cœur de le voir ?! »
« Je ne suis pas un artiste de spectacle. » Ves répondit avec calme, tout en continuant à se remplir l’estomac. « Un homme comme moi tient à son intimité. »
« Moi aussi, je tiens à mon intimité. » Elle lui adressa un sourire effronté. « Si Melody ne suivait pas les ordres de ma mère, je t’aurais déjà entraîné dans mes quartiers pour profiter de notre intimité à huis clos. »
« Hum ! » L’assistante en question lança à Ves un regard désapprobateur depuis le côté de la salle à manger.
Pourquoi cette Benny au féminin le regardait-elle de travers ? Il n’avait rien dit d’offensant ! C’était Gloriana, la coupable !
« Écoute, Gloriana, concevoir des méchas est quelque chose de profondément sacré pour moi. Je suis tout à fait prêt à collaborer avec d’autres concepteurs sur des projets communs, mais quand je travaille seul, je ne suis pas à l’aise si un voyeur me fixe. »
« Eh bien, en tant que petite amie, je dois veiller à ce que tu ne conçoives plus jamais un mécha tout seul ! Ça ne te paraît pas triste de t’enfermer dans ton laboratoire pour concevoir un mécha en solitaire ? Tu m’as, maintenant ! Je resterai à tes côtés et je m’assurerai que tu ne perdes pas la tête en t’éloignant de moi quand tu seras absorbé par la conception de tes méchas ! »
Ves aurait soutenu que la présence de Gloriana finirait forcément par le rendre fou ! Pour retrouver un peu de santé mentale, rien ne valait la solitude et l’isolement pendant la conception d’un mécha.
Bien sûr, Ves n’osa pas exprimer cette opinion. Il adressa plutôt un sourire crispé à sa petite amie enthousiaste.
« Je ne vois pas en quoi tu pourrais m’aider. Tu conçois uniquement des méchas sur mesure, non ? »
« C’est vrai. »
« Alors, tu ferais mieux de ne pas me déranger quand je travaille. »
« Non. Je travaillerai à tes côtés dès que j’en aurai l’occasion ! »
« Comment est-ce possible ? »
Elle sourit et fit claquer sa langue, comme s’il était un petit garçon perdu. « Ves, Ves, Ves… Mes restrictions ne concernent que les projets dont je suis la conceptrice principale. Si c’est moi qui décide, je veux que tout soit aussi parfait que possible. Mais si c’est toi qui prends les décisions, je ne peux que faire des suggestions et t’aider sur les aspects moins importants de la conception. Je peux faire des calculs pour toi.
Je peux effectuer des simulations pour toi. Même si tu ne suis pas mes suggestions, ça ne me dérange pas. »
Ça… Ves ne s’attendait pas à ce que Gloriana puisse aussi contribuer à des projets de conception ordinaires !
Son point de vue changea complètement ! Si Gloriana disait vrai, Ves pourrait tirer un immense profit de la participation d’une Compagnonne très intelligente et compétente à tous ses projets !
Il peinait à comprendre les limites qu’elle s’imposait.
« Je croyais que les méchas de grande diffusion étaient totalement incompatibles avec ta philosophie de conception. »
« C’est vrai. »
« Alors, ça ne te fera pas de mal de te forcer à contribuer à la conception d’un mécha destiné à être piloté par de nombreux pilotes ? »
« Ça ira. Je ne suis pas aussi inflexible que tu le crois. J’ai dû adapter ma philosophie de conception à de nombreuses reprises pour surmonter les problèmes pratiques rencontrés au cours de ma carrière. J’ai déjà contribué à la conception de quelques méchas destinés à la production de masse. Comme je l’ai dit, c’est toi qui dois diriger tes projets. »
« Je vois. Je comprends. Enfin, je crois. »
Il devait encore voir s’ils travailleraient bien ensemble, mais il commença à se demander s’il devrait l’intégrer à son projet de conception actuel.
Même si son projet de Soldat désolé était déjà au stade du prototype, elle pourrait peut-être lui suggérer un élément crucial qui lui avait échappé dans la conception de son mécha !