Chapitre 1 503
Après mûre réflexion, Ves décida d’appeler son prochain modèle de mécha le Soldat désolé.
Ce nom résumait ce qu’il ressentait à propos de son prochain modèle.
« Le Soldat désolé n’est pas un mécha tape-à-l’œil et coûteux. Il n’est pas conçu pour choyer son pilote ni servir d’atout maître. »
Ves imaginait plutôt des Soldats désolés déployés en grand nombre dans l’espace. Les méchas tireurs au fusil balistique volaient en formation et tiraient des salves régulières sur les vaisseaux sandmen qui s’approchaient au loin.
De temps à autre, d’immenses rayons laser frappaient les méchas. Ceux-ci n’avaient aucune chance d’en réchapper. Le mieux qu’un pilote pouvait espérer, c’était que le rayon touche assez loin du cockpit pour lui laisser une chance de survivre. Esquiver et adopter une trajectoire évasive ne pouvait pas suffire à les sauver à tous les coups.
« Au bout du compte, chaque Soldat désolé est sacrifiable. Je dois simplement veiller à ce que son sacrifice en vaille la peine et que les autres méchas puissent finir le travail. »
Même si ses méchas étaient destinés à servir de chair à canon, Ves voulait leur conférer autant de valeur que possible, malgré leurs contraintes. Il voulait faire du Soldat désolé l’un des meilleurs modèles de mécha dans sa gamme de prix.
« Mettre ma spécialité à profit est un moyen d’en augmenter la valeur, mais ce n’est pas le seul. Les performances pures comptent aussi ! »
Ves se mit à parcourir les licences de composants détenues par son entreprise. Beaucoup étaient obsolètes ou ne convenaient pas au mécha qu’il avait en tête.
« Je vais devoir investir un peu de capital pour acquérir de nouvelles licences. »
Heureusement, les licences de composants destinés aux méchas bon marché étaient généralement moins sophistiquées et donc moins coûteuses. De plus, tout le monde s’attendait à ce que la transition vers la prochaine génération de méchas ait lieu très bientôt. Quel concepteur de méchas assez fou achèterait une licence de composant sur le point de devenir obsolète ?
Pour cette raison, de nombreuses licences de composants pour méchas bas de gamme ne valaient plus rien. Leur prix, déjà relativement faible, avait encore chuté, car les développeurs et les détenteurs de licences voulaient tirer le maximum de leur propriété intellectuelle avant qu’elle ne perde presque toute sa valeur !
Après avoir passé quelques heures à parcourir le catalogue de composants de l’AMM, Ves se rendit compte qu’il pouvait se procurer un ensemble complet de licences de composants convenables pour moins d’un milliard de crédits brillants !
« Ça reste une grosse somme, mais ce n’est un problème ni pour moi ni pour la LMC ! »
Bien sûr, le coût restait un obstacle pour les Novices et les Apprentis qui géraient de petites boutiques de méchas, mais la LMC pouvait facilement se le permettre.
Il lui fallut quelques heures de coordination avec le siège de la LMC pour obtenir les licences à son nom, mais l’affaire finit par être conclue.
Ves s’empressa alors d’assembler les composants fraîchement acquis dans une ébauche de conception hâtive.
Une première version du Soldat désolé prit bientôt forme ! Tandis que Ves assemblait rapidement les pièces pour former une structure cohérente, il examina son ouvrage.
Il n’avait pas encore défini sa vision du mécha, si bien que la forme actuelle de l’ébauche ne reflétait pas son objectif final.
Elle correspondait néanmoins étroitement à ses exigences.
« C’est un mécha solennel, conçu pour accomplir son devoir et inciter les autres à faire de même. »
Une décision stylistique importante consistait à donner au Soldat désolé une apparence bien plus sobre et fonctionnelle qu’à ses modèles haut de gamme.
Ce n’était pas un Seigneur de Cristal, que Ves avait conçu comme un mécha destiné aux chefs et aux officiers de méchas.
Ce n’était pas non plus un Titan de l’Aurore, conçu pour surpasser presque tous les autres méchas en matière de défense !
« Mon mécha ne remportera aucun prix pour ses performances, c’est certain ! »
Ce mécha s’adressait au simple soldat parmi les pilotes. Ves savait que de nombreux spécialistes du combat rapproché étaient en train de se reconvertir pour maîtriser le pilotage de méchas à distance.
Aucun de ces pilotes n’était capable de tirer le meilleur parti d’un mécha puissant. Ils avaient davantage besoin d’un mécha fiable et efficace, qui fasse le travail sans coûter trop cher.
Son revêtement brun sable, plutôt banal, renforçait son esthétique utilitaire. Il suffisait de regarder le Soldat désolé pour comprendre qu’il n’avait été conçu que pour accomplir son devoir ! Rien de plus ! Rien de moins !
À l’encontre de son instinct, qui le poussait à distinguer ses produits de ceux de la concurrence, Ves estimait en réalité préférable d’opter pour un extérieur sobre.
L’apparence de l’ébauche correspondait parfaitement aux goûts du marché de la République Lumineuse. Son allure utilitaire, inspirée du militaire, faciliterait non seulement la fabrication et les réparations du mécha, mais réduirait aussi le risque d’indisposer ou de rebuter les clients étrangers.
Ves souhaitait surtout servir la République Lumineuse avec son prochain modèle, mais il nourrissait également l’ambition de le rendre populaire dans les États menacés.
Au cours de sa tournée actuelle, Ves avait déjà constaté que les marchés de méchas avaient des normes et des goûts différents. Il arrivait que les divergences soient considérables, comme dans le Protectorat d’Ylvain, mais la plupart du temps, les méchas à l’allure neutre ne posaient aucun problème.
Pour un artiste comme Ves, qui aimait considérer ses méchas comme des toiles, il était difficile de se retenir d’ajouter quelques ornements visuels à son modèle. Il fit de son mieux pour ne pas céder à la tentation.
S’il se laissait aller, la complexité du Soldat désolé augmenterait. La fabrication de son blindage serait plus compliquée, tout comme celle des pièces de rechange.
« Même si cela ajoute cent mille crédits brillants à la facture, la différence peut être énorme si le Soldat désolé est déployé en très grand nombre ! »
Contrairement à ses autres méchas haut de gamme, Ves s’attendait à ce que ses clients achètent les Soldats désolés par lots, plutôt qu’à l’unité. Le prix abordable du modèle faciliterait les achats en quantité, et les avantages étaient considérables.
Si le Soldat désolé constituait le seul modèle de mécha à distance d’une unité, celle-ci pourrait simplifier ses opérations de maintenance et de logistique.
Il était beaucoup moins contraignant d’entretenir un seul modèle de mécha que plusieurs à la fois ! L’unité concernée n’aurait qu’à acheter un lot unique de pièces détachées et de fournitures pour couvrir la plupart de ses besoins, sans avoir à gérer de problèmes d’incompatibilité.
Ves avait une solide expérience pratique de la manière dont les unités et les régiments de méchas géraient leur maintenance. Il s’en servit à bon escient pour affiner l’ébauche et réduire autant que possible les tracas quotidiens des techniciens.
Plus il retouchait son ébauche, plus il remarquait les effets de ses récentes améliorations. Il en avait déjà eu un aperçu en concevant l’Annihilator de la Spyre Helix, mais l’amélioration de ses compétences en mécanique et en métallurgie, ainsi que son affinité accrue avec les méchas, lui apportaient des progrès considérables !
Non seulement il était devenu plus productif et achevait son ébauche plus rapidement, mais il en avait aussi élevé la qualité. Ves estimait que son niveau actuel pouvait facilement rivaliser avec celui de Concepteurs compagnons plus âgés et expérimentés, qui exerçaient depuis cinquante ou cent ans !
« Heureusement que j’ai d’abord amélioré les bonnes compétences ! »
À présent, ses compétences en mécanique, en métallurgie et en physique avaient toutes atteint le niveau Senior. Cela signifiait qu’il avait acquis des bases très solides dans ces domaines vastes et complexes.
Elles n’avaient peut-être rien d’exotique ou de passionnant, mais de solides fondations étaient indispensables pour concevoir un mécha efficace, avec le moins de défauts possible. À la seule vue de son ébauche, Ves pouvait déjà juger que sa conception finale serait très peu sujette au gaspillage !
« C’est essentiel pour un mécha bon marché comme le Soldat désolé ! Comparé à mes modèles haut de gamme, je dois faire plus avec moins. Je ne peux pas me permettre de gaspiller le moindre matériau dans ma conception ! »
Ves avait beau penser beaucoup de bien du Soldat désolé, ses performances resteraient moyennes, même comparées à celles des autres méchas économiques du marché. Même s’il distinguait son produit en mettant sa spécialité à profit, il devait tout de même fixer un prix agressif pour rendre son nouveau modèle viable sur le marché hautement concurrentiel des méchas tireurs au fusil balistique.
Autrement dit, la marge sur le Soldat désolé ne serait jamais impressionnante. La LMC aurait de la chance si elle atteignait vingt pour cent.
« Ça ne durera pas éternellement, se dit Ves avec amertume. Le moment choisi pour cette conception est catastrophique. Dès que la nouvelle génération de méchas arrivera, le Soldat désolé sera aussitôt catalogué comme un mécha de l’ancienne génération ! »
Une fois ce changement survenu, les bénéfices de son entreprise ne manqueraient pas de diminuer ! Si la demande pour son nouveau produit ne décollait pas, conserver une marge de cinq pour cent pourrait devenir hors de portée !
Ves estimait que ce pourcentage représentait le minimum pour que la LMC continue à produire le modèle. Si les bénéfices de l’entreprise sur le Soldat désolé passaient sous ce seuil, autant se remettre à fabriquer des copies d’un mécha sous licence populaire !
« Ce sera mon plus grand défi », marmonna-t-il.
Il fixa un prix cible de vingt à vingt-quatre millions de crédits brillants pour son prochain mécha. Cela signifiait qu’il devait maintenir le coût de production d’un Soldat désolé à seize millions de crédits brillants ou moins !
Malgré ses nombreux atouts, Ves devait encore relever un défi de taille !
« Même des Concepteurs de méchas seniors devront se surpasser pour réduire les coûts à ce point ! »
De solides fondations ne suffisaient pas. S’il voulait tirer davantage d’efficacité de sa conception du Soldat désolé, il devait acquérir des compétences plus ciblées !
Peut-être était-il temps d’améliorer certaines de ses sous-compétences !
« Ça fait un bail que je ne l’ai pas fait », marmonna-t-il.
La dernière fois qu’il avait amélioré ses compétences, c’était lorsqu’il avait dépensé ses points de conception pour renforcer ses compétences en mécanique et en métallurgie. Maintenant qu’il avait accompli les missions d’amélioration correspondantes et assimilé ces compétences, il avait probablement accès à de toutes nouvelles sous-compétences spécialisées !
Ves estimait que la mécanique et la métallurgie étaient les domaines les plus importants pour le Soldat désolé. C’était un mécha simple et bon marché, sans gadget sophistiqué ou coûteux.
« Le Soldat désolé n’a pas la place pour la complexité. Je dois atteindre tous mes objectifs en dépensant le moins de ressources possible ! Il me faut absolument savoir comment assembler un mécha et tirer le meilleur parti des matériaux disponibles ! »
Il interrompit temporairement son travail de conception et se rendit dans la salle de bains, non sans avoir attrapé Lucky. Après avoir pris toutes ses précautions, il matérialisa le communicateur de son Système et en fit apparaître l’interface.
« Statut. »
Peu de choses avaient changé depuis sa dernière vérification. Il voulait simplement savoir combien de points de conception il avait accumulés.
Points de conception : 430 213
« C’est moins que je ne le pensais », fronça-t-il les sourcils.
Il comprit pourquoi en y réfléchissant. Les ventes de ses modèles existants s’étaient effondrées. Depuis que la LMC s’était mise à produire un modèle sous licence, Ves ne gagnait plus aucun point de conception. Il ne pouvait même pas espérer en obtenir grâce aux ventes de méchas virtuels, puisqu’elles avaient déjà atteint les limites fixées par le Système !
Il n’y pouvait rien, sinon achever la conception du Soldat désolé aussi vite que possible.
Après un bref instant de réflexion, il décida de fixer son budget d’achat à trois cent mille points de conception !
« Ça fait beaucoup de points de conception ! »
Ves estimait néanmoins devoir dépenser sans compter pour parvenir à réduire le coût de son prochain modèle. Les sous-compétences qu’il acquérait ce jour-là lui seraient utiles non seulement pour son projet en cours, mais aussi pour tous les suivants !
« Mon investissement ne sera pas vain », se rassura-t-il.
Il se tourna vers l’arbre des compétences du Système.
Un arbre entier de compétences et de sous-compétences se ramifiait dans toutes les directions. Comparées à la dernière fois, les branches inférieures de son arbre s’étaient considérablement développées. Ves y remarqua de nombreuses nouvelles sous-compétences.
Certaines semblaient très intéressantes, mais leur prix en points de conception était à la hauteur de leur attrait !
Ves fronça les sourcils. « Je n’en ai pas forcément besoin. Si j’apprends trop de compétences sans rapport, je ne ferai que brouiller ma philosophie de conception. »
Il décida de s’en tenir aux bases. Une compétence un peu plus générale et polyvalente ne créerait aucune incompatibilité avec son style de conception si particulier.
Il comptait choisir quelques sous-compétences susceptibles de faire une différence modeste, mais bien perceptible, et d’améliorer l’efficacité de ses méchas.
Il fredonna joyeusement en examinant lentement les options qui s’offraient à lui.