Chapitre 1 501
Les changements en cours dans la République Lumineuse et au Rideau Nuageux lui donnaient vraiment le mal du pays.
Son pays avait connu d’immenses bouleversements, qui avaient transformé presque toutes les facettes de sa société ! Le gouvernement n’avait rien épargné pour renforcer ses défenses et se préparer à l’inévitable assaut des hommes-sable !
Ves voulait rentrer au plus vite pour guider la LMC à travers la crise actuelle !
« Il ne me reste qu’une escale avant que ma flotte ne prenne le chemin du retour, se rappela-t-il. J’ai encore des affaires à régler au Dominion Hertog. Sauter cette étape ne m’apporterait rien. »
Après le départ de son assistant traître — hum, patriote — qui venait de lui faire son briefing quotidien, Ves se plongea dans ses réflexions.
Avec Nitaa en faction et Lucky qui se faufilait sur son corps, Ves s’efforça de mettre de l’ordre dans les événements des derniers jours. Ses récentes réflexions sur sa philosophie de conception, les réactions à l’invasion des hommes-sable et les doubles jeux de Gavin bouillonnaient dans son esprit comme une soupe.
Ces sujets n’avaient pas forcément de rapport entre eux, mais plus Ves y réfléchissait, plus il entrevoyait un moyen de les relier.
Depuis plusieurs jours, Ves s’efforçait de trouver l’inspiration afin de se forger une vision audacieuse et adaptée à son projet de conception actuel. Sans idée directrice pour guider ses efforts, comment aurait-il pu concevoir un mécha fusilier spatial qui sorte du lot ?
Alors qu’il allumait son terminal et parcourait distraitement les derniers articles d’actualité de la République Lumineuse, la graine semée dans son esprit commença à germer.
De quoi les États frontaliers manquaient-ils le plus ? Pourquoi s’étaient-ils effondrés des mois avant la date prévue ?
« Trop de citoyens ont baissé les bras ! Même les pilotes de mécha et les officiers militaires ont perdu espoir ! »
Ves ne leur en voulait pas. L’invasion des hommes-sable les avait tous pris par surprise. Presque aucun État frontalier n’avait eu le temps de consolider ses défenses avant que les flottes des hommes-sable ne déferlent depuis les confins reculés et ne s’abattent sur l’espace civilisé comme une marée !
Aucun citoyen sain d’esprit ne resterait sur place pour sacrifier sa vie dans une cause désespérée, juste afin de retarder l’invasion des hommes-sable au profit d’autrui. Plutôt que de mourir pour le bien-être d’inconnus, mieux valait sauver sa peau !
Pourtant, bon nombre de pilotes de mécha courageux étaient restés dans leur État jusqu’à ne plus pouvoir tenir leurs positions. Certains étaient même restés jusqu’au bout !
Les récits de courage et de sacrifice dans les États frontaliers circulaient en nombre sur le réseau galactique, mais ils restaient rares. À présent, la plupart des histoires portaient sur les innombrables réfugiés qui s’entassaient à bord de tous les vaisseaux disponibles !
Ces réfugiés avaient abandonné leur État tout en ayant le sentiment d’avoir eux-mêmes été abandonnés.
La situation était bien triste. La cohésion sociale des États frontaliers avait été trop faible pour unir leur population au moment où elle en avait le plus besoin.
« Heureusement, la République Lumineuse est mieux lotie. »
Les États les plus éloignés de la frontière avaient non seulement davantage de temps avant l’arrivée des hommes-sable sur leur territoire, mais ils avaient aussi tiré les leçons des erreurs des États frontaliers.
À tout le moins, les Brighters qui cherchaient à fuir la République Lumineuse, privant ainsi l’État d’une main-d’œuvre précieuse, étaient relativement peu nombreux !
Le gouvernement ne pouvait empêcher de partir ceux qui le voulaient vraiment, mais la plupart des Brighters étaient convaincus d’être assez solides pour résister à l’imminente offensive extraterrestre !
La République Lumineuse n’était pas la seule à vouloir tenir bon. Les Vesiens étaient tout aussi déterminés à défendre leur État et à vaincre les extraterrestres !
En comparant l’attitude des réfugiés à celle des citoyens de la République Lumineuse et du Royaume de Vesia, Ves crut avoir trouvé l’élément déterminant qui faisait toute la différence !
« C’est le devoir ! Nous servons parce que c’est ce qu’on attend de nous ! Nous combattons parce que c’est notre devoir ! »
Le devoir !
Ves savait que le devoir ne garantissait pas la victoire face à une menace écrasante, mais l’invasion des hommes-sable n’avait pas encore atteint le point où toute résistance était vaine.
Tant que chacun ferait son devoir, les lignes de défense tiendraient ! Tous les analystes qui commentaient la crise actuelle étaient d’accord sur ce point ! Une flotte de guerre de l’ACF était en route pour anéantir les lignes arrière de l’empire des hommes-sable ; les États menacés n’avaient donc qu’à tenir assez longtemps pour épuiser les vagues d’envahisseurs !
Ves cerna enfin le thème qu’il voulait intégrer à son prochain mécha !
« C’est le devoir ! Voilà ce que je cherchais depuis tout ce temps ! »
Comme si une lumière avait dissipé les ténèbres qui le désorientaient, il avait enfin trouvé son cap ! Il savait désormais autour de quoi devait s’articuler son mécha fusilier spatial pour se rendre suffisamment utile et faire la différence !
Ves décida de mettre le devoir au cœur de sa conception pour plusieurs raisons.
Premièrement, il voulait faire son devoir en concevant un mécha capable d’aider la République Lumineuse et les autres États à repousser les hommes-sable. Il pensait que le modèle qu’il s’apprêtait à imaginer serait l’une des meilleures solutions disponibles sur le marché.
Deuxièmement, il voulait que les pilotes de mécha qui défendaient leur État fassent eux aussi leur devoir. Même s’ils ne disposaient pas de méchas coûteux, les hommes et les femmes courageux qui tenaient la ligne de front méritaient tout le soutien possible.
« Les méchas sont le soutien le plus important des pilotes ! Tout le reste n’est que secondaire ! Tant que leurs méchas seront solides et fiables, les pilotes accompliront leur devoir avec confiance ! »
En insistant sur le devoir dans sa prochaine conception, Ves espérait non seulement apporter sa contribution, mais aussi inciter les pilotes à tenir bon dans les circonstances les plus difficiles !
C’était là sa troisième raison, et peut-être la plus convaincante aux yeux des acheteurs de méchas !
« La République Lumineuse attend de chaque pilote de mécha qu’il fasse son devoir. Nos défenses ne tiendront que si chacun croit en lui-même ! »
Le Corps des méchas jouerait sans aucun doute le rôle principal dans le conflit à venir, mais on attendait des forces privées qu’elles allègent la charge de l’armée.
Les régiments de méchas de l’armée de la République Lumineuse ne pouvaient couvrir qu’une partie du territoire.
Les petites planètes et les systèmes stellaires avaient eux aussi besoin de protection. C’était là qu’intervenaient les corps de mercenaires et les sociétés de sécurité engagés par l’État. Si tous les mercenaires et les pilotes de mécha des entreprises faisaient leur devoir, la République Lumineuse aurait assez de soldats pour retarder les hommes-sable et donner aux régiments auxiliaires le temps d’être opérationnels !
« Dans les États frontaliers, les forces locales ont été les premières à fuir ! Presque aucun corps de mercenaires n’est resté ! »
La fuite de tant de forces privées avait non seulement affaibli les lignes de défense, mais aussi semé la panique ! En voyant partir tant de méchas et de vaisseaux des États frontaliers, de nombreux citoyens avaient perdu espoir et s’étaient laissés entraîner dans le Grand Exode !
Une fois que la vague de départs avait pris de l’ampleur, il était bien trop tard pour l’arrêter !
« C’est comme une réaction en chaîne. Une première panique en entraîne d’autres ! »
Il était vital d’empêcher cette réaction de se déclencher, en l’enrayant dès le début ! Voilà pourquoi la République Lumineuse exhortait chacun à croire en la victoire contre les hommes-sable, à condition de garder son courage !
« Le gouvernement met le paquet ! » conclut Ves à la lumière de toute la manipulation médiatique qu’il avait observée au fil de ses recherches.
Ves comparait les mesures de la République Lumineuse au style de commandement du major Verle, axé sur le moral, mais à une tout autre échelle. Tous deux s’efforçaient d’entretenir l’espoir et encourageaient chacun à faire son devoir, que ce soit en combattant sur le front ou en participant à la production de fournitures indispensables.
De nombreux États adoptaient des approches similaires.
Pour une fois, les Vesiens avaient mis leurs querelles de côté et s’étaient véritablement unis.
Le Protectorat d’Ylvain ralliait tous les croyants en faisant appel à leur foi.
Les deux États voisins de la République Lumineuse parvenaient tous deux à renforcer la cohésion de leur peuple. Ils étaient déjà habitués à obéir à l’autorité et n’avaient rien de faibles ou de lâches.
Ves admirait tout particulièrement les Ylvainiens, qui s’étaient portés volontaires pour le service militaire alors qu’ils n’y étaient pas formés. Les Dynasties Kronon, Poxco et Curin avaient chacune déployé leurs Messagers transcendants dans différents centres de population pour susciter le soutien et inciter les Ylvainiens à se sacrifier pour le bien de la Foi Ylvainienne !
Bien sûr, tous les États ne parvenaient pas à rallier leurs citoyens et à les convaincre de rester pour soutenir l’effort de guerre.
Les Reinaldais, par exemple, quittaient leur État en masse. Les marchands profiteurs, qui avaient fait d’énormes bénéfices en temps de paix, avaient entassé tout ce qu’ils pouvaient emporter dans leurs vaisseaux et étaient partis chercher fortune ailleurs dès qu’il était devenu clair que l’AMM ne viendrait pas à leur secours !
La fuite de ceux qu’on appelait les « piliers de la communauté » avait poussé de nombreux autres Reinaldais à faire leurs bagages et à partir ! Ils avaient dépensé l’essentiel de leur fortune pour acheter une place à bord de vaisseaux bondés, dont les capitaines rançonnaient ces lâches autant que possible !
« La République de Reinald est condamnée », conclut Ves.
La prétendue « Alliance de la Feuille Gelée », qui unissait plusieurs États plus faibles comme la République de Reinald au sein d’une alliance militaire, avait réussi à dissuader les États plus puissants d’envahir leurs territoires.
Mais si leur alliance militaire avait fonctionné contre leurs voisins, elle ne signifiait rien face aux hommes-sable, implacables ! Alliance ou pas, les extraterrestres n’en avaient que faire !
À l’idée de mener une véritable guerre pour la première fois depuis des siècles, les Reinaldais étaient morts de peur ! Face aux nouvelles accablantes et aux images diffusées depuis les États frontaliers, presque aucun Reinaldais n’avait le courage de défendre un État qui, de toute façon, n’avait jamais vraiment su lui inspirer de loyauté !
Pour l’instant, les Honorés montraient qu’ils étaient déterminés à défendre les territoires de la République de Reinald. Mais combien de temps pourraient-ils tenir tandis que leurs proches et leurs amis fuyaient à toute allure ?
Ves n’avait jamais eu une haute opinion des Honorés. Leur préparation au combat n’avait jamais été mise à l’épreuve dans un conflit réel. Face à un ennemi implacable qu’on ne pouvait soudoyer, les Honorés seraient forcés de livrer de véritables batailles pour l’emporter.
« Impossible ! »
Il était peut-être un peu trop injuste envers les Honorés, mais il les avait toujours considérés comme faibles et incompétents après tant d’années de paix.
Les bandes de pirates officieuses auxquelles la République de Reinald faisait appel pour faire pression sur le Royaume de Vesia et d’autres États non alliés n’étaient pas fiables non plus ! Sans même parler d’accomplir leur devoir, on ne leur en avait jamais confié un, pour commencer !
Même si tous leurs membres étaient reinaldais, les pirates étaient trop égoïstes et trop lâches pour risquer leur vie au nom d’un idéal abstrait !
Les résultats très différents observés d’un État à l’autre dépendaient entièrement de la volonté de leur population à faire son devoir. Même si les pilotes de mécha étaient prêts à combattre, les citoyens pouvaient déjà avoir perdu courage !
« C’est un problème crucial pour la survie des États menacés ! Et ma spécialité est particulièrement adaptée pour y remédier ! »
Ves connaissait ses points forts. Le marché commençait lui aussi à les reconnaître grâce à ses produits.
Quoi de mieux que de tirer pleinement parti de sa spécialité pour concevoir un mécha destiné à inspirer chacun à faire son devoir ?
« Peu importe qu’on m’accuse de laver les cerveaux : un tel mécha sera sans aucun doute utile à mes clients ! »
Il imaginait déjà le marché s’arracher un produit capable non seulement de renforcer la détermination des pilotes de mécha, mais aussi d’inciter ceux qui les entouraient à faire leur devoir !
Ce serait comme concevoir une version produite en série du Messager transcendant !
« Mon prochain mécha sera à la fois une machine de guerre et un monument destiné à remonter le moral ! Si j’en vends assez, je pourrai à moi seul influer sur l’issue de cette crise ! »