Chapitre 1 487
La Société des Méchas Vivants se trouvait au bord du précipice. L’invasion des hommes-sable avait bouleversé le marché des méchas du jour au lendemain. Les États proches de la frontière avec la Frontière ne voulaient plus que des méchas capables de combattre efficacement les hommes-sable.
La Société des Méchas Vivants ne proposait encore aucun mécha répondant à ce critère, mais Ves croyait pouvoir remédier à ce problème très bientôt.
« Si je consacre tous mes efforts à concevoir un mécha de tir capable de réduire les hommes-sable en miettes, je peux en mettre un au point en quelques mois, déclara-t-il. Tout dépend de la complexité de la conception. »
Gavin arpentait la pièce, réfléchissant au type de mécha qui pourrait aider la Société des Méchas Vivants à sortir de l’ornière et à jeter les bases de sa croissance future.
« Je pense qu’il faut d’abord se demander si tu devrais concevoir un mécha terrestre, aérien ou spatial. »
« Spatial. »
« Quelle rapidité ! »
« J’ai déjà affronté les hommes-sable. On peut les combattre dans l’espace, mais il est incroyablement difficile de leur résister au sol. »
« Pourquoi ça ? »
« Ils se déplacent trop vite au sol. Les méchas terrestres sont limités par la gravité et le relief, contrairement aux hommes-sable, qui subissent bien moins de contraintes : ils traversent le terrain et engloutissent tout sur leur passage plus vite qu’un mécha léger ne peut sprinter ! »
« Donc, si une flotte d’hommes-sable atterrit à la surface, ils deviennent beaucoup plus dangereux, c’est bien ça ? »
« Ouais. Il vaut nettement mieux les combattre dans l’espace : les distances immenses donnent aux méchas davantage de temps pour les décimer. Les armes balistiques et cinétiques manquent de précision à longue portée dans l’espace, à cause du temps de trajet des projectiles, mais ça reste moins risqué.
Le plus gros souci d’une force de méchas spatiaux, c’est de garder ses distances avec les hommes-sable et d’essuyer les tirs de laser occasionnels de leurs vaisseaux. »
Les hommes-sable étaient réputés pour leurs attaques d’engloutissement à courte portée, mais ils avaient aussi de quoi mordre à distance. Les lasers tirés par leurs vaisseaux étaient extrêmement puissants, surtout lorsqu’ils tiraient en salve !
« D’accord. Je comprends. Ce sera donc un mécha spatial. Quelle fourchette de prix visons-nous ? »
« Il ne peut pas coûter aussi cher que le Blackbeak ou le Seigneur de Cristal, décida aussitôt Ves. Mais je ne veux pas non plus concevoir quelque chose de trop bon marché. Quand la prochaine génération de méchas arrivera, je ne veux pas que mon modèle perde tant de valeur que sa marge bénéficiaire inexistante passe directement dans le rouge. C’est beaucoup plus probable avec les méchas bas de gamme. »
Gavin comprenait son raisonnement, mais souleva une objection.
« Dans ces circonstances, beaucoup de pilotes de mécha qui pilotaient des méchas de mêlée et autres se retrouvent libres. Même si tous ne savent pas piloter des méchas spatiaux de tir, je parie qu’ils suivent tous des formations accélérées en ce moment. La quantité compte davantage que la qualité, et cette crise ne tarira pas les réserves de pilotes. »
« Je vois. Tu as raison, Benny. Les méchas haut de gamme coûtent très cher. En perdre un au combat fait vraiment mal. Ils sont aussi plus difficiles à piloter. Pour un spécialiste des méchas de tir balistique, ce n’est pas un problème, mais les vagues de pilotes de mécha en cours de reconversion ne peuvent pas tout assimiler d’un coup. »
Ils échangèrent leurs idées et finirent par réduire leurs options à une seule.
« Je pense qu’il vaut mieux concevoir un mécha économique, suggéra Gavin en agitant le bras pour appuyer ses propos. On peut en vendre beaucoup s’il se vend environ vingt millions de crédits brillants dans la génération actuelle. On en écoulera encore davantage si on abaisse son prix à dix ou quinze millions. »
Ves grimaça à cette dernière idée. « Un mécha vendu entre dix et quinze millions de crédits ne sera pas très bon. Ses performances seront très basiques, surtout en matière de blindage. »
« Alors, conçois un mécha de première ligne. Dans une urgence comme celle-ci, qui se soucie qu’un mécha spatial ait des jambes ? Les supprimer rendra ton mécha plus rentable. »
« Ça le rendra aussi moins confortable pour les pilotes de mécha, répliqua Ves. Les méchas de première ligne sont destinés aux pilotes qu’on peut sacrifier, qui ont peu d’expérience ou de faibles aptitudes génétiques. »
« Personne n’aime vraiment piloter des méchas de première ligne. Si un pilote de mécha avait le choix, il choisirait toujours un mécha standard, pour sa plus grande souplesse, sa liberté de mouvement et d’autres avantages. »
Gavin avança plusieurs arguments en faveur des méchas de première ligne, mais Ves les rejeta tous. Malgré leurs avantages évidents dans la situation actuelle, il ne voulait pas en concevoir un.
« Je comprends où tu veux en venir, Benny. Les méchas de première ligne sont plus simples à concevoir, donc je n’aurai pas à y consacrer beaucoup de temps. Ils sont aussi faciles à fabriquer : on pourra en produire un grand nombre sans devoir franchir une longue courbe d’apprentissage. Et ils se vendront bien parce qu’ils sont bon marché. Mais un tel modèle ne tiendra pas la route quand commencera la prochaine génération de méchas. »
« La concurrence sera féroce dans la gamme des méchas spatiaux de tir à petit prix, Ves. Tous les Seniors et les Concepteurs compagnons contre lesquels tu rivalises se dépêcheront sans doute de publier leurs propres modèles capables de faire face efficacement à cette crise. »
« Ce n’est pas un problème. La concurrence ne me fait pas peur, répondit Ves avec assurance. J’ai beaucoup progressé ces dernières années. Maintenant que je suis établi comme Concepteur compagnon, je peux concevoir un meilleur mécha en beaucoup moins de temps ! En fait, j’ai l’intention de concevoir un produit gagnant pendant notre voyage de retour.
Quand nous arriverons en République Lumineuse, je compte présenter mon nouveau mécha spatial et en lancer immédiatement la production ! »
Quelle ambition ! Gavin avait du mal à croire que Ves serait capable de tenir ses promesses !
Il fallait dire que la conception du Titan de l’Aurore avait pris au moins sept mois à Ves ! Certes, ce mécha était beaucoup plus complexe que tous les autres qu’il avait conçus, mais même la moitié de ce délai aurait été interminable dans une période où tout évoluait si vite.
Pourtant, Ves était absolument convaincu de pouvoir concevoir en deux ou trois mois un bon mécha économique qui se démarquerait sur le marché !
Aux avantages que lui conférait son rang de Concepteur compagnon s’ajoutait le fait qu’il venait d’assimiler les connaissances de niveau Senior en mécanique et en métallurgie, ce qui avait porté son savoir à un tout autre niveau !
En outre, il avait aussi amélioré son affinité avec les méchas en fabriquant son premier mécha chef-d’œuvre. Ce changement profitait surtout à ses capacités de fabrication et d’assemblage, mais une partie de ses bénéfices rejaillissait aussi sur ses talents de concepteur.
Grâce à son intuition plus fine des méchas, il pouvait davantage s’appuyer sur son instinct et son jugement pour faire les bons choix de conception. Il avait également plus confiance en sa capacité à repérer les défauts et les configurations sous-optimales de ses méchas, ce qui réduisait le besoin de tester et d’optimiser ses créations.
Bien sûr, il faudrait tout de même procéder à quelques essais. Même si d’autres Concepteurs compagnons étaient capables de concevoir un mécha aussi vite que Ves, ils ne choisissaient pas forcément de le lancer aussitôt sur le marché. Quelques mois d’essais et d’itérations permettaient d’affiner une conception, de la rendre plus populaire et d’attirer davantage de clients sensibles à sa qualité.
D’ordinaire, Ves aurait plutôt suivi cette approche, mais avec la crise qui frappait les États frontaliers, il ne pouvait pas se permettre de traîner.
« Ce qui est impossible pour les autres ne l’est pas forcément pour moi, affirma-t-il avec force. Je suis parfaitement capable de relever ce défi ! Si j’y parviens, je ne me contenterai pas de maintenir la Société des Méchas Vivants à flot. Je la propulserai vers les sommets ! »
L’invasion des hommes-sable et toute la pression qu’elle exerçait ne désespéraient pas Ves. Au contraire, les difficultés qui l’accablaient ne faisaient qu’accroître sa volonté de prouver ses capacités et de concevoir un mécha qui deviendrait l’un des favoris pour résister aux hommes-sable !
Son désir accru de concevoir un mécha distinctif pour la Société des Méchas Vivants, qui contribuerait grandement à l’effort de guerre, attisait aussi sa passion.
Les enjeux étaient considérables ! Ves ne pouvait pas se permettre d’échouer dans son prochain projet. Si son prochain mécha se révélait raté, il aurait gaspillé de précieux mois qu’il aurait pu consacrer à sortir la Société des Méchas Vivants de sa léthargie et à renforcer son prestige.
Malgré tout, Ves avait toujours aimé les enjeux élevés. Quand il se retrouvait dos au mur, il lui était plus facile de puiser dans tout son potentiel.
« Tu es sûr de toi, patron ? Une fois que tu auras pris cette voie, tu devras aller jusqu’au bout. »
Ves sourit. « Je suis sûr de ma décision. Tu peux prévenir Calsie et les autres, à la Société des Méchas Vivants, pour qu’ils prennent les dispositions nécessaires. Je veux obtenir des analyses de marché sur l’évolution, dans les prochains mois, du marché des méchas spatiaux de tir équipés d’armes balistiques ou cinétiques. Contacte Marcella Bollinger pour qu’elle nous aide. »
« Compris. Je vais essayer d’envoyer ces rapports sur ton terminal d’ici deux ou trois jours. »
Ils discutèrent de quelques autres mesures avant que Gavin ne parte prendre les dispositions nécessaires. Tandis que Ves regardait son assistant s’éloigner, il se remit à gratter les joues de Lucky.
« J’apprécie vraiment l’avis de Gavin. Tu ne trouves pas qu’il mérite une promotion ou une récompense ? »
« Miaou. »
« Ta suggestion ne me plaît pas. Il n’a pas besoin de connaître mes secrets. Je peux simplement augmenter son salaire. Je pourrais aussi lui donner un titre de poste plus prestigieux qu’assistant de direction. »
« Miaou, miaou ! »
« Je sais que je ne traite pas Gavin à la hauteur de la loyauté qu’il m’a témoignée, mais j’ai vraiment peur de faire le mauvais choix. Il me suffit d’un seul faux pas pour ruiner toute ma vie et ma carrière. Je pense que Gloriana mérite d’entendre la vérité sur ma philosophie de conception bien avant Gavin. »
À moins que ce ne fût nécessaire, Ves préférait garder ses secrets pour lui. Gavin lui rendait déjà de précieux services comme assistant, sans rien savoir du fonctionnement réel de ses méchas.
Il n’y avait aucune raison de résoudre un problème qui n’existait pratiquement pas, surtout si la solution entraînait de nombreux risques inutiles.
Ves baissa les yeux vers Lucky et tendit la main pour lui gratter le ventre. Le chat protesta aussitôt !
« Tu as fini de manger ma Pierre P, pas vrai ? Quand est-ce que tu comptes me pondre une nouvelle gemme ? »
« Miaou. Miaou ! »
« Ne me mens pas ! Tu sais combien elles coûtent et comme il est difficile de s’en procurer ? Il ne m’en reste que cinq ! »
« Miaou ! »
Lucky se tortilla pour quitter ses genoux, puis flotta au-dessus de sa tête, hors d’atteinte.
Ves ne prêta aucune attention aux manœuvres de son animal et s’étira. Après plusieurs années, il avait enfin décidé de mettre fin à sa pause dans la conception de méchas commerciaux.
« Mon prochain projet ne portera pas sur un mécha personnalisé. Je vais recommencer à concevoir un mécha destiné au marché. »
Même en ces temps difficiles, Ves savait qu’il devait se donner à fond pour concevoir un mécha grand public qui se vendrait bien. Ses performances devaient au moins égaler celles des modèles concurrents dans la même gamme de prix. Il lui fallait aussi des avantages distinctifs, suffisamment convaincants pour inciter les clients à acheter son produit plutôt que ceux de ses concurrents.
« Mon prochain mécha inaugurera une toute nouvelle vague de méchas économiques ! Il annoncera ce qui nous attend ! »
L’une des raisons pour lesquelles il avait choisi de concevoir un mécha spatial de tir dans la gamme économique était qu’il avait toujours eu l’intention de s’attaquer un jour au marché des méchas bas de gamme.
La Société des Méchas Vivants avait d’abord prospéré grâce à la vente de méchas haut de gamme exceptionnels, mais Ves voulait toucher un public plus large.
Avec le niveau qu’il avait atteint, Ves croyait enfin avoir les moyens de conquérir une part de marché considérable ! Il ne se satisfaisait plus d’occuper une petite niche délaissée.
Il voulait jouer dans la cour des grands du marché des méchas !