Chapitre 1 482
L’objet nº 613, que Ves baptisa « pierre B », avait des propriétés simples. Il bloquait l’énergie spirituelle. Plus sa masse était importante, plus il bloquait efficacement cette énergie.
Ves pouvait facilement percer d’un coup spirituel une feuille de pierre B aussi fine qu’un ongle.
En revanche, superposer plusieurs feuilles de pierre B renforçait leur pouvoir de blocage comme si elles ne formaient qu’un seul bloc. La pierre B était donc bien plus facile à travailler.
Il découpa sans cesse de nouvelles feuilles rectangulaires dans la pierre B et les empila les unes contre les autres. Il continua jusqu’à ce que même sa sonde spirituelle à pleine puissance ne parvienne plus à traverser le matériau.
« C’est plutôt étrange. » Ves se gratta le menton. « Mon énergie spirituelle perd un peu de force et d’énergie si la pierre B n’est pas assez épaisse, mais elle parvient quand même à la traverser. Pourtant, dès que j’ajoute une seule feuille, la pierre B devient un mur infranchissable. Je ne peux même plus passer la porte d’entrée. »
Contre des adversaires faibles, une couche convenable de pierre B offrait une protection totale contre les intrusions spirituelles. Même si Ves affrontait une entité aussi puissante que Qilanxo, la pierre B affaiblirait et épuiserait malgré tout ses attaques spirituelles.
« La pierre B est vraiment facile à utiliser ! »
Ves appréciait sa simplicité. Comparée aux mécanismes obscurs des pierres P ou à la source insondable de l’énergie chargée des pierres F, la pierre B n’était qu’un matériau de blindage contre un type précis d’énergie.
En tant qu’ingénieur, Ves appréciait les règles simples qui régissaient le phénomène de blocage spirituel de la pierre B. Ses propriétés régulières et prévisibles lui permettaient de calculer précisément la quantité de pierre B nécessaire à la conception et à la fabrication d’une application donnée.
Il passa le reste de la journée à consigner les paramètres de la pierre B. Il prélevait une quantité précise d’énergie spirituelle, puis vérifiait quelle quantité de pierre B était nécessaire pour la bloquer.
Tout cela pouvait sembler fastidieux, mais Ves ne perdit jamais son intérêt. Plus il se familiarisait avec les pierres B, mieux il en comprenait le fonctionnement.
À la fin de la journée, il consigna tous les paramètres dans sa base de données personnelle.
Bien sûr, Ves ne décrivit pas bêtement le phénomène de blocage spirituel d’une manière qui aurait révélé l’existence de la spiritualité ou de la psychionique. Les avertissements répétés de Crindon lui rappelaient sans cesse qu’aucun système électronique ni aucune base de données n’étaient véritablement à l’abri.
Mieux valait partir du principe qu’un pirate informatique, un infiltré ou un espion finirait toujours par accéder à ses dossiers. C’est pourquoi Ves se contenta de taper un tas de charabia qu’il avait mentalement chiffré selon sa propre méthode. Son esprit particulièrement doué pouvait aisément reproduire les fonctions d’un ordinateur dans cette mesure, tant que le chiffrement ne devenait pas trop complexe.
Bien sûr, même si un génie parvenait à déchiffrer ses dossiers incohérents, il n’y trouverait qu’un amas de mots codés et de nombres aléatoires, dénués de sens pour la mauvaise personne.
Seul un concepteur de méchas de haut rang spécialisé dans le même domaine de recherche que Ves pourrait en déduire que les données décrivaient un matériau qui entravait le passage de l’énergie spirituelle !
« Je ne prétendrai pas qu’un concepteur de méchas comme ça n’existe pas. » Il se mit en garde. « Il y a toujours des exceptions. La communauté galactique des concepteurs de méchas est immense et incroyablement variée. »
Malgré tout, il avait très peu de chances de croiser un autre concepteur de méchas spécialisé dans la spiritualité ! Du moins, Ves était persuadé qu’il n’en rencontrerait aucun dans ce recoin de la galaxie !
Une fois toutes les propriétés de sa pierre B consignées, Ves interrompit ses recherches et récupéra la pierre B auprès des appareils de balayage. À force de découper des échantillons dans l’objet nº 613, il avait couvert sa surface d’une multitude d’entailles rectangulaires. Il en avait pratiquement écorché la surface pour obtenir assez de feuilles et bloquer ses sondes spirituelles !
Ce qu’il avait accompli ce jour-là ne s’était pas contenté de le familiariser avec un nouveau type de matériau sensible à la spiritualité : cela avait aussi approfondi sa compréhension de la nature de la spiritualité.
« Mais je reste limité par ma propre force », se plaignit-il distraitement.
Son attribut de spiritualité avait augmenté depuis son accession au rang de compagnon, mais la quantité d’énergie spirituelle libre dans son esprit restait trop faible. Comme sa graine de conception accaparait l’essentiel de sa spiritualité, le peu qu’il lui restait ne lui permettait d’exercer qu’une faible partie de ses capacités dans les domaines étrangers à la conception de méchas.
Il lui était donc aussi difficile de savoir s’il avait réellement besoin de la protection offerte par les pierres B.
La question était tout à fait légitime : jusqu’ici, Ves n’avait vu l’énergie spirituelle servir qu’à renforcer les capacités de son détenteur. En d’autres termes, c’était comme un carburant qui permettait à une entité dotée d’une forte spiritualité d’accomplir des prouesses capables de plier ou de briser les lois de la réalité.
« Mais si quelqu’un me renverse un seau de carburant dessus et y met le feu d’une manière ou d’une autre, ça peut quand même me tuer ! »
Malgré tout, Ves trouvait un peu tiré par les cheveux d’utiliser les pierres B pour se protéger d’attaques spirituelles directes. Même Qilanxo n’avait jamais utilisé sa formidable spiritualité de cette façon !
Après réflexion, Ves imagina plusieurs applications possibles.
Tout d’abord, il pouvait utiliser les pierres B pour créer une prison destinée aux entités spirituelles récalcitrantes.
« Le problème, c’est que les pierres P remplissent déjà cette fonction. »
Pour autant, les pierres B n’étaient pas devenues inutiles. La force d’aspiration exercée par les pierres P n’était pas toute-puissante.
Contrairement à celle des pierres B, l’efficacité des pierres P ne pouvait pas être renforcée en les empilant les unes contre les autres. Lors de ses précédentes expériences, Ves avait déjà prélevé une minuscule tranche de pierre P pour vérifier cette hypothèse.
Chaque pierre P formait un noyau entièrement nouveau. C’était une entité autonome qui ne conjuguait pas sa force à celle des autres pierres P alentour.
Ainsi, même s’il pressait ensemble cent pierres P identiques, il ne formerait qu’un ensemble de cent petites cellules, et non une immense chambre !
En fait, lorsqu’il avait tenté de faire fondre le petit échantillon de pierre P prélevé sur l’une des pierres P principales, celle-ci avait perdu ses propriétés !
« Les pierres P perdent leurs propriétés lorsqu’elles subissent un traitement intensif ! »
Tout cela n’avait probablement aucune importance si Ves n’utilisait ses pierres P que comme des batteries d’énergie spirituelle.
Cependant, s’il capturait un jour une entité spirituelle très puissante, ses pierres P ne suffiraient peut-être pas à la garder enfermée.
C’est là que les pierres B pouvaient intervenir. Comme elles étaient faciles à travailler et conservaient leurs propriétés même après avoir subi les pires traitements, Ves pouvait aisément les façonner en barrière autour d’une pierre P.
« C’est comme construire des murs de prison autour du bâtiment principal. Une deuxième ligne de défense. »
Avec une quantité suffisante de pierres B, Ves pourrait potentiellement emprisonner les entités spirituelles les plus puissantes de la galaxie ! Même des entités comparables à des pilotes d’élite, comme Qilanxo, seraient contraintes de rester sur place s’il construisait une cellule en pierre B de plusieurs mètres d’épaisseur !
« Peut-être même que des pilotes divins ou des entités comparables pourraient être isolés de cette façon ! »
Le seul inconvénient était que les pierres B ne bloquaient que la spiritualité et ne servaient à rien d’autre. Les pierres P jouaient toujours un rôle dans l’emprisonnement des entités spirituelles, car elles formaient un substitut convenable aux corps physiques.
Sans l’abri fourni par les pierres P, les entités spirituelles se dégraderaient lentement, faute d’un véritable foyer pour les nourrir.
Le meilleur foyer était un corps physique, mais, à présent qu’il y réfléchissait, Ves ne s’était jamais demandé si ses conceptions et ses méchas pouvaient eux aussi servir de foyers convenables !
Ves pensait que c’était surtout parce qu’il imprégnait ses méchas de sa spiritualité. En investissant inconsciemment son énergie spirituelle dans ses créations, il leur permettait d’abriter, voire de nourrir, les entités spirituelles qui résidaient dans leurs enveloppes spirituelles !
En fait, Ves soupçonnait depuis longtemps que ses esprits de conception tiraient davantage de bénéfices de la popularité croissante de ses méchas ! Plus un esprit de conception se liait à de pilotes de méchas, plus il nouait de relations symbiotiques !
« Chaque relation authentique profite aux deux parties. Le pilote de mécha comme le mécha tirent bénéfice de leur lien », fit-il remarquer.
C’était l’un des principes fondamentaux de sa philosophie de conception, après tout !
S’il poussait ce raisonnement plus loin, davantage de liens signifiaient qu’un esprit de conception récoltait davantage de bénéfices !
Bien sûr, Ves supposait que les pilotes de méchas de bas rang n’apportaient que des bénéfices minimes. Un lien avec un candidat pilote expert ou un pilote expert était probablement un milliard, voire un billion de fois plus puissant !
Ves sourit. « C’est fascinant de voir combien de nouvelles idées peuvent surgir de la découverte de nouveaux matériaux ! »
Il avait observé de nombreux phénomènes liés à la spiritualité, mais n’avait jamais prêté attention à certaines de ses observations les plus étranges. Ce n’est qu’au contact de nouveaux stimuli qu’il se mettait à repenser à ses anciennes observations et à comprendre qu’un phénomène exceptionnel se déroulait juste sous son nez !
Chaque nouveau phénomène qu’il découvrait élargissait sa compréhension de la spiritualité. Grâce à ce contexte plus riche, ses anciennes observations commençaient à s’assembler comme les pièces d’un puzzle.
« Si j’ai déjà réussi à tirer de tels enseignements de seulement trois exotiques liés à ma spécialité, qu’en sera-t-il avec six ? Et avec douze ? »
Il pouvait à peine imaginer les séances de remue-méninges qui suivraient s’il découvrait autant d’exotiques différents sensibles à la spiritualité !
Si les concepteurs de méchas dépensaient autant d’argent et d’efforts pour se procurer certains exotiques, c’était entre autres pour déclencher des séances de remue-méninges qui feraient considérablement progresser leur compréhension de leur domaine !
Il se délecta des nouvelles idées qui lui étaient venues, chacune éclairant une autre facette de la spiritualité et de l’ingénierie spirituelle.
Quand l’euphorie retomba, il reporta son attention sur le présent et contempla le bloc de pierre B.
Il se demanda s’il devait le conserver en l’état ou l’utiliser sans attendre.
« C’est le seul échantillon que j’aie pour l’instant, mais contrairement aux pierres P, j’ai déjà appris tout ce que je devais savoir. Inutile de le laisser en réserve. »
Cependant, Ves ne trouva pas d’application immédiate.
« De quoi ai-je besoin ? »
Peut-être devrait-il s’en servir pour créer une barrière contre les intrusions et les incursions spirituelles hostiles. Il avait déjà attaqué ou infiltré plusieurs entités spirituelles dans le royaume imaginaire. Il s’en était toujours tiré, mais il risquait de pousser une entité puissante à le poursuivre jusque dans son corps !
Ce serait vraiment terrible si l’entité qu’il avait provoquée était puissante !
Ves examina sa pierre B d’un air sceptique. Elle avait une masse suffisante pour fabriquer un casque épais, avec encore pas mal de matériau en réserve.
« Un casque ne protégera pas de tous les côtés. Même si je rends toute la visière solide, il restera un énorme trou pour laisser passer mon cou ! »
Malheureusement, il ne possédait pas assez de pierre B pour fabriquer une armure de protection complète. Il devrait en répartir la couche si finement qu’une personne aussi puissante que lui pourrait facilement la percer.
Il finit par décider de fabriquer un conteneur protecteur avec la pierre B dont il disposait. Il fit passer la pierre brute dans diverses machines et utilisa plusieurs outils à main pour façonner rapidement la majeure partie en un coffre assez épais, doté d’une porte et d’un mécanisme de verrouillage entièrement mécaniques.
Ves puisa aussi dans les réserves d’autres matériaux résistants stockés à bord du Barracuda et ajouta à son dispositif le renfort physique qui lui manquait. Le coffre ne résisterait pas au pied d’un mécha, mais il survivrait sans problème aux tirs d’armes d’infanterie.
Le coffre en pierre B paraissait plus épais que les autres coffres. Malgré sa taille et son absence de fonctionnalités, c’était le seul conteneur qu’il possédait capable de bloquer et d’isoler la spiritualité dans les deux sens.
Il entreprit de le tester en y plaçant l’une de ses pierres P. Celle-ci contenait une bonne réserve d’énergie spirituelle excédentaire, que Ves pouvait facilement détecter grâce à ses sens spirituels.
Pourtant, dès qu’il referma le coffre, il ne sentit plus la moindre trace d’activité spirituelle provenant de la pierre P !
Il tenta de projeter sa spiritualité à travers le coffre pour sentir la pierre P qui se trouvait à l’intérieur.
Il échoua !
« Ça marche ! »
Non seulement il avait fabriqué un conteneur susceptible de l’aider à emprisonner de puissantes entités spirituelles, mais il pouvait aussi y ranger des matériaux sensibles. Quiconque était capable de détecter les matériaux actifs sur le plan spirituel ne pourrait pas voir ce que Ves avait caché à l’intérieur !
À vrai dire, Ves avait une autre raison d’utiliser sa pierre B pour fabriquer un coffre. Il voulait protéger ses précieux trésors de la seule personne qui lui en volait régulièrement !
Sa mère !
« Hahahaha ! » Il rit en frottant sa joue contre la surface de son nouveau coffre. « Avec toi, ma mère n’y verra que du feu ! »