Chapitre 1 479
Le Barracuda, remis à neuf pour être plus sûr que jamais, rejoignit les Battle Criers avant de passer en mode de propulsion supraluminique.
Leur visite au Royaume Sentinelle prit fin. Il leur fallut un peu moins de deux mois pour quitter le Royaume Sentinelle et rallier le Dominion de Hertog.
Le Barracuda aurait pu aller plus vite, mais les vaisseaux les plus lents des Battle Criers n’auraient pas pu suivre.
Ves n’y voyait pas d’inconvénient. Il avait obtenu une quantité incroyable de matériaux précieux et avait besoin de temps pour les étudier et les transformer en applications utiles.
Premièrement, il avait obtenu quatre P-stones supplémentaires, portant sa collection à six au total. Avec autant de P-stones, il pouvait commencer à les comparer et à étudier leurs points communs. Avec un peu de chance, il rassemblerait assez d’indices pour déduire pourquoi elles possédaient ces propriétés d’attraction spirituelle !
Deuxièmement, il avait remporté l’objet nº 613 lors de la vente aux enchères du Cercle de Mota. Cette roche rose doré était un exotique réactif à l’énergie spirituelle d’un type entièrement nouveau. Ves brûlait d’impatience de découvrir ses effets !
Troisièmement, il avait obtenu un échantillon de Synthra Umbra non traité après avoir achevé la commande de Finlay. Comme Ves attachait une grande importance à sa vie privée et à ses secrets, il était essentiel qu’il transforme cet exotique de haute qualité en tissu avant de le tisser dans divers vêtements utiles !
Quatrièmement, le plus grand prix de tous était l’objet nº 1255, également connu sous le nom de Sarcophage Ancien. Sa valeur était indéniable ! Finlay avait déboursé l’équivalent de vingt milliards de crédits brillants pour remporter, lors de la même vente aux enchères, cette excroissance rouge semblable à un cristal qui enveloppait le corps d’un extraterrestre humanoïde inconnu !
« C’est beaucoup trop cher ! Avec cette somme, on pourrait financer le développement et la fabrication d’un mécha expert ! On pourrait même fonder un grand corps mercenaire ! »
Ves aurait pu faire bien des choses avec une telle somme. S’il avait vraiment dépensé autant pour un seul objet étrange, il s’en serait voulu pendant des jours !
Heureusement, quelqu’un d’autre avait payé la note. Finlay et sa mystérieuse faction noble avaient financé la totalité de la somme, épargnant ainsi cette dépense à Ves.
Le seul paiement qu’il devait verser consistait à établir un plan de modification pour transformer des Doom Crawlers ordinaires en machines de destruction massive. Ves s’inquiétait souvent de l’usage qui serait fait de son travail, mais il n’y pouvait de toute façon rien.
« J’ai déjà pris ma décision et fait ce que j’avais à faire. Il est trop tard pour apaiser ma conscience », marmonna-t-il.
Ves décida malgré tout de suivre les nouvelles de la région. Il voulait savoir si les Annihilators de la Spyre Helix finiraient par faire leur apparition. Si Finlay disait vrai, les Annihilators ne seraient utilisés que dans la Faille Nyxienne, et une seule fois. Il n’y avait donc aucune raison de les déployer dans l’espace civilisé.
Pour une raison ou une autre, Ves se montrait plutôt sceptique face aux affirmations de Finlay. À bien y réfléchir, se donner tant de mal pour améliorer quatre-vingts Doom Crawlers, avant de les utiliser pour une seule attaque, n’avait aucun sens !
Même si les nobles sentinelles étaient plus riches que la moyenne, l’hésitation de Finlay à dépenser autant de firthals pendant la vente aux enchères montrait bien qu’il rechignait à jeter de telles sommes par les fenêtres.
Aucune personne ni organisation raisonnable n’investirait plus de cinquante ou soixante milliards de crédits brillants dans la création d’un lot d’armes à usage unique !
Ves grimaça davantage. « Je n’y peux rien. »
Être concepteur de méchas impliquait notamment de ne pas contrôler la façon dont ses clients utilisaient — ou détournaient — ses produits.
Ses méchas pouvaient servir de nobles causes, comme combattre des pirates ou protéger des convois commerciaux vitaux.
Mais ils pouvaient aussi servir à des fins abominables, comme massacrer des civils ou se livrer à la piraterie.
Ves essayait autant que possible de ne pas penser à ce dernier cas de figure, mais cela arrivait tout de même de temps à autre.
« Ce n’est pas ma faute ! »
C’était la position qu’il avait tendance à adopter ! Ves n’était qu’un concepteur de méchas. Pourquoi aurait-il dû en être responsable, au juste ? Aucun mécha n’était pécheur par nature dès sa création ! Même un mécha armé d’armes nucléaires pouvait servir une bonne cause en exterminant des pirates et des extraterrestres hostiles !
Ves prit une profonde inspiration et se vida l’esprit. Il refusait que les détournements potentiels de son modèle d’Annihilator de la Spyre Helix l’empêchent de progresser. Les récompenses qu’il avait obtenues pour sa commande suffisaient largement à faire taire sa conscience !
Au lieu d’imaginer toutes les horreurs auxquelles sa variante du Doom Crawler pourrait servir, il tourna son attention vers quelque chose de plus réjouissant.
Il avait de nombreux nouveaux matériaux à étudier et à traiter !
« Je peux accomplir beaucoup de choses en deux mois ! »
En fait, Ves doutait de pouvoir achever tout le travail qu’il pouvait effectuer à bord de son vaisseau avant que la flotte n’atteigne le Dominion de Hertog. Il devait établir des priorités et s’attaquer aux tâches qui lui apporteraient des bénéfices immédiats.
Il pouvait remettre à plus tard tout ce qui exigeait des études ou un travail de longue haleine avant de porter ses fruits.
« Je ne dois pas oublier de fabriquer une nouvelle batterie ultracompacte pour recharger mon deuxième générateur de bouclier », marmonna-t-il en se grattant le menton. « J’ai déjà rassemblé les matériaux, mais je n’ai jamais pris le temps de m’y mettre. »
Il n’y pouvait rien. Il n’avait qu’un temps limité à sa disposition. Les avertissements de ses collègues concepteurs de méchas lui revinrent à l’esprit.
Le fait de pouvoir presque tout faire en tant que concepteur de méchas ne signifiait pas qu’il avait intérêt à disperser son temps de la sorte. Il devait avant tout se consacrer à sa profession principale.
De ce point de vue, Ves ne devrait pas forcément perdre son temps à fabriquer du matériel personnel, comme une autre batterie ultracompacte. S’il ne s’y opposait pas cette fois-ci, c’était uniquement parce que des batteries ultracompactes agrandies équipaient aussi des méchas haut de gamme.
Ves avait beau vouloir se plonger dans l’étude du Sarcophage Ancien, il pensait qu’il ne lui serait pas si facile d’en tirer quelque chose.
Bien qu’il n’ait couru aucun danger ces derniers temps, il continuait de privilégier sa propre sécurité dès qu’il en avait l’occasion. Il avait déjà été la cible de plusieurs tentatives d’assassinat et ne voulait pas se retrouver pris au dépourvu si quelqu’un décidait de lancer une bande d’hommes à ses trousses pour le tuer.
« Bon sang, je n’ai toujours pas élucidé cette dernière tentative d’assassinat, en République de Chuko », grommela-t-il.
Il avait chargé Gavin d’enquêter sur l’incident et de garder un œil sur la République de Chuko, mais ils n’avaient toujours pas trouvé pourquoi quelqu’un avait envoyé des méchas de tir pour abattre sa navette.
« En parlant de la République de Chuko, cet État est pratiquement condamné, à présent. »
Malgré les efforts considérables de son président, les dernières nouvelles brossaient toutes un tableau bien sombre. Ses trois provinces principales avaient déjà commencé à céder sous la pression extérieure. La province de Redwell, en particulier, faisait tout son possible pour préserver sa souveraineté, mais trop de Whitewellers souhaitaient que le Protectorat de Hinson l’annexe et lui permette de repartir sur de nouvelles bases.
Bien sûr, tout cela n’avait aucune importance pour Ves. Le sort ultime de Chuko ne le concernait pas.
Le Secteur stellaire de Komodo ne restait jamais immobile. De nouveaux États apparaissaient régulièrement tandis que d’autres succombaient à l’agressivité de leurs voisins. Où que l’humanité s’installe, les conflits ne cessaient jamais.
« Voilà qui rend encore plus important le fait de renforcer mes propres capacités. »
Ves aurait aimé consacrer le temps dont il disposait à l’étude de l’objet nº 613 et de l’objet nº 1255, mais il se contenta de vérifier qu’ils ne perdaient pas d’énergie et ne se dégradaient pas. Tant qu’ils restaient inertes, rien ne pressait pour les étudier.
« Parfait. Je peux m’occuper des affaires plus urgentes. »
Ves passa une semaine entière dans l’atelier et le laboratoire du Barracuda.
Il profita du matériel miniaturisé de haute qualité pour traiter ses matériaux et fabriquer les sous-composants de sa nouvelle batterie ultracompacte.
Comme il l’avait déjà fait une fois, il n’eut besoin que de très peu de temps pour bricoler une nouvelle batterie. Il apporta seulement quelques retouches au modèle qu’il avait tiré de sa mémoire, afin d’y intégrer plusieurs idées et innovations récentes.
Cependant, la faible qualité des matériaux limitait fortement les performances de sa nouvelle batterie ultracompacte. Lorsqu’il eut enfin assemblé les derniers éléments, il examina attentivement sa création.
« Elle fonctionne, mais c’est tout », soupira-t-il. « Rien de nouveau, à part une capacité énergétique un peu plus élevée. »
L’un de ses regrets était que sa nouvelle batterie ultracompacte ne soit pas rechargeable. Pour en fabriquer une qui le soit, il devait mettre la main sur des matériaux de meilleure qualité.
« Miaou. »
Lucky, qui somnolait confortablement sur une machine de laboratoire, se réveilla soudain et flotta jusqu’à l’établi où reposait la nouvelle batterie ultracompacte.
Le chat la palpa avec curiosité avant de la dévisager comme s’il s’agissait d’une collation potentielle.
Ves s’empara aussitôt de la batterie. « N’y pense même pas, Lucky ! »
« Miaou ! »
Après avoir repoussé la tentative de son chat pour dévorer sa batterie, Ves récupéra son deuxième générateur de bouclier dans le coffre-fort et remplaça sa batterie épuisée par celle qu’il venait de fabriquer.
« Tiens ! Si tu veux grignoter quelque chose, mange plutôt ça ! »
Lucky ne manifesta guère d’enthousiasme lorsque Ves lui lança la batterie presque déchargée, mais il ne refusa pas son offrande. Après avoir léché plusieurs fois la surface de la batterie usée, le chat miaula de contentement et se mit à mordiller son nouveau trésor comme s’il s’agissait d’un mets délicat.
« Attention ! Il reste encore un peu de charge ! »
« Miaou. »
Lucky lança un regard dédaigneux à Ves avant de reprendre son repas. Il avait déjà mangé quantité de batteries ! Il avait même dévoré une navette entière de la CFA, qui contenait des batteries bien plus puissantes !
Bien que Ves restât quelque peu inquiet, il ne voulait pas interrompre son travail. Il se contenta d’insister pour que Lucky aille manger dans une chambre blindée du laboratoire. En cas de décharge accidentelle, au moins le matériel sensible du laboratoire ne serait pas touché !
Ves testa brièvement son deuxième générateur de bouclier et s’assura qu’il tirait sans problème son énergie de la nouvelle batterie.
Il possédait désormais deux générateurs de bouclier opérationnels ! Il se sentait extraordinairement bien protégé lorsqu’il les portait sous ses vêtements, comme une ceinture supplémentaire !
« Qu’en penses-tu, Nitaa ? » demanda-t-il à son garde du corps silencieux, mais digne de confiance. Elle était la seule personne qu’il avait autorisée à entrer dans son atelier pendant qu’il travaillait. « À ton avis, est-ce une bonne idée de porter deux générateurs de bouclier à la fois ? »
« Je n’en ai pas besoin, monsieur. Votre vie compte davantage que la mienne », répondit-elle.
« C’est… vrai. »
« Ils peuvent vous faire gagner un temps précieux si un mécha vous prend pour cible. En porter deux au lieu d’un double la durée pendant laquelle vous êtes protégé. Même si vous ne gagnez que dix secondes, cela vous suffit pour vous mettre à couvert et activer vos mesures de furtivité. »
« C’est vrai aussi. »
Il se sentit mieux à l’idée de porter égoïstement les deux générateurs de bouclier sur lui. Puisque son garde du corps approuvait, il n’avait pas à culpabiliser de priver Nitaa ou Gavin de la protection de son générateur de bouclier de secours !
« Si je mets la main sur un troisième générateur de bouclier, je te l’attribuerai », promit-il. « Tu m’as beaucoup aidé jusqu’ici. Te garder en vie augmente directement mes chances de survie. »
Nitaa fronça les sourcils, désapprobatrice. « Monsieur, ne dépensez pas trop pour moi. Je suis remplaçable. Vous, non. Si je ne suis plus en mesure d’accomplir mes fonctions, vous pouvez facilement m’acheter une remplaçante auprès de la tribu Kinner. »
Ses paroles stupéfièrent Ves. Les Kinners endoctrinaient bien trop efficacement les membres de leur tribu ! Malgré tous les efforts de Ves pour encourager Nitaa à se considérer comme une personne, elle continuait de se traiter comme une marchandise, sans rien de différent d’une esclave !
Il lui faudrait beaucoup plus d’efforts pour débarrasser son garde du corps de cette idée qu’elle était un produit humain.
À vrai dire, une partie de Ves appréciait même cela. Malgré la perversité avec laquelle les Kinners élevaient les leurs, ils étaient indéniablement utiles !