Chapitre 1 478
De retour à l’hôtel, il resta encore quelques jours à Cinach VIII. À diverses occasions, il se montra délibérément en public, pour différentes raisons, afin de consolider son alibi.
Il se rendit notamment dans les bureaux ou les résidences de divers concepteurs de méchas compagnons qui travaillaient dans l’une des nombreuses universités et institutions de recherche de la planète.
Les échanges improvisés qu’il eut ne lui apportèrent pas grand-chose. Qu’il en tirât quelque bénéfice ou non, Ves avait déjà atteint son objectif en se comportant de manière à ne pas éveiller les soupçons.
Si Ves avait quitté Cinach VIII aussitôt après être sorti du marché clandestin du Cercle de Mota, quelqu’un aurait pu faire le lien entre Rho-Sigma et Ves Larkinson !
Aussi, même s’il voulait quitter la planète au plus vite pour étudier ses nouvelles acquisitions, il réfréna son impatience et fit comme s’il avait tout son temps.
Ce furent quelques-unes des journées les plus longues de sa vie. Il se montra bien moins enthousiaste lors de ses échanges et jetait souvent un coup d’œil à l’heure affichée par son communicateur pour constater combien peu de temps s’était écoulé.
Heureusement, maintenant qu’il était de retour à la surface, Ves pouvait profiter de la compagnie de Lucky et de Gavin.
Tandis que son chat tirait espièglement sur son Trophée du Crépuscule, réclamant des câlins et des exotiques, Gavin entreprit de le distraire en lui parlant de leur prochaine destination.
« Comme vous le savez, notre prochaine destination est le Dominion d’Hertog. Il n’est pas aussi proche de la frontière que la Fédération de Tomaris, mais la crise qui y sévit a commencé à le toucher, lui aussi. »
Ves suspendit son geste, sandwich à mi-chemin de sa bouche. « Les raids des hommes-sable ont atteint le Dominion d’Hertog ? Déjà ? »
« Seules une demi-douzaine de flottes d’hommes-sable ont jusqu’ici frappé ses systèmes frontaliers. Ces attaques ne représentent pas une menace pour un État digne de ce nom, mais les habitants du Dominion d’Hertog n’ont pas l’habitude de combattre des extraterrestres ! La population est en proie à une panique et à une agitation considérables. Tout le monde craint le pire.
Les marchés sont déstabilisés, tandis que les dirigeants font tout leur possible pour mobiliser leurs forces. »
Ves imagina sans peine ses projets initiaux pour le Dominion d’Hertog tomber à l’eau à cause de tous ces bouleversements récents.
Les incursions toujours plus nombreuses des hommes-sable devenaient une menace grandissante pour le Secteur stellaire de Komodo !
« Si la situation est déjà aussi grave dans le Dominion d’Hertog, qu’en est-il de notre destination suivante ? La Fédération de Tomaris tient-elle toujours debout ? »
Gavin soupira. « Tomaris est passée en état de guerre et a mobilisé toutes ses forces. Les flottes d’hommes-sable franchissent les brèches de la frontière comme des asticots cherchant à s’enfoncer dans la pomme que représente l’espace humain. L’intensité et la fréquence des combats ont atteint le niveau des guerres entre la République Lumineuse et Vesia ! En fait, de nombreux analystes pensent que le pire reste à venir ! »
Ves se redressa sur sa chaise en entendant la nouvelle. « Quoi ?! C’est absurde ! Que fait la CFA ? Elle prend toujours son temps pour envoyer des renforts ? »
« C’est bien le problème. La CFA a détourné quelques petits escadrons et flottilles pour renforcer les zones sensibles, mais les hommes-sable attaquent sur un vaste front qui s’étend sur toute la frontière. Leurs forces sont dispersées et beaucoup trop de flottes d’hommes-sable passent au travers !
Mancroft et bon nombre des autres États des environs tiennent à peine le coup, même avec l’aide de la CFA. »
La situation semblait extrêmement grave ! L’incursion des hommes-sable pourrait même menacer la République Lumineuse !
« Et chez nous ? »
« Tout va bien, heureusement. Les hommes-sable semblent diriger la plupart de leurs flottes vers la Fédération de Tomaris. C’est aussi pour cela que la situation y est si désespérée. Les autres États proches de la frontière peuvent facilement s’occuper des flottes qui se sont dispersées depuis le cœur de l’invasion. »
Après avoir donné quelques détails supplémentaires sur les récentes incursions, Gavin lui annonça également une mauvaise nouvelle.
« À cause de la crise à Tomaris, tous les rendez-vous que vous y aviez pris sont annulés. Aucun des concepteurs compagnons qui y travaillent ne peut se libérer pour échanger avec vous. Beaucoup aident leur armée dans des bases de recherche secrètes, entre autres. D’autres ont fait leurs valises et quitté l’État aussi vite que possible ! »
Ves ne fut pas surpris d’apprendre la première nouvelle, mais la seconde le prit de court. « Des concepteurs de méchas ont vraiment fui ? Et leur devoir ? »
« Ce ne sont pas des Lumineux comme vous, patron. Ceux qui vivent plus près des frontières sont bien plus égoïstes que vous ne le pensez. Je ne leur en veux pas. À leur place, j’essaierais moi aussi de filer, au diable les biens qu’on laisse derrière soi. »
Cette idée le dégoûtait quelque peu. Partir d’un État pour saisir de meilleures occasions était une chose ; le faire alors que son foyer était menacé d’anéantissement en était une autre, et c’était déshonorant !
Même si Ves se souciait de moins en moins de la République Lumineuse ces derniers temps, il se sentait toujours tenu de défendre son État natal en cette heure de détresse !
Parce qu’il était Lumineux !
« J’imagine qu’il vaut mieux éviter complètement la Fédération de Tomaris. »
« Oui. Peu importe comment on voit les choses, passer ses vacances en plein théâtre de guerre infesté d’hommes-sable n’est pas l’idée la plus judicieuse. Je pense que vous devriez envisager d’écourter votre itinéraire. Nous avons déjà pris du retard. Nous nous sommes attardés trop longtemps au Royaume Sentinelle. »
Ves soupira. Il savait ce qui se cachait derrière les incursions des hommes-sable qui ravageaient la Fédération de Tomaris et les autres États frontaliers. Le véritable instigateur de cette poussée incompréhensible n’était pas une entité qu’il souhaitait affronter pour le moment.
Un humain seul comme lui n’avait aucune chance de prendre le dessus sur Sigrund dans un affrontement direct !
« D’accord, dit-il. Veuillez supprimer de mon programme tout ce qui concerne la Fédération de Tomaris. Même si je compatis à leur sort, je ne veux pas être enrôlé de force dans une nouvelle guerre. »
Cela risquait peu d’arriver. Il aurait peut-être eu des ennuis s’il n’avait été qu’un concepteur de méchas de bas rang, mais son statut de concepteur compagnon lui assurait une meilleure protection.
Il n’en restait pas moins qu’un concepteur compagnon étranger n’avait rien à faire dans une zone de guerre active, sauf s’il faisait partie d’une délégation chargée d’aider l’État. Il devait certainement exister des règles pour encadrer ce genre de situation.
Ves reprit son repas et parla entre deux bouchées. « Je compte tout de même me rendre dans le Dominion d’Hertog. Je ne veux pas être entraîné dans une guerre, mais j’aimerais voir comment ils s’en sortent face aux hommes-sable. Vous pensez que c’est encore possible ? »
Gavin et Nitaa échangèrent un regard.
Son garde du corps ne put plus se retenir. « Je vous recommande vivement d’annuler vos projets concernant le Dominion d’Hertog, monsieur. La menace des hommes-sable n’a pas encore atteint un niveau alarmant, mais la situation pourrait empirer d’ici à notre arrivée. De plus, les hommes-sable ne sont pas les seuls dont nous devons nous méfier. Le Dominion lui-même… »
« Le Dominion d’Hertog n’est pas réputé pour sa stabilité ni pour l’état de droit, poursuivit Gavin. C’est une version au rabais du Royaume Sentinelle. Son gouvernement est tyrannique, mais il n’a pas les moyens d’imposer son pouvoir de fer. D’après ce que j’ai lu, la société y a toujours été instable en profondeur. »
« Ça ne nous concerne pas, si ? Tant que nous nous mêlons pas de politique locale, nous ne sommes que des invités. »
Gavin secoua la tête. « Vous avez raison, mais qui sait ce qui va se passer maintenant que les hommes-sable entrent dans l’équation ? Ce que je veux dire, c’est que tous les facteurs de risque ont augmenté depuis que vous avez décidé de traverser le Dominion d’Hertog. Déjà, la moitié des concepteurs compagnons que vous deviez rencontrer ont annulé leurs invitations.
Comme les concepteurs de méchas de Tomaris, ils sont trop occupés pour s’occuper de vous, patron. »
Ves finit par suivre les conseils de son équipe et décida d’écourter son séjour dans le Dominion d’Hertog. Il n’y resterait que le temps de faire quelques visites qu’il jugeait encore intéressantes, puis retrouverait Gloriana, qui l’y attendait.
« Mon rendez-vous avec Gloriana est toujours maintenu ? »
« Oui. Elle vous a toutefois envoyé un message pour vous dire que vous pouviez le déplacer ailleurs si vous le souhaitiez. »
Ves grimaça. « Non merci. Je ne reviendrai pas de sitôt dans cette partie du secteur stellaire ; je veux donc en profiter pour découvrir une culture de plus. »
Il souhaitait bel et bien élargir ses horizons en découvrant la vie dans le Dominion d’Hertog, mais il poursuivait aussi un autre objectif.
Il voulait enquêter sur les hommes-sable qui envahissaient l’espace humain. Il avait trop peur d’affronter Sigrund directement, mais il pouvait tout de même étudier les restes des hommes de main sacrifiables de cette IA consciente.
Comment Sigrund avait-il manipulé les hommes-sable pour les pousser à lancer une invasion suicidaire contre l’humanité ? Qu’est-ce qui les avait incités à sacrifier leur vie pour une vaine tentative de s’enraciner dans l’espace civilisé ?
Plus important encore, Ves commençait à se faire d’autres idées au sujet des hommes-sable, en particulier de leur caste dirigeante. Pour vérifier certaines de ses hypothèses, il voulait entrer en contact avec l’un de leurs chefs ou, s’il ne pouvait approcher un spécimen vivant, avec ses restes.
Gavin comme Nitaa ne cherchèrent pas à le détourner de son projet. S’il n’enquêtait pas en personne, il ne pourrait pas se rassurer au sujet de la menace que représentaient les hommes-sable.
Peut-être Ves voulait-il simplement faire quelque chose pour expier le fait d’avoir libéré Sigrund dans la galaxie.
« Nous avons presque terminé ici, dit-il. Il est temps de retourner dans la flotte et de quitter le Royaume Sentinelle. »
Ves resta encore un jour sur la planète, puis partit. Son groupe embarqua tranquillement dans un véhicule de transport à l’astroport et rejoignit une station spatiale. De là, ils réservèrent un autre transport jusqu’à l’orbite de Cinach XII, puis se dirigèrent vers l’un des docks flottants.
Crindon accueillit Ves dans l’immense installation.
« Bon retour, monsieur. »
Ves leva les yeux vers le Barracuda, encastré entre les pinces d’amarrage. La majeure partie de la révision avait eu lieu à l’intérieur de la corvette, mais sa coque avait elle aussi été remise à neuf. La poussière, la corrosion et les dégâts causés par les micrométéorites avaient été effacés. Avec sa nouvelle couche de revêtement, son vaisseau semblait comme neuf !
« La révision a rencontré des problèmes majeurs ? demanda Ves à son serviteur Kinner. »
« Il y a toujours des problèmes, répondit Crindon en lui tendant une tablette de données. Vous pouvez consulter les modifications effectuées et celles que nous n’avons pas pu réaliser pour diverses raisons. »
Le Barracuda est un vaisseau de deuxième classe. Il aurait été étonnant qu’ils n’aient rencontré aucun contretemps.
L’expert en sécurité commença à lui expliquer ce qu’il avait accompli. En résumé, les systèmes de communication et les capteurs internes étaient désormais bien mieux protégés contre les intrusions extérieures.
De plus, en remplaçant les pièces provenant de la Coalition du Vendredi par des pièces identiques de l’Hégémonie Hexadrique, le vaisseau ne serait plus aussi facilement accessible aux factions de l’ancien État.
« Même les Hexers auront du mal à s’introduire dans le réseau de votre vaisseau avec les contre-mesures que j’ai mises en place », affirma Crindon avec un sourire assuré. « N’importe quel pirate informatique peut accéder à des systèmes reliés en réseau, mais il est impossible de pénétrer un système isolé de tout réseau.
J’ai remplacé de nombreux composants qui communiquaient entre eux sans fil par d’autres, moins sophistiqués, mais reliés par des câbles. J’ai aussi installé de nombreuses ruptures et autres barrières le long des câbles afin d’isoler les systèmes auxquels vous ne voulez vraiment pas que quelqu’un accède. Cela concerne pratiquement tous les systèmes de surveillance et de communication de vos quartiers ! »
« Enfin ! Je vais pouvoir jouir d’une véritable intimité ! »
Gloriana et ses IA ne pourraient enfin plus l’espionner en secret pendant qu’il travaillait ou dormait !