Chapitre 1 461
Le marché temporaire du Cercle de Mota différait énormément des autres marchés noirs que Ves avait visités.
Un nombre étonnamment élevé de personnes parvenait à y entrer, mais presque toutes restaient dans leur coin. Même ceux qui, sous leurs déguisements, semblaient appartenir à la noblesse en raison de leurs airs hautains se faisaient plutôt discrets.
Personne ne faisait confiance à personne. Personne ne voulait se mêler des affaires des autres. Les transactions régnaient sur le marché : la plupart des gens voulaient simplement obtenir les biens et les services dont ils avaient besoin, puis repartir au plus vite.
L’une des menaces qui pesaient sur eux était le risque d’être découverts par les autorités. Le Cercle de Mota imposait certes de nombreuses exigences qui rendaient extrêmement difficile toute tentative de la Garde planétaire pour les retrouver, mais rien n’était infaillible.
Des raids avaient déjà eu lieu. Ces incidents tournaient généralement au désastre pour les visiteurs des marchés, qui se retrouvaient souvent pris entre deux méchas ennemis !
Peu importait leur rang sous leurs robes : les autorités n’avaient ni le temps ni l’envie de se soucier de leur bien-être ! À leurs yeux, quiconque commerçait avec des pirates n’était que racaille !
Tous ceux qui prenaient part aux activités commerciales du Cercle de Mota connaissaient les risques. Ves sentait une tension permanente dans l’air, car chacun restait sur ses gardes. Ils se méfiaient les uns des autres, mais aussi des menaces extérieures.
Accompagné de la silhouette massive de Nitaa, Ves traversa un quartier singulier de la ville souterraine.
« Ingénieur de vaisseau spatial à vendre ! Trente-cinq mille firthals ! Il est jeune, mais en bonne santé et vigoureux ! Il vous servira longtemps ! Son cerveau est entièrement intact et prêt à être soumis au lavage de cerveau de votre choix ! Nous offrons cinquante pour cent de réduction si vous faites appel à nos services de reprogrammation ! »
« Vous vous sentez seuls ? Vous avez besoin de compagnie ? Venez acheter ici des courtisanes de luxe ! Elles sont entièrement naturelles et n’ont jamais été souillées. Promis ! »
« Personne ne propose une main-d’œuvre moins chère que nous ! Nos clones ont été élevés pour obéir au doigt et à l’œil ! Nos produits sont plus intelligents que des robots, coûtent moins cher à entretenir et sont plus amusants à torturer ! Ne laissez pas vos robots faire le ménage. Prenez plutôt nos clones ! Pour un acheté, le deuxième est gratuit ; à partir de quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf firthals seulement ! »
Ves grimaça sous son casque en découvrant l’ampleur du commerce des esclaves. Il avait toujours su qu’il existait dans les recoins les plus sordides de la galaxie, mais voir des êtres humains marchandés comme des choux lui laissa un goût amer dans la bouche.
Au moins, la tribu Kinner parvenait à enrober son commerce d’esclaves d’un vernis de civilité et d’avantages mutuels.
Les marchands d’esclaves associés au Cercle de Mota, eux, n’avaient pas cette pudeur. Ils vendaient sans la moindre retenue des êtres humains enlevés aux quatre coins du monde.
Ce qui troublait davantage Ves, c’était qu’ils vendaient aussi beaucoup de clones. Cultivés et élevés dans des conditions abominablement inhumaines, ceux-ci étaient complètement déficients sur le plan mental.
Bien sûr, cela les rendait aussi parfaits pour les tâches ingrates.
Pourquoi certains préféraient-ils les clones aux robots ? Pour réduire les frais d’entretien, tout simplement !
Les clones étaient particulièrement utiles dans la Faille Nyxienne, car les robots exigeaient un entretien fréquent, tandis que leurs équivalents humains se contentaient de rations nutritives et d’eau.
Les services techniques étant rares dans les régions déshéritées de la Faille Nyxienne, les clones et les humains soumis à un lavage de cerveau étaient bien plus faciles à gérer pour les pirates qui ne savaient pas se servir d’une clé à molette !
De nombreux visiteurs déguisés s’approchaient des boutiques et des étals des marchands d’esclaves. Beaucoup de gens en voulaient pour diverses raisons, et les conséquences de l’exploitation de personnes qui n’avaient pas choisi leur sort ne les préoccupaient guère.
À la différence des êtres humains de qualité vendus par les Kinner, les esclaves proposés sous l’égide du Cercle de Mota étaient bon marché. Incroyablement bon marché.
Le Cercle de Mota effectuait principalement ses transactions en firthals, la monnaie dominante de la Faille Nyxienne.
Comme les K-coins des régions frontalières, le firthal reposait sur le minerai de firthal, l’un des exotiques de faible qualité les plus répandus dans la Faille Nyxienne. Ses nombreuses applications garantissaient une demande constante et stable, ce qui en faisait une monnaie forte fiable dans cette région tristement anarchique et chaotique.
À l’heure actuelle, un firthal valait vingt-quatre crédits brillants. Même en convertissant mentalement le prix des esclaves dans la monnaie qu’il connaissait le mieux, Ves le trouvait incroyablement bas !
« Qu’en penses-tu ? » demanda Ves à voix basse.
« Qualité médiocre. Peu fiable. Défectueux. »
« Évidemment, tu allais répondre ça. »
Alors que la tribu Kinner misait sur la qualité, les marchands d’esclaves ne faisaient pas preuve d’autant de discernement. Leurs produits humains étaient généralement de piètre qualité. Ceux qui possédaient des compétences précieuses étaient souvent enlevés, puis soumis à un lavage de cerveau intensif.
Le lavage de cerveau garantissait leur obéissance, mais les mauvais traitements, à la fois brutaux et incessants, nuisaient également à leurs autres capacités.
Les clients n’en avaient cure. Ceux qui voulaient acheter des Kinner appartenaient pour la plupart aux hautes sphères de la société. Ils avaient les moyens d’acquérir plusieurs serviteurs Kinner à vie.
Ves supposa que les acheteurs du marché étaient surtout des pirates nyxiens ou des organisations clandestines. Ces groupes peu recommandables peinaient toujours à trouver une main-d’œuvre qualifiée ou très instruite.
« Concepteurs de méchas à vendre ! Que vous ayez besoin de réparer, de modifier ou d’améliorer vos méchas, nos concepteurs savent tout faire ! Nos esclaves les plus prestigieux peuvent même concevoir des méchas entièrement nouveaux, parfaitement adaptés à vos groupes ! Nos novices sont à vous dès trois millions de firthals ! Nos apprentis, dès huit millions ! Vous ne trouverez pas mieux ailleurs ! »
Son humeur s’assombrit nettement lorsqu’il passa devant les concepteurs de méchas réduits en esclavage. Les malheureux tombés entre les mains des marchands avaient subi les mêmes séances de lavage de cerveau que la plupart des autres esclaves.
La qualité de leur travail laissait à désirer, d’autant que leur profession reposait largement sur la créativité et l’inspiration. Ves ne croyait pas qu’un seul concepteur de méchas reprogrammé puisse jamais égaler les prouesses d’un concepteur libre de ses choix.
Cependant, à voir les clients qui lorgnaient sur les concepteurs de méchas à vendre, il comprit que la plupart voulaient simplement les employer pour entretenir leurs méchas. La clientèle semblait surtout composée de mercenaires de l’ombre et de forces clandestines.
Fidèles à leur nature, ces acheteurs exigeaient une certaine qualité sans vouloir y mettre trop cher. Les produits humains devaient aussi être remplaçables. Les concepteurs vendus au Cercle de Mota répondaient parfaitement à leurs exigences.
Sous son casque, Ves secoua la tête en voyant ces malheureux, qui avaient tant étudié pour devenir concepteurs de méchas, finir ainsi.
À en juger par les brefs échanges entre acheteurs et vendeurs, la plupart des concepteurs de méchas qui avaient perdu leur liberté ne pouvaient s’en prendre qu’à eux-mêmes.
Ils avaient lourdement emprunté pour financer le lancement de leur entreprise. Quand celle-ci n’avait pas décollé, ils avaient fini par crouler sous les dettes.
En temps normal, les concepteurs de méchas qui échouaient à lancer leur propre entreprise n’avaient qu’à déclarer faillite et passer à autre chose, laissant les prêteurs se débrouiller pour récupérer leur argent.
Pour certains concepteurs de méchas, les financements étaient très difficiles à obtenir. Ils se tournaient vers les gangs et les usuriers, et c’était là que les ennuis commençaient.
Les concepteurs de méchas contraints de recourir à des sources de financement douteuses n’étaient déjà pas très bons au départ ! Dès qu’ils échouaient, les usuriers saisissaient aussitôt les actifs de leur entreprise, ainsi que le concepteur lui-même !
La plupart des concepteurs de méchas avaient déjà subi un reconditionnement mental, ce qui les rendait peu intéressants pour Ves.
Qui savait quelles consignes cachées ceux qui les avaient reprogrammés avaient gravées dans leur esprit ? Peut-être leur avait-on ordonné de transmettre aux marchands d’esclaves des informations sur leurs acheteurs.
Certains concepteurs de méchas emprisonnés avaient toutefois l’air encore en forme. Contrairement à leurs collègues plus mal lotis, soumis à un lavage de cerveau rudimentaire, ceux qui n’avaient pas été touchés étaient encore sains d’esprit.
Ves observa les différentes expressions derrière les cages transparentes où l’on exhibait leurs silhouettes abattues. Il distingua sur leurs visages de la colère, de l’impuissance, du désespoir, des remords et bien d’autres émotions.
Il compatissait à leur sort, mais ne se sentait pas obligé de venir en aide à ses semblables. La plupart avaient joué avec le feu de leur plein gré et s’étaient brûlés. S’ils admettaient ne pas être assez bons pour attirer des capitaux de départ auprès d’investisseurs sérieux, ils n’auraient pas dû s’obstiner à fonder leur entreprise.
Le marché des méchas était trop concurrentiel pour tolérer les incapables !
Ce qui lui minait vraiment le moral, c’était que certains concepteurs de méchas étaient tombés entre les mains des marchands d’esclaves sans que ce soit leur faute !
Peut-être que le vaisseau de passagers à bord duquel ils voyageaient avait été intercepté par des pirates.
Peut-être que leurs concurrents avaient organisé une embuscade dans la rue.
Peut-être que leurs gardes du corps les avaient trahis au moment où ils étaient le plus vulnérables.
Quoi qu’il en soit, Ves aurait très bien pu subir le sort de ces concepteurs innocents et récalcitrants s’il n’avait pas pris autant de précautions pour assurer sa protection !
Il remercia sa paranoïa de l’avoir maintenu sur ses gardes. La vue de tant de concepteurs de méchas privés de tout avenir le rendit plus déterminé que jamais à investir dans ses Avatars du Mythe.
« Tu les dévisages. Ça t’intéresse ? » demanda sèchement Nitaa.
« Non. »
Bien qu’il manquât cruellement de talent pour la conception, Ves savait qu’il ne devait pas acheter un concepteur de méchas réduit en esclavage ! Qu’ils aient subi un lavage de cerveau ou non, ils étaient déjà souillés dès qu’ils tombaient entre les mains des marchands.
Malgré les efforts que cela lui demanderait, Ves était convaincu qu’il pouvait constituer ses équipes de conception en recrutant de manière légitime. Contrairement à certaines organisations qui fréquentaient le Cercle de Mota, il n’avait pas besoin de recourir à des esclaves pour pallier son manque de concepteurs de méchas.
Ves et Nitaa continuèrent de traverser le quartier des esclaves, passant devant les marchands qui vantaient leurs concepteurs de méchas.
Il avait beau essayer de se cuirasser contre ces scènes, son humeur ne cessait de s’assombrir. En tant que concepteur de méchas passionné, il détestait voir d’autres personnes animées par la même passion subir un sort aussi atroce.
Même son masque renforcé ne parvenait pas à contenir ses pensées ! En tant que concepteur de méchas, certains spectacles étaient tout simplement trop abominables pour qu’il garde le silence !
« Les concepteurs de méchas méritent mieux », marmonna-t-il pour évacuer sa frustration.
« Les concepteurs de méchas sont tout aussi vulnérables que les autres humains », répondit calmement Nitaa. Elle ne partageait pas ses sentiments à leur égard. « Les forts prospèrent et les faibles souffrent sous leur joug. La galaxie a toujours fonctionné ainsi. »
« Au cours des millénaires qui ont suivi l’essor de notre espèce, notre civilisation a fait des progrès extraordinaires. Pourtant, il m’arrive de me demander à quel point nous avons vraiment évolué, quand nous pratiquons encore des actes barbares comme l’asservissement de notre propre espèce. »
Une part de lui espérait que l’AMM viendrait détruire tout le marché. Les attentes qu’il avait placées dans le Cercle de Mota s’étaient presque entièrement évanouies après qu’il eut constaté l’étendue de leur dépravation.
Pour Ves, vendre des gens ordinaires était déjà une chose. Vendre des concepteurs de méchas en était une autre ! Ces derniers franchissaient ses limites !
Il ne se détendit qu’un peu après avoir enfin quitté le quartier des esclaves et pénétré dans la section consacrée à la vente de matériaux rares.
La vue des échantillons d’exotiques exposés lui arracha un sourire. Il était en terrain connu. Les richesses de la Faille Nyxienne s’étalaient là, à ses yeux ! Il repéra déjà quantité d’exotiques rares et coûteux qu’il n’avait pas vus à la branche des Gardiens de la Paix sur Cinach XII.
Mieux encore, ses connaissances en métallurgie ne cessaient de s’améliorer, et il comprenait désormais bien mieux les propriétés des exotiques métalliques mis en vente. Certains se révélaient vraiment utiles pour des applications bien précises !
« Prenons le temps d’examiner soigneusement les marchandises. »
Non seulement le choix était plus vaste ici, mais les prix étaient aussi nettement plus bas !