Chapitre 1 455
La conférence s’acheva sur une note agréable. Ves n’avait pas reçu d’ovation debout, mais les étudiants réunis dans l’auditorium lui témoignèrent néanmoins beaucoup d’estime.
En plus de raconter certaines de ses expériences personnelles, il avait abordé des sujets qui avaient ouvert les yeux de son auditoire aux possibilités de carrière qui s’offriraient à eux une fois leur diplôme de Rawlings en poche.
Comme le Système de Cinach VIII avait tendance à vivre en vase clos, les étudiants de Rawlings restaient trop enfermés dans leur bulle. Ils n’avaient aucune idée des difficultés qu’un concepteur de méchas devait surmonter pour se distinguer et réussir dans l’industrie.
Ves espérait avoir su inciter les futurs concepteurs de méchas à prendre leur avenir plus au sérieux. Avec leurs programmes d’études chargés, il leur était facile de se perdre dans le présent.
Lorsque Ves descendit enfin de l’estrade, sous les applaudissements qui ne faiblissaient pas, il retrouva Nitaa. Gavin revint lui aussi après avoir réglé quelques affaires.
« J’ai suivi toute ta conférence en direct, depuis le début. » Son assistante le dévisagea d’un air étrange. « Je dois dire… c’était vraiment toi, là-haut ? »
Ves fronça les sourcils. « Oui. Et alors, Benny ? »
« Je pensais que tu monterais sur scène avec tes oreilles de chat et que tu nous sortirais un truc dingue. Où était passée ta fameuse Langue du Diable ? Je veux dire, chaque fois que tu prends la parole en public, tu trouves toujours le moyen de fasciner tout un État ! »
« Ça n’est arrivé qu’une fois ! Je ne suis pas comme ça tout le temps ! Je sais maîtriser ma Langue du Diable ! »
« Le professeur Pendleton, de l’AUMD, a certainement pu apprécier cette maîtrise. »
« Il l’avait bien cherché ! Peu importe qu’il soit un ancien, il perturbait la présentation de mon produit ! » s’emporta Ves, avant de se reprendre. « Personne n’a essayé de me chercher des noises aujourd’hui. Le but de ma conférence, c’est de transmettre des connaissances, de me mettre en valeur dans les vidéos et d’attirer des aspirants concepteurs de méchas qui voudraient postuler à la LMC. Je ne peux pas faire ça si je les carbonise, pas vrai ? »
Ves considérait ses confrères concepteurs de méchas comme des membres de sa propre famille. Tant qu’ils ne s’opposaient pas directement à lui, il préférait avoir avec eux des échanges enrichissants et substantiels.
Les dizaines de discussions qu’il avait eues avec ses pairs l’aidaient aussi à corriger certaines de ses aspérités. Les concepteurs de méchas partageaient le même langage, et s’adresser à une classe entière d’étudiants en conception de méchas lui procurait un véritable plaisir.
Ves passa à autre chose. « Allons au bureau d’à côté voir combien de poissons j’ai ferrés. »
Tout l’après-midi, Ves s’installa dans un bureau qu’on lui avait prêté et reçut différents visiteurs.
Il s’agissait à chaque fois d’étudiants en conception de méchas qui souhaitaient envisager de travailler pour la LMC.
« Monsieur Larkinson, c’est un honneur de vous rencontrer en personne ! » s’exclama avec enthousiasme un jeune homme. « J’ai toujours eu l’impression d’étouffer pendant mes études à Rawlings. Ce n’est qu’après avoir assisté à votre conférence que j’ai compris ce qui me tracassait. Le Royaume Sentinelle est trop étriqué ! Les concepteurs de méchas issus de la noblesse monopolisent les meilleurs postes, et les possibilités qui me sont offertes ici sont donc bien trop limitées.
Votre proposition de travailler sous vos ordres, c’est exactement ce qu’il me faut ! »
« Hum-hum. » Ves hocha la tête avec désinvolture en parcourant le dossier de l’étudiant sur le terminal posé sur le bureau. « Monsieur Ferdinand Gerze, c’est bien ça ? Je ne peux m’empêcher de remarquer que votre dossier scolaire n’a… rien d’exceptionnel. Vos notes dépassent tout juste la moyenne requise pour réussir vos cours. »
On ne saurait trop insister sur l’importance des connaissances pour un concepteur de méchas. Si ceux-ci se contentaient d’assister aux cours et de fournir le minimum d’efforts durant leurs études, seraient-ils meilleurs une fois diplômés ?
Un concepteur de méchas n’arrêtait jamais d’apprendre. Obtenir un diplôme en conception de méchas ne signifiait pas qu’il pouvait cesser de se plonger dans les livres !
À son crédit, Ferdinand ne parut pas honteux. Au contraire, il conserva son air enjoué, comme si son enthousiasme à travailler pour la LMC suffisait à convaincre Ves de l’embaucher !
« Je ne suis peut-être pas parmi les meilleurs, mais, comme vous l’avez dit pendant votre conférence, le niveau d’exigence de Rawlings est très élevé. Je pense que mes compétences dans les domaines concernés suffisent à répondre à vos attentes ! »
« Hum. Vous avez sacrément confiance en vous. » Ves caressa distraitement Lucky, qui se prélassait sur le bureau, tout en parcourant les autres sections du dossier de Ferdinand. « Je vois que vous avez aussi participé à plusieurs activités extrascolaires. »
Ferdinand afficha un sourire assuré. « J’ai consacré une grande partie de mon temps à Rawlings à mes fonctions de trésorier du Club de polo de Rawlings. J’ai aussi aidé à organiser des visites de plusieurs sites remarquables de fabrication de méchas. J’ai acquis une précieuse expérience en matière de direction et de gestion financière, qui me prépare parfaitement à remplir les fonctions que vous pourriez me confier ! »
« Dehors. »
« Pardon ? »
Ves agita la main comme pour jeter le dossier de Ferdinand à la poubelle. La projection disparut.
« J’ai été très clair, monsieur Gerze. Je regrette de vous informer que vous ne répondez pas à nos critères de recrutement. Vous pouvez partir et laisser la place à des étudiants mieux qualifiés. »
« Mais pourquoi ? » Ferdinand se leva d’un bond et protesta. « Mes notes ne sont peut-être pas les meilleures, mais je suis tout aussi capable que n’importe quel autre étudiant de Rawlings de mener à bien des projets de conception de méchas !
Contrairement à certains intellos qui s’enferment dans leur chambre pour se bourrer le crâne de sciences, j’ai passé beaucoup de temps dehors à diriger le Club de polo de Rawlings et à organiser des visites de nombreuses usines de fabrication de méchas ! J’ai des compétences qui font défaut aux autres concepteurs de méchas ! »
« Ce serait très bien… si je cherchais un responsable de complexe industriel ou quelque chose dans le genre. » Ves croisa les bras. « Je crois avoir été très clair : je veux recruter de futurs concepteurs de méchas qui excellent dans leur fonction première, c’est-à-dire concevoir des méchas ou m’assister dans leur conception. Pour ça, n’importe quel concepteur de méchas en difficulté que je pourrais ramasser dans la rue vaut mieux que vous !
Vous pouvez être aussi doué que vous le voulez avec les gens, ou avoir acquis toute l’expérience de direction possible : si vous n’êtes pas suffisamment motivé pour remplir les fonctions essentielles de votre profession, je n’ai rien à faire de vous dans mes équipes de conception ! »
« Monsieur Larkinson ! Donnez-moi une chance, je vous en prie ! Je peux faire mes preuves ! Je peux démissionner de mon poste de trésorier pour consacrer davantage de temps à mes études ! »
« DEHORS ! » tonna Ves.
Il intensifia brusquement l’aura qui émanait de sa Fierté du Crépuscule, faisant peser une pression immense sur les épaules de Ferdinand !
L’homme s’enfuit comme si Zeigra était à ses trousses !
Gavin et Nitaa, qui se tenaient sur le côté, lancèrent à Ves un regard désapprobateur.
« Tu as été un peu dur avec lui, patron. Il avait vraiment envie de travailler avec toi. Tu ne pourrais pas te montrer indulgent ? »
« Non. Je n’ai pas besoin de responsables ni de concepteurs de méchas doués pour autre chose. En fait, je préfère éviter d’embaucher des concepteurs de méchas qui ont de l’initiative ou qui savent s’affirmer. Ce que je cherche, ce sont des intellos qui adorent concevoir des méchas et qui s’en sortent plutôt bien, pour former une équipe compétente, mais docile ! »
« Ah. »
« J’ai refusé Ferdinand parce que ses notes et ses activités extrascolaires reflètent son état d’esprit. Participer à la gestion d’un club, ce n’est pas un problème, mais il y a passé tellement de temps qu’il n’a manifestement pas consacré assez d’efforts à ses études. S’il a tout juste la moyenne, c’est probablement parce qu’il considère les études comme une corvée.
Ce n’est pas le genre de concepteur de méchas qui s’intégrerait aux équipes que j’ai en tête. »
Quelques autres étudiants qui frappèrent à sa porte avaient des dossiers similaires. Ves les renvoya sans faute de son bureau. Il ne voulait pas que ses futures équipes prennent la grosse tête en les remplissant de concepteurs de méchas qui sauraient tenir tête à leur patron.
Les étudiants qui entraient dans son bureau avaient aussi d’autres motivations.
« Je m’appelle Alicia Washer. » La jeune femme sourit en s’asseyant lentement sur la chaise vide, de l’autre côté du bureau. Ses gestes mettaient ostensiblement en valeur sa silhouette attirante sous sa jupe crayon et son chemisier moulants. « Je vous admire, monsieur Larkinson. »
Ves haussa un sourcil. « Pour quelle raison ? »
« Vous faites honneur à l’industrie des méchas. Non seulement vous êtes devenu concepteur compagnon à votre âge, mais vous avez aussi participé à la Chasse à la Couronne de Lady Miralix ! Les récits de cette chasse sont déjà entrés dans la légende ! Vous êtes si courageux, monsieur Larkinson. »
« Ce n’est rien. » Ves agita la main avec désinvolture. « Vos notes sont plutôt bonnes. Vous excellez dans les systèmes de musculature artificielle humanoïde, à ce que je vois. »
« La forme humanoïde est un sujet fascinant », dit-elle d’une voix rauque. Son doigt remonta le long de ses jambes fines et fuselées jusqu’à sa taille, puis poursuivit lentement son ascension. « Je pourrais passer des heures à explorer les courbes du corps humain. Je pourrais même explorer le vôtre, si vous le souhaitez. »
« … »
Ves détourna les yeux du dossier et la fixa d’un air sombre. « Dehors. »
« Euh, quoi ? »
« J’ai déjà une petite amie. Je n’ai pas besoin d’une chauffeuse de lit. Alors, décollez vos fesses aguicheuses de cette chaise et sortez d’ici ! »
À son crédit, elle ne chercha pas à s’attarder ni à le supplier. Comprenant qu’elle avait perdu cette bataille, elle se contenta d’adresser à Ves un sourire enjôleur, puis se leva lentement, avec sensualité. Elle pivota et quitta le bureau d’une démarche chaloupée, offrant à Ves et aux autres une vue imprenable sur son postérieur ondulant.
« Si vous… changez d’avis, appelez-moi. »
Lorsque la porte se referma, Ves posa les coudes sur son bureau et enfouit son visage dans ses mains.
« Argh. Quel genre de conceptrice de méchas est prête à faire une chose pareille ? »
« Il est logique que mademoiselle Washer cherche à vous séduire. Gagner votre cœur lui ouvrirait facilement les portes du succès. »
« J’ai une petite amie. »
« Tu sais, les concepteurs de méchas peuvent avoir des maîtresses. »
« Gloriana deviendrait complètement folle si je ne serait-ce qu’envisageais une chose pareille ! Laisse tomber, Benny. »
Il était hors de question que Ves flirte avec une autre femme tant qu’il était en couple avec Gloriana !
Rien que de penser à ce qu’elle ferait si elle le surprenait avec une autre femme lui donnait des frissons dans le dos !
Heureusement, malgré tous les clowns et les candidats incompétents qu’il avait reçus, Ves finit par rencontrer plusieurs étudiants qui éveillèrent son intérêt.
« Mayer Torto, commença Ves en parcourant le dossier de l’homme. Vos notes sont les meilleures que j’aie vues jusqu’ici. J’imagine que bon nombre d’employeurs aimeraient vous prendre sous leur aile. Qu’est-ce qui vous amène ici ? »
« Votre compliment me touche. » Mayer répondit poliment en ajustant la visière transparente qu’il portait sur la tête. « D’autres entreprises de méchas m’ont fait de nombreuses offres, mais aucune ne m’a parlé comme vous l’avez fait. Votre conférence m’a ouvert les yeux sur l’exploitation dissimulée dans les clauses de leurs contrats. »
« Les conditions que je propose ne sont pas faciles à accepter non plus. »
« Je le sais. La différence, c’est que vous jouez cartes sur table. Vous avez clairement exposé vos attentes. Surtout, vous nous avez laissé une porte ouverte pour nous épanouir et tracer notre propre voie. Je vous en suis reconnaissant. Mon avenir compte pour moi, et je ne veux pas me fermer des portes en choisissant le mauvais employeur. »
Ves sourit à Mayer. Ce garçon avait la tête sur les épaules.
« On dirait que vous avez retenu la leçon. Pourquoi accepter de quitter le Royaume Sentinelle pour venir travailler avec moi dans un État étranger ? »
« J’aime mon État autant que n’importe quel autre Sentinelle, mais les dés sont pipés. » Mayer soupira. « Si l’on ne naît pas dans une maison noble ou qu’on ne leur prête pas allégeance, on reste toujours à la périphérie de la communauté des concepteurs de méchas sentinelle. »
Si Ves avait bien compris, les maisons nobles recrutaient régulièrement des protégés et des vassaux, qu’elles liaient par des contrats permanents afin de s’assurer de leur loyauté !
Les professionnels comme les concepteurs de méchas y trouvaient généralement leur compte, mais certains, comme Mayer, tenaient à leur autonomie.