Chapitre 1 453
Ves avait structuré son cours de manière à atteindre plusieurs objectifs. Tout en abordant les points que le professeur Nxi lui avait demandé de traiter, il en glissa un autre en douce.
Pour l’instant, il amenait progressivement le sujet.
« Le marché n’est pas juste, pas plus que la vie. » Ves poursuivit son cours. « Devenir indépendant n’est pas la meilleure solution pour tout le monde. Les risques sont trop élevés, tout comme le prix à payer. Devenir salarié n’est peut-être pas la voie la plus prestigieuse que vous puissiez suivre, mais bon nombre de Maîtres ont émergé après avoir développé leurs compétences en travaillant pour l’armée ou une grande entreprise telle que la Deuxième Compagnie de Méchas. »
Ves agita la main, faisant disparaître les statistiques projetées au-dessus de lui.
« Si j’insiste tant sur la nécessité d’évaluer vos forces et vos faiblesses, c’est parce que vous ne saurez ce qu’il vous faut pour voler de vos propres ailes qu’en sachant où vous en êtes. Si vous vous lancez à l’aveuglette dans la création de votre entreprise sans savoir, par exemple, que vous êtes mauvais en mécanique, tous vos méchas seront assemblés de manière si bâclée que personne ne voudra les acheter ! »
Il avait vu bien trop de concepteurs de méchas médiocres vivoter à peine grâce à un unique atelier. Il ne voulait pas que les étudiants présents se lancent sur le marché avec des espoirs plein la tête pour finir zombies dans la jungle impitoyable de l’industrie des méchas.
« Profitez de votre passage à l’Université de Rawlings. Vous ne disposez que d’un nombre limité d’années pour bâtir vos fondations. Les compétences que vous acquerrez ici détermineront le point de départ de votre carrière dans l’industrie des méchas. Ceux d’entre vous qui ont de bons résultats et sont capables d’aller plus loin n’ont rien à craindre.
Quant à ceux qui ont des notes moyennes, je suis désolé, mais vous ne ferez pas le poids si vous vous lancez seuls. La différence entre vous et ceux qui obtiennent de meilleurs résultats, c’est que ces derniers sont bien plus capables de différencier leurs produits ! »
En établissant un lien entre les résultats scolaires des étudiants et leurs chances de réussir en tant qu’indépendants, Ves rendit son propos beaucoup plus concret !
La charge de travail à Rawlings était assez lourde en comparaison de celle des universités de méchas classiques, mais la plupart des étudiants arrivaient à suivre, puisqu’ils avaient passé une sélection rigoureuse.
Pourtant, suivre le rythme ne revenait pas à exceller dans ses études ! Seule une partie d’entre eux s’épanouissait vraiment dans les cours, comme des poissons dans l’eau. Pour tous les autres, obtenir des notes supérieures à la moyenne était déjà une victoire !
Or, dans la plupart des cas, la détermination et les capacités d’apprentissage des étudiants moyens ne suffisaient tout simplement pas ! Quand ils essaieraient enfin de se faire une place sur le marché des méchas, ils regretteraient sans doute de ne pas avoir fait preuve de plus d’ardeur et d’empressement pour tirer le meilleur parti de leur passage à Rawlings !
Après avoir brossé un tableau de plus en plus sombre, Ves finit par leur proposer une forme de salut.
« Mais ce n’est pas la fin. Loin de là. Les concepteurs de méchas sont recherchés partout. Des étudiants de Rawlings comme vous ont peu de chances d’être relégués à des postes de fabricants, de réparateurs ou à l’une des autres professions annexes liées aux méchas. Le gouvernement, l’armée et les entreprises de méchas déjà établies ont tous besoin de concepteurs consciencieux, capables de rejoindre leurs équipes de conception et d’y accomplir leur travail avec sérieux. »
De nombreux étudiants de Rawlings semblaient assurément réfléchir à leur avenir. Ves avait réussi à convaincre au moins une partie de l’auditoire de revoir ses projets mal conçus de créer sa propre entreprise de méchas.
Il sourit. « Devenir indépendant est-il le seul aboutissement possible pour un concepteur de méchas ? Pas du tout ! Il n’y a rien de mal à s’appuyer sur un employeur plus puissant pour compenser ses lacunes. La seule chose à prendre en compte, c’est que vous n’avez qu’un temps limité pour progresser et accomplir quelque chose ! »
Un concepteur de méchas n’avait jamais assez de temps !
« D’après ce que j’ai pu constater, les débouchés pour les diplômés de Rawlings sont excellents. La réputation de votre école est amplement méritée, et chacun de ceux qui valident tous leurs cours est bien préparé à accomplir toutes sortes de tâches de débutant.
Tant que vos résultats scolaires sont corrects, je suis sûr que vous aurez le choix parmi de nombreux employeurs, qui vous proposeront des conditions et des avantages différents pour vous convaincre de les rejoindre. »
Ves fit les cent pas autour de l’estrade. « Reste à savoir quel employeur est le meilleur. L’armée est souvent considérée comme le meilleur employeur, car elle offre beaucoup de soutien. Cependant, elle ne recrute que les meilleurs ; il n’est donc pas si facile d’intégrer ses rangs.
Il est plus facile de rejoindre l’une des nombreuses entreprises de méchas qui cherchent à renforcer leurs équipes de conception, mais c’est là que vous devez savoir quelles sont vos priorités. »
Il s’arrêta et se tourna vers le centre de l’auditoire dans un geste théâtral.
« Tenez-vous à vos grandes ambitions et comptez-vous continuer à les poursuivre, ou voulez-vous simplement un emploi stable et bien payé ? »
Le silence s’étira tandis que Ves se taisait un instant. Qui voudrait avouer faire partie de la deuxième catégorie ? La réputation de leur école avait donné un ego considérable à bon nombre d’étudiants de Rawlings !
« D’après ce que j’ai observé et ce que j’ai appris sur d’autres entreprises de méchas, elles négocient toujours dur. » Il sourit. « Laissez-moi vous révéler l’une des règles tacites de l’industrie des méchas. Les concepteurs en chef, qui sont généralement les patrons de ces entreprises, ne veulent pas que leurs concepteurs subalternes prennent trop la grosse tête. »
Voilà qui semblait étrange !
« Pour qu’un subalterne devienne utile, il doit acquérir beaucoup de compétences et améliorer ses capacités de conception. Pourtant, ses supérieurs ne veulent pas qu’il devienne trop bon, car il finira par partir en emportant toutes les compétences dans lesquelles la Deuxième Compagnie de Méchas a investi ! »
Bien sûr, les contrats que vous signerez vous obligeront probablement à reverser une part des bénéfices de vos nouvelles entreprises à vos anciens employeurs, mais, à leurs yeux, cela reste du gâchis ! »
En tant que chef d’entreprise, Ves avait lui-même longuement réfléchi à cette question. À ses yeux, l’équipe de conception la plus utile était composée de subalternes qui travaillaient assez longtemps pour s’accorder à son style de conception !
Une telle équipe ne se formait pas en réunissant au hasard une poignée de jeunes diplômés ! Il fallait des années de formation, d’encadrement et d’endoctrinement pour façonner une équipe de conception à son goût !
Si Ves consacrait des années d’efforts et d’investissements à façonner un concepteur de méchas subalterne à son idéal, pour que ce dernier, ingrat, démissionne ensuite afin de mettre ses compétences améliorées à profit en créant sa propre entreprise, Ves aurait l’air fin !
« Malgré tout, même si les concepteurs de méchas ne veulent pas vous aider à atteindre tous vos objectifs d’apprentissage et de progression, c’est extrêmement important. Avoir terminé vos études ne signifie pas que vous avez fini d’apprendre ! En réalité, vous ne faites que commencer !
L’écart entre un nouvel arrivant sur le marché du travail et les meilleurs concepteurs de méchas de l’industrie est immense ; la différence la plus déterminante tient à leur savoir-faire et à leurs connaissances, qui n’ont rien de comparable ! »
Il repensa à l’époque où on l’avait chargé d’assurer la liaison entre le Corps des Méchas et le Groupe Kadar-Neyvis. Découvrir les conditions de travail des concepteurs de méchas de bas rang qui composaient leurs équipes avait été pour lui une véritable révélation, qui continuait d’influencer sa réflexion sur le sujet.
« Oubliez le salaire. Oubliez les jours de congé. Oubliez les horaires de travail. Si vous voulez vivre confortablement grâce aux compétences et aux connaissances acquises à Rawlings, ou profiter d’un bon équilibre entre vie professionnelle et vie privée, alors allez-y, négociez ces conditions. »
Il laissa échapper un petit rire.
« Quant à ceux d’entre vous qui aspirent à devenir concepteurs de méchas et refusent d’abandonner leurs ambitions, ceux qui sont prêts à travailler assez dur pour les réaliser, veillez à négocier le bon contrat ! Au lieu de maximiser vos gains immédiats, concentrez-vous sur la garantie de votre avenir ! »
Il remarqua que beaucoup d’étudiants étaient perplexes, incapables de suivre son raisonnement. De toute évidence, Rawlings ne leur avait pas assez parlé de leur avenir professionnel.
Cela dit, il ne pouvait pas en tenir l’école pour responsable. Rawlings avait déjà fort à faire pour leur enseigner des matières plus essentielles. L’orientation professionnelle passait toujours après les priorités les plus importantes.
Les écoles comme les étudiants avaient tendance à traiter l’orientation professionnelle comme une question secondaire !
« Chacun de vous a de la valeur, même si son importance exacte varie selon ses résultats et ses compétences. Quoi qu’il en soit, les employeurs de concepteurs de méchas comme moi sont prêts à vous payer pour profiter de vos capacités. Nous sommes même disposés à investir en vous pour que vous nous soyez plus utiles ; c’est là la clé pour atteindre vos ambitions.
Négocier des formations supplémentaires dans les compétences dont vous avez besoin pour devenir un concepteur de méchas incontournable doit être votre priorité absolue ! »
Chaque étudiant de Rawlings était assuré d’avoir une vie confortable une fois diplômé. Mais une existence aisée de professionnel ne suffisait pas à ceux qui avaient de plus grandes ambitions !
« On n’arrête pas d’apprendre quand on obtient son diplôme, répéta-t-il. Surtout pas dans des métiers comme les nôtres, fondés sur les sciences et l’ingénierie. Vous devez non seulement vous tenir au courant des avancées, mais aussi les dépasser et enrichir vos compétences et vos connaissances ! Alors seulement vous pourrez accroître votre valeur au point de voir véritablement s’ouvrir votre avenir ! »
Ves balaya l’auditoire du bras, comme s’il faisait surgir un rêve. « Votre avenir compte. Chacun de vous veut avoir l’occasion de concevoir ses propres méchas. Ne le niez pas. C’est pour cela que vous êtes tous ici. La réalité et les circonstances peuvent vous empêcher de réaliser ce désir, mais cela ne signifie pas qu’une fois diplômés, cette possibilité vous sera à jamais interdite.
Continuez d’apprendre. Continuez de progresser. Continuez d’accumuler de l’expérience. Si vous travaillez assez dur, vous y arriverez. »
Une nouvelle pause s’étira tandis que Ves s’interrompait un instant.
Quelqu’un finit par lever la main. « Quels employeurs sont les meilleurs ? »
Ah, la question que Ves attendait ! « Excellente question ! Cela dépend de votre valeur et de vos exigences. Certains employeurs sont un peu plus généreux que d’autres quand il s’agit de former leurs subalternes. Plus votre valeur est élevée, meilleures seront les conditions.
Si vous êtes moins doués, vous devrez sans doute chercher davantage pour obtenir ce dont vous avez besoin, mais je ne pense pas qu’un diplômé de Rawlings rencontre beaucoup d’obstacles à cet égard. C’est un avantage dont vous bénéficiez tous ! »
Comme Ansel, autrefois, en République Lumineuse, les exigences scolaires de Rawlings étaient bien plus rigoureuses que la norme. Ses diplômés partaient avec une longueur d’avance sur ceux issus d’établissements moins prestigieux.
« Certaines entreprises de méchas et certains concepteurs en chef sont plus disposés que d’autres à vous aider à poursuivre vos ambitions. J’ai vu des situations répugnantes où les membres d’une équipe de conception étaient privés des occasions de développer les capacités dont ils avaient besoin pour accéder à une meilleure carrière. Si vous voulez atteindre les sommets de notre profession, ne travaillez pas pour ces employeurs.
Lors de vos négociations, soyez exigeants sur les conditions liées à votre formation. Si nécessaire, soyez prêts à faire des concessions sur d’autres points. »
À mesure que Ves détaillait les conditions que les concepteurs de méchas avaient intérêt à privilégier ou non, le fil conducteur de son cours devint évident.
S’ils voulaient poursuivre leurs ambitions, les concepteurs de méchas devaient accepter de sacrifier les bénéfices immédiats au profit de ceux de l’avenir !
Ves ajouta toutefois une réserve à ses conseils. « Ne vous y trompez pas. Il y a toujours un prix à payer. Rien n’est gratuit. Par rapport aux normes du secteur, votre salaire sera minable. Vos horaires seront longs.
Votre employeur exigera de vous des résultats de meilleure qualité. Quand vous le quitterez, vous devrez respecter toutes sortes de conditions contraignantes. Mais tant que ces sacrifices vous rapprochent de vos ambitions, ils en valent la peine !
Avoir la possibilité de devenir concepteur senior au cours de votre vie en vaut la peine, même si votre contrat vous oblige à verser dix pour cent de vos bénéfices à vos anciens employeurs ! »
Les choix qu’il leur avait présentés poussèrent beaucoup d’étudiants à réfléchir, ou à revoir leurs projets de carrière.
Suivaient-ils la bonne voie ?
Nul de ceux qui nourrissaient des ambitions ne se contentait de la médiocrité. Tous ces rêveurs étaient prêts à faire des sacrifices pour avoir une chance d’atteindre la grandeur !
Ves sourit. Il sentait, dans les expressions troublées de l’auditoire, leur réticence. C’était exactement ce qu’il voulait voir !