Chapitre 1 450
Malgré le peu de préavis pour sa conférence, beaucoup d’étudiants souhaitaient y assister. À l’origine, le professeur Nxi voulait seulement que Ves donne un cours à une classe d’étudiants de dernière année.
Pourtant, dès que la nouvelle se répandit qu’un Compagnon prodige au parcours haut en couleur allait s’adresser à une classe, bien plus d’étudiants voulurent venir !
La demande devint si forte que le professeur Nxi put faire déplacer la conférence dans l’une des plus grandes salles de l’université.
Dans l’un des grands amphithéâtres de Rawlings, près de dix mille étudiants en conception de méchas prirent place avec enthousiasme sur les nombreux sièges rouges rembourrés.
Ves savait que Rawlings formait encore davantage d’étudiants, mais il peinait à imaginer les conséquences de l’arrivée de tant de nouveaux concepteurs de méchas dans l’industrie déjà florissante du Royaume Sentinelle !
Rawlings n’était pas la seule université à former des concepteurs de méchas ! Les autres établissements du top dix en formaient eux aussi un nombre considérable, tandis que de nombreuses écoles moins réputées déversaient chaque année dans la nature un véritable raz-de-marée de concepteurs de méchas mal préparés !
Quels que soient les débouchés qu’offraient le Royaume Sentinelle et le Secteur stellaire de Komodo aux concepteurs de méchas fraîchement diplômés, ils ne pouvaient pas accueillir autant de monde !
Ves savait déjà que la grande majorité d’entre eux connaîtraient déception et échec, et seraient contraints de se reconvertir dans des métiers techniques moins prestigieux.
Il déplorait ce gâchis, mais comprenait pourquoi l’AMU imposait cette politique absurde depuis les plus hautes sphères.
Elle voulait ratisser large afin d’offrir une chance au plus grand nombre possible de personnes dotées d’un potentiel psionique !
L’AMU souhaitait également instaurer un environnement concurrentiel pour stimuler tous les concepteurs de méchas ambitieux. Ceux qui parvenaient à survivre et à prospérer dans un marché aussi difficile devenaient souvent la prochaine génération de Seniors et de Maîtres.
Ves comprenait la logique de cette politique, mais voir autant d’étudiants aspirer à exercer son métier lui fit prendre conscience du coût humain de la formation d’un si grand nombre de concepteurs de méchas.
« On les condamne à l’échec, pour la plupart », murmura-t-il.
Ves se tenait dans un espace clos à l’arrière de l’amphithéâtre.
Aucun accessoire n’avait été préparé. Le professeur Nxi lui avait proposé de faire venir quelques méchas pour illustrer son propos, mais il avait décliné l’offre. S’il ne pouvait pas présenter l’un de ses propres méchas, il préférait recourir à des projections plutôt qu’aux créations d’un autre.
« C’est dommage que le Royaume Sentinelle soit si loin de la République Lumineuse », soupira-t-il.
Il faudrait des semaines, voire des mois, pour faire venir l’un de ses méchas à Cinach VIII. C’était beaucoup trop long, et Ves ne voyait pas l’intérêt d’attendre si longtemps dans le seul but d’impressionner son auditoire.
Il avait assez confiance en lui pour y parvenir sans cette aide.
« Tu sais, j’étais l’un de ces étudiants, avant, dit Ves à son garde du corps en désignant la foule qui grossissait. Les voir me rappelle des souvenirs. Je n’ai jamais quitté la République Lumineuse. Mon allocation mensuelle ne représentait qu’une infime partie de l’argent dont je disposais. »
Nitaa lui lança un regard sceptique. « Tu te croyais sûrement supérieur à tes camarades, non ? »
Il comprit où elle voulait en venir. Il décida d’être honnête et secoua la tête.
« Je ne suis pas aussi exceptionnel que tu le crois. À l’époque, je n’étais qu’un gamin ordinaire qui pensait naïvement que mes résultats scolaires médiocres me permettraient de réussir. Je me trompais. Complètement. »
« Alors… comment se fait-il que tu sois… aussi brillant aujourd’hui ? »
« Je le dois à mes parents. Ils sont plus grands que tu ne pourras jamais l’imaginer. Je n’ai fait que récolter les fruits de leurs sacrifices et de leur travail acharné. »
Il laissa Nitaa méditer ses paroles tandis que le professeur Nxi s’approchait de lui. Elle jeta un nouveau coup d’œil à sa Fierté du Crépuscule. L’insigne caractéristique du Club de Chasse Galactique ressortait nettement sur la poitrine de son pardessus.
« Captiver autant d’étudiants n’est pas facile, mais votre apparence actuelle contribuera sûrement à remettre à leur place les plus suffisants. »
Ves voulait faire une impression digne. Il laissa ses oreilles de chat décoratives dans ses poches et décida également de confier Lucky à Nitaa.
« Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez que je garde à l’esprit, professeur ? »
« Cette conférence sera avant tout la vôtre. Plusieurs professeurs, dont moi, seront assis au premier rang, mais c’est à vous de captiver les étudiants. Je tiens aussi à vous rappeler que votre conférence sera enregistrée et diffusée sur nos chaînes, dans le Royaume Sentinelle et au-delà. »
« Je le sais. Tout cela figure dans le contrat que nous avons signé. »
Les deux parties espéraient tirer profit de cet accord.
Ves voulait emprunter le prestige de l’Université de Rawlings.
En retour, l’Université de Rawlings voulait profiter du renom de Ves et de son aura de réussite.
C’est pourquoi Ves lui avait cédé la plupart des droits sur sa conférence, afin qu’elle puisse en faire l’usage qu’elle souhaitait. L’université avait obtenu le droit d’ajouter son logo aux enregistrements et de promouvoir son établissement dans le Royaume Sentinelle en utilisant des extraits de sa conférence.
Dix minutes s’écoulèrent encore avant que les entrées de l’amphithéâtre ne se referment enfin. Peu après, Ves reçut le signal de commencer.
« Bonne chance, monsieur Larkinson. Notre personnel vous aidera du mieux qu’il pourra », lui dit le professeur avant de se diriger vers le premier rang.
La conférence débuta pour de bon lorsqu’une vaste projection s’alluma sur la majeure partie du grand podium, jusque-là vide.
Les images choisies par Ves étaient muettes, mais les étudiants en conception de méchas se turent aussitôt.
Quand le professeur lui avait proposé de choisir les images pour commencer, il avait refusé de montrer ses méchas ou sa participation à la récente Chasse de la Couronne.
Ves voulait donner une certaine tonalité à sa conférence. Se mettre en valeur avait son utilité, mais il ne voulait surtout pas passer pour un fanfaron dont la vantardise dépassait les accomplissements.
Sa réputation était déjà exécrable à cause de son surnom injurieux de Langue du Diable !
Les images muettes ne montraient donc pas le glorieux Titan de l’Aurore. Pas plus qu’elles ne représentaient le radieux Messager transcendant. En fait, ni Ves ni aucune de ses créations n’apparaissaient dans les extraits qu’il avait sélectionnés pour ce montage.
À la place, Ves choisit de projeter des instantanés de certaines des batailles les plus sanglantes des guerres entre la République Lumineuse et Vesia.
Ces combats n’avaient rien de glorieux. Les méchas Lumineux, usés jusqu’à la corde, couverts de boue ou laissant échapper de l’air dans l’espace, luttaient désespérément contre leurs adversaires vésiens !
Dans certains cas, les méchas du Corps des Méchas l’emportaient de justesse, mais perdaient la plupart de leurs appareils et de leurs pilotes. Dans d’autres, la Légion de Méchas écrasait brutalement l’ennemi, ouvrant la voie à de nouvelles incursions sanglantes !
Au milieu de ce collage d’images de combat étrangement silencieux, Ves s’avança sur le podium et gagna peu à peu le centre.
Il aurait pu parler derrière un pupitre, mais il n’avait besoin d’aucune note pour s’exprimer avec le cœur. Il voulait aussi que tout le public puisse voir sa Fierté du Crépuscule !
Les images saisissantes captivaient les étudiants, absorbés par la lutte désespérée des forces du Corps des Méchas. Au début, presque personne ne remarqua Ves.
Mais à mesure qu’il approchait du centre, il commença à relâcher la barrière spirituelle qui contenait l’aura de sa Fierté du Crépuscule.
L’aura invisible qui l’entourait se renforça. Ceux assis près du premier rang furent les premiers à en ressentir les effets, mais elle finit bientôt par s’étendre à tout l’amphithéâtre !
Grâce à son pardessus, Ves parvint sans un mot à capter l’attention de dizaines de milliers d’étudiants en conception de méchas ! Même les dizaines de professeurs venus par curiosité ou par ennui cessèrent de le considérer comme un phénomène éphémère !
Ses bottes résonnèrent une dernière fois sur le podium tandis qu’il atteignait le centre. Il promena son regard sur tout l’auditoire, de gauche à droite. Sa présence imposante, amplifiée par la rage et la fierté implacables de Zeigra, contraignit chacun à reconnaître son existence.
Si certains étudiants étaient trop éloignés pour distinguer son visage, les projections latérales, qui montraient son corps en gros plan, veillaient à ce que même ceux assis tout au fond le voient clairement !
Personne ne bavardait. Personne ne plaisantait avec ses voisins. Personne ne jouait sur son communicateur.
À cet instant, Ves avait capté l’attention de toutes les personnes présentes.
Ves désigna de la main les images de combat qui continuaient de défiler derrière lui.
« Je ne suis pas un Sentinellien. Je viens de la République Lumineuse. Voilà la réalité dans laquelle j’ai grandi. Les guerres entre la République Lumineuse et Vesia ont marqué mon État d’origine et façonné notre culture du mécha aussi profondément que la Faille Nyxienne a façonné la vôtre. »
Sa voix avait du poids. Amplifiée par les haut-parleurs de l’amphithéâtre, elle mit encore plus de pression sur les étudiants en conception de méchas, jusque-là de bonne humeur.
« La guerre a imprégné tous les aspects de la République Lumineuse. Les concepteurs de méchas comme moi ne peuvent pas se soustraire à l’effort de guerre. Bien sûr, la guerre offre gloire et honneur, mais croyez-moi : quand on est envoyé sur le front, on passe surtout son temps à essayer de survivre à la prochaine bataille, plutôt qu’à rêver de la prochaine médaille à épingler sur sa poitrine ! »
Ves pensait avoir réussi à faire comprendre aux étudiants la gravité des guerres qui avaient ravagé la République Lumineuse.
« Si je vous ai montré un aperçu de nos guerres, ce n’est pas sans raison. Je voulais vous rappeler le rôle que nous jouons. À l’avenir, certains d’entre vous aideront les courageux pilotes de méchas sentinelliens à survivre aux batailles qui les attendent. Que vos méchas servent contre les pirates nyxiens ou un État hostile, sachez que la responsabilité qui vous incombe est plus grande que vous ne le pensez.
Le sort de vos clients, mais aussi celui des innocents qu’ils protègent, dépend de votre travail ! »
Ses paroles rendirent tous les présents bien plus conscients de la gravité de leur profession ! Les concepteurs de méchas avaient tendance à ne penser qu’à leur propre carrière, et il leur était difficile de mesurer les conséquences de leurs actes.
« Beaucoup d’entre vous rêvent de devenir des concepteurs de méchas réputés. Peut-être avez-vous entendu parler de moi et décidé de suivre mon exemple. Mais demandez-vous : est-il facile de marcher sur mes traces ? »
Le silence s’installa. Personne n’osa prendre la parole dans ce moment tendu et solennel.
« Allons, ne soyez pas timides. » Il eut un sourire malicieux. « Je vais faire plus simple et vous poser une question. Levez la main si vous pensez devenir Maître concepteur de méchas au cours de votre vie ! »
Un instant, seules quelques personnes osèrent lever la main. Les professeurs hésitèrent moins que tous les autres. Certains levèrent franchement la main, d’autres la gardèrent baissée, évaluant honnêtement leurs capacités.
Chez les étudiants, Ves sentait encore beaucoup d’hésitation dans la foule.
« Me serais-je trompé d’université ? Est-ce que je m’adresse aux étudiants de Rawlings, oui ou non ? Allons ! Où est votre ambition ? Levez la main si vous croyez en vous ! N’ayez pas peur ! »
Encouragés par ses paroles, près de trente pour cent des étudiants finirent par lever la main.
« Quelle ambition impressionnante ! » s’exclama Ves avec emphase. « Si chacun d’entre vous réalise ses rêves, le Royaume Sentinelle comptera probablement plus de Maîtres que la Coalition du Vendredi et l’Hégémonie Hexadrique réunies ! »
C’était une déclaration absurde ! Tout le monde connaissait les chances d’accéder au rang de Maître. Pour ceux issus d’États de troisième ordre, elles étaient infimes !
En fait, c’était quasiment inédit dans le Secteur stellaire de Komodo !
Ves secoua la tête avec une exagération théâtrale. « Seul un tiers d’entre vous a levé la main. Je suis déçu. »
Il frappa soudain son poing contre sa paume, puis pointa l’auditoire d’un doigt accusateur. « Je suis déçu, mais pas par ceux qui ont levé la main et qui pensent avoir l’étoffe d’un Maître ! C’est le reste d’entre vous qui me déçoit, ceux qui n’ont pas eu le courage de viser plus haut ! »
Les étudiants et les professeurs furent soudain bouleversés ! Quel genre de conférence était-ce donc ? Ves ignorait-il à quel point il était improbable que l’un d’entre eux devienne un jour Maître ?