Chapitre 1 436
Une fois retombée l’excitation que lui avait procurée sa découverte de la pierre F, il se pencha sur une priorité qu’il attendait depuis longtemps de pouvoir régler.
« Le Devil Tiger brûle de voir le jour ! »
Ves avait finalisé sa conception peu avant son arrivée dans le Système de Cinach. Il ne s’était pas contenté de lui insuffler un esprit de conception plein de vie, quoique rebelle ; il avait aussi rassemblé tous les matériaux nécessaires.
Les Battle Criers avaient même reçu pour son compte une cargaison d’ASMAS pur. À présent, tous les matériaux étaient entreposés dans les cales des vaisseaux de ravitaillement du corps de mercenaires Kinner.
Ves convoqua Nitaa et le Commandant Cinnabar pour une réunion.
« Nitaa, avez-vous trouvé un atelier convenable où je pourrais fabriquer mon mécha en secret ? »
Son garde du corps acquiesça. « J’ai approché anonymement un syndicat clandestin qui contrôle un quartier industriel dans une ville de taille moyenne. Ils ont accepté de nous laisser utiliser un atelier de méchas bien équipé, mais abandonné, contre une somme considérable. Ils exigent la moitié du paiement d’avance. »
« Donnez-moi les détails. »
La grande femme tendit une tablette à Ves, qui étudia le plan de l’atelier et son équipement.
Les outils et le matériel paraissaient un peu vétustes, mais ils étaient bien entretenus. C’était mieux qu’il ne l’aurait cru pour un atelier clandestin.
« Ça me va. Confirmez l’accord. Occupez-vous aussi du paiement initial. »
« Bien, monsieur. Nous pourrons entrer dans l’atelier dès que le syndicat aura confirmé la réception de l’argent. »
« Parfait. Je veux que tout soit réglé rapidement. Commandant Cinnabar, veuillez vous coordonner avec Crindon pour transférer les matériaux jusqu’à l’atelier. Je ne veux laisser aucune trace, compris ? »
Tous deux acquiescèrent. Ils n’avaient aucune idée de ce que préparait Ves, mais ils étaient Kinner. Il n’était pas dans leur nature de trop questionner leurs employeurs.
« Il faudra faire transiter les matériaux quelque temps pour brouiller leur provenance, monsieur. Par précaution, nous devrions également transférer leur contenu dans d’autres conteneurs et nous débarrasser des conteneurs vides. »
« Occupez-vous-en. Je vous fais confiance pour ne laisser aucune faille qui permettrait à des enquêteurs de remonter jusqu’à moi. Vous faut-il plus de temps ou de ressources pour tout organiser ? »
Nitaa avait l’air sûre d’elle. « Il ne nous faudra pas plus d’une journée. En cas de complication, je vous préviendrai dès que possible. »
« Très bien. N’hésitez pas à demander conseil à Crindon si nécessaire. »
Disposer d’une équipe aux compétences variées lui facilitait bien plus la vie qu’avant. D’ordinaire, Ves aurait contacté lui-même une organisation du marché noir pour tout organiser, mais maintenant qu’il avait étoffé son personnel, pourquoi ne pas déléguer ces tâches fastidieuses à ses subordonnés ?
Il aurait été préférable de confier cette mission à Crindon, mais son expert en sécurité était encore occupé à superviser la révision du Barracuda.
Quoi qu’il en soit, Nitaa n’était pas un simple garde du corps. Elle n’avait pas été assez douée pour intégrer l’Ordre de Fl'xix, mais elle en avait tout de même acquis de nombreuses compétences. L’ordre Kinner ne se contentait pas de protéger des gens. L’espionnage, les enquêtes et les relations avec les organisations clandestines faisaient aussi partie de ses domaines d’expertise.
En bref, Ves considérait Nitaa comme une espionne à petit prix. Son seul défaut majeur était qu’elle ne savait pas pirater. Tout au plus pouvait-elle se servir d’un outil ou d’un programme de piratage automatisé.
Nitaa et le Commandant Cinnabar se mirent aussitôt à l’œuvre. Prenant soin de dissimuler leur identité à chaque étape, ils confirmèrent leur accord avec le syndicat propriétaire de l’atelier de méchas, puis commencèrent à transférer leur cargaison vers la surface de Cinach XII.
Les infrastructures de Cinach VI se prêtaient bien mieux à la production de méchas que celles de Cinach XII, mais Ves ne souhaitait pas s’embêter à retourner sur la sixième planète en partant du soleil local.
De plus, Cinach XII avait ses propres avantages. La présence d’une antenne des Gardiens de la Paix et d’un vaste secteur d’industrie lourde faisait circuler une grande quantité de marchandises.
Il était assez facile d’insérer quelques conteneurs quelconques dans cet immense flot de marchandises et de les faire passer d’un entrepôt à l’autre.
Cette opération logistique occupa beaucoup Nitaa et les Battle Criers, mais à la fin de la journée, tous les conteneurs arrivèrent sains et saufs à l’atelier, par une entrée souterraine.
Ves se rendit lui aussi à l’atelier de méchas par des moyens douteux. Il quitta son hôtel en secret, déguisé et à l’aide de son Augmentation de furtivité.
Il dut laisser Gavin derrière lui, ainsi qu’un membre des Battle Criers chargé de faire diversion en portant la Fierté du Crépuscule. La supercherie était loin d’être infaillible, mais elle suffirait à tromper la plupart des observateurs peu attentifs.
Finalement, Ves, Lucky et Nitaa arrivèrent à l’atelier de méchas en empruntant les mêmes tunnels souterrains que ceux qu’ils avaient utilisés pour acheminer les conteneurs.
Une fois dans l’atelier, Ves inspecta brièvement tout le matériel et se déclara satisfait de ce qu’il voyait.
« Bon, Lucky. Va fouiner un peu et vérifie si le syndicat qui nous a loué l’atelier n’a pas laissé de mouchards. »
« Miaou. »
Ves soupira. « D’accord, d’accord ! »
Il plongea la main dans la poche de son ample manteau dissimulant et en sortit un petit morceau de minerai. Il le lança par-dessus la tête de Lucky, qui bondit aussitôt pour happer l’exotique !
Son prix en poche, Lucky s’éloigna en flottant joyeusement, la queue frétillante.
« Vous aussi, Nitaa. Veuillez inspecter l’atelier de méchas pour vérifier qu’il n’y a pas de pièges. »
« Compris. »
Avec les organisations clandestines, on ne pouvait jamais être trop prudent. Pendant que Lucky et Nitaa inspectaient minutieusement chaque recoin des lieux, Ves s’approcha du matériel et commença à examiner ses logiciels et son matériel informatique.
Si le syndicat voulait surveiller ce qui se passait dans l’atelier de méchas, il n’allait pas s’y prendre de façon aussi grossière qu’en plaçant des mouchards et des capteurs cachés partout.
Il piégerait plutôt les machines de fabrication !
À première vue, l’imprimante 3D, le système d’assemblage et tout le reste semblaient en bon état, mais Ves connaissait bien leur fonctionnement. S’il avait voulu piéger ces machines, il aurait pu imaginer un million de façons de s’y prendre !
En proie à sa paranoïa, Ves n’hésita pas à consacrer une demi-journée à inspecter lui-même toutes les machines.
Il ouvrit l’imprimante 3D et passa au scanner chacune de ses pièces.
Il utilisa un logiciel de piratage automatisé pour accéder à la programmation racine de chaque machine et repérer d’éventuelles anomalies.
Il mit les machines en marche et utilisa des matériaux de rechange pour tester leur fonctionnement. Cette précaution se révéla judicieuse : il découvrit que certaines pièces s’étaient désaxées à force d’avoir servi.
À vrai dire, ce désaxement n’avait rien de grave, mais l’idée de les laisser en l’état l’agaçait au plus haut point. Après avoir consacré du temps à les remettre d’aplomb, il continua à fouiller les entrailles du matériel de production.
« Ahah ! Je t’ai trouvé ! Je savais qu’ils ne pourraient pas résister ! »
En apparence, l’imprimante 3D semblait parfaitement normale, mais Ves découvrit en réalité un composant minuscule dissimulé au plus profond de l’immense machine.
Ce composant faisait office d’enregistreur secret ! Les logiciels et composants d’enregistrement habituels de l’imprimante 3D avaient beau avoir été retirés, cette petite pièce non standard en reproduisait en secret une partie du fonctionnement !
Quiconque récupérerait les données recueillies par ce composant pourrait reconstituer ce que Ves avait fabriqué avec la machine !
Ves retira et écrasa aussitôt le minuscule composant. Ayant trouvé la preuve irréfutable que le syndicat local lui avait menti, il reprit ses recherches avec une minutie redoublée.
Il ne trouva aucun autre mouchard.
« Est-ce que je les ai tous repérés ou est-ce qu’il m’en a échappé ? » se demanda-t-il.
Il n’en était pas sûr, mais il ne trouverait sans doute rien de plus, même en fouillant une nouvelle fois. Il avait beau vouloir céder à sa paranoïa et recommencer l’inspection, il avait déjà perdu suffisamment de temps.
« Il est temps de m’y mettre », déclara-t-il.
Il commença à sortir les matériaux, une longue préparation. Pour déplacer toutes ces lourdes marchandises, il n’utilisa pas les robots de levage de l’atelier, mais ceux qu’il avait achetés plus tôt dans la journée. Il les avait déjà inspectés de fond en comble et comptait les détruire ensuite pour réduire au minimum les risques d’être démasqué.
« On n’est jamais trop prudent ! »
Il avait l’impression de se retrouver à nouveau en train de fabriquer un fusil à laser gamma interdit. Son Devil Tiger n’était certes pas aussi condamnable qu’une arme de destruction massive, mais son existence provoquerait à coup sûr une vive controverse !
Pourtant… les risques qu’il prenait l’excitaient. L’idée de donner enfin vie à un mécha aussi dangereux que le Devil Tiger raviva rapidement sa passion.
« Ça suffit ! Je ne peux plus me retenir ! »
Ves se lança avec enthousiasme dans la fabrication. Il commença par sortir l’ASMAS pur, qui formait le noyau interne de son mécha.
Conservé dans un énorme fût, l’ASMAS pur que Gloriana lui avait procuré ressemblait à première vue à une sorte de soupe grise, semblable à du mercure.
Sa préparation était l’étape la plus simple. Ves n’avait qu’à lui transmettre la programmation et les instructions qu’il avait déjà préparées.
En fait, cette fois-ci, le processus de fabrication se déroula de façon très différente de la normale. La forte proportion de métal intelligent utilisée dans le mécha rendait le Devil Tiger presque capable de se construire tout seul !
Après avoir inspecté l’ASMAS pur et vérifié que sa nouvelle programmation avait bien été intégrée, il disposa plusieurs tas de matériaux autour de cette masse de métaux mouvants à l’allure extraterrestre.
Il transmit quelques instructions supplémentaires, et l’ASMAS pur se mit à engloutir des barres de métal et d’alliage. D’innombrables nanomachines se mirent aussitôt à désagréger les barres en particules minuscules.
Un deuxième bassin de métal changeant et mouvant commença à se former. Il s’agissait d’ASMAS de substitution, fabriqué à partir de matériaux de moindre qualité. Comme plus de la moitié du Devil Tiger était constituée d’ASMAS de substitution, sa production prendrait beaucoup de temps ; pendant ce temps, l’ASMAS pur réclamait un apport constant d’énergie pour alimenter ses activités de nanofabrication.
Ves observa la lente formation de la première masse d’ASMAS de substitution, le visage partagé.
Il avait l’impression de contempler une piste que pourrait emprunter la production de méchas à l’avenir. Si la technologie des métaux intelligents arrivait à maturité au point de rivaliser avec les méchas produits par des méthodes conventionnelles, elle pourrait alors gagner en popularité et rendre superflus les immenses complexes de fabrication de méchas !
« Mais c’est peu probable. La technologie de matérialisation fait déjà des progrès, et elle sera sans doute la première à se généraliser. »
Il se concentra de nouveau et chassa toute distraction. Il devait désormais consacrer toute son attention à la fabrication du Devil Tiger. Même si l’ASMAS lui épargnait une bonne partie du travail, il restait encore beaucoup de pièces à fabriquer de façon conventionnelle.
L’esprit concentré, il mit en marche l’imprimante 3D et les autres machines de production, puis se lança dans la fabrication de diverses pièces. Le réacteur de puissance, le moteur du mécha, le cockpit, des éléments du châssis interne et plusieurs composants divers sortirent rapidement des machines.
La passion et l’enthousiasme qu’il éprouvait pour son projet le plongèrent dans un étrange état de sérénité. Il ne brûlait pas d’une passion aussi intense que lorsqu’il avait fabriqué les Messagers transcendants, mais il était tout de même convaincu de faire mieux que la fois précédente.
Les pièces du Devil Tiger s’accumulèrent peu à peu. Ves ne les avait pas encore assemblées, mais il percevait déjà la puissance qu’elles recelaient.
Grâce au soin exceptionnel que Ves apportait à son travail, pratiquement tout se déroula sans accroc. Même après avoir soumis les pièces fraîchement fabriquées à des scanners et les avoir vérifiées trois fois, il ne découvrit presque aucune anomalie !
Sa confiance dans son Devil Tiger grandit. Avec des pièces aussi irréprochables, Ves voulait tout faire pour que son dernier mécha devienne une création exceptionnelle !
Son orgueil d’artisan l’exigeait !