Chapitre 1 427
Tandis que son mécha prenait forme, Ves se demanda comment aborder les dernières étapes de la conception.
En temps normal, il aurait été irresponsable de finaliser sa conception et de fabriquer aussitôt un exemplaire destiné aux consommateurs.
Cependant, son projet de Devil Tiger ne ressemblait à aucun de ses autres projets de conception. Son coût exorbitant, sa nature illicite et ses divers aspects révolutionnaires faisaient de la fabrication et des essais d’un prototype physique une très mauvaise idée !
En outre, Ves était convaincu que les performances théoriques du Devil Tiger ne différeraient pas de ses performances réelles.
Après tout, pourquoi devrait-il suivre un processus de conception traditionnel ? Même si son mécha présentait un ou deux défauts majeurs, Ves n’encourrait aucune pénalité.
Le public cible de son Devil Tiger se composait de pirates nyxiens ! Ves ne se souciait pas le moins du monde de leur bien-être ! En fait, il les considérait comme des sujets d’expérimentation potentiels, prêts à servir à divers essais, notamment ceux de son Devil Tiger !
« Même s’il a quelques défauts, mon mécha est capable de se corriger tout seul ! J’interviendrai en personne si nécessaire ! »
Comme son mécha devait servir d’expérience, Ves voulait pouvoir accéder aux données accumulées par le Devil Tiger. Il savait qu’il lui serait très difficile, voire presque impossible, de transmettre ses données jusqu’à lui, surtout si la machine ne parvenait pas à se connecter au Réseau galactique.
Ves fit de son mieux pour programmer quelques routines cachées dans le programme central du mécha. Dès qu’il se connecterait à un réseau local ayant accès au Réseau galactique, le Devil Tiger compresserait et chiffrerait aussitôt ses données de journalisation, puis les téléverserait sur un site de stockage public quelconque.
Il lui suffirait que cela se produise pour pouvoir toujours récupérer les données de journalisation par des moyens anonymes. Il pourrait ainsi surveiller l’utilisation du Devil Tiger et vérifier s’il se comportait comme prévu.
« C’est une relation à double sens. » Ves sourit. « Tant que mon mécha peut accéder au Réseau galactique, il n’est pas limité à l’envoi de données. Il peut aussi recevoir de nouvelles instructions ! »
Ves programma diverses adresses obscures que le mécha devait surveiller chaque fois qu’il accédait au Réseau galactique. S’il y repérait un fichier chiffré sur l’une de ces adresses, il le téléchargerait et le déchiffrerait afin de traiter les nouvelles instructions de Ves.
De cette façon, il pourrait continuer à retoucher, mettre à jour et modifier à distance la conception du Devil Tiger ! La nature malléable du métal intelligent de son mécha lui permettait d’adapter sa propre conception sans aucune intervention humaine !
« C’est brillant ! » s’exclama-t-il avec un sourire.
Bien sûr, ces mesures comportaient aussi plusieurs inconvénients. Les échanges de données passaient par le réseau de communication le plus ouvert et le moins sécurisé de la galaxie ! Ves n’aurait pas pu choisir un réseau moins sûr que le Réseau galactique !
Bien qu’il eût fortement chiffré les paquets de données, il ne se faisait aucune illusion : ce chiffrement ne résisterait pas à des tentatives de décryptage déterminées.
Ves ne pouvait pas faire grand-chose contre les tentatives de craquer le chiffrement des données de journalisation. Cela ne devrait pas poser de problème tant que ces données ne contenaient aucun indice permettant de remonter jusqu’à lui.
Ce qui l’inquiétait davantage, c’était qu’un concepteur de méchas farceur trouve le moyen d’imiter le processus que Ves employait pour mettre à jour les instructions du Devil Tiger. Si ce tiers utilisait la même méthode de chiffrement et téléversait un nouveau jeu d’instructions à une adresse donnée, il pourrait facilement détourner le Devil Tiger !
« Il me faut une couche de sécurité supplémentaire ! »
Après un moment de réflexion, il trouva une idée originale pour réduire les risques d’interférence d’un tiers.
Même si un pirate informatique parvenait à téléverser des instructions dans les banques de données de son Devil Tiger, le mécha les refuserait tant que son esprit de conception ne saisirait pas le code permettant de déverrouiller l’ultime verrou !
« Peu importe le talent d’un pirate informatique pour s’introduire dans les systèmes électroniques, il ne peut rien faire pour influencer un esprit de conception ! »
Seul Ves savait les manipuler, ce qui lui donnait un contrôle exclusif sur les aspects les plus fondamentaux du fonctionnement de son mécha.
Bien sûr, ce ne devait pas être la spiritualité de Zeigra qui déciderait des instructions à accepter. Ves avait plutôt configuré le système de sorte qu’elle ne puisse déverrouiller l’ultime verrou que s’il intervenait directement !
« La Fierté du Crépuscule peut m’aider ! »
Son nouveau manteau abritait un fragment spirituel actif de Zeigra. Ves avait remarqué que celui-ci partageait sa conscience avec la spiritualité principale, enfermée dans sa pierre P.
« Cela signifie en gros que je peux observer et manipuler à distance la spiritualité de Zeigra ! »
C’était un dispositif tout à fait inédit, et Ves était impatient de le mettre en œuvre pour la première fois. Si tout se passait bien, il pourrait l’appliquer à ses autres créations.
« Garder près de moi des fragments de mes esprits de conception est un bon moyen de tenir en bride les plus indociles. »
Cette approche faisait pencher la balance du côté du déterminisme, au détriment de la voie de la vie, et lui conférait ainsi un contrôle essentiel sur son Devil Tiger !
Ves ne laisserait personne, pas même la spiritualité de Zeigra, ruiner son expérience !
Programmer toutes ces fonctions supplémentaires dans son mécha représentait beaucoup de travail. Ves comprit qu’il devait s’appliquer pour éliminer autant de failles et de possibilités d’exploitation que possible. S’il laissait ne serait-ce qu’une seule ouverture, un pirate informatique astucieux ou un concepteur de méchas ne manquerait pas d’en profiter pour s’en prendre à son Devil Tiger !
Il rencontra surtout de grandes difficultés à imaginer les interactions entre son esprit de conception et les systèmes du mécha. Ves dut réexaminer certains de ses méchas existants, étudier l’influence de leurs esprits de conception sur leur fonctionnement, puis extrapoler à partir de là.
Essayer de faire collaborer spiritualité et technologie, c’était comme tenter de faire fonctionner la magie avec la technologie. Ves dut porter deux casquettes à la fois pour trouver comment l’une pouvait agir sur l’autre.
Malgré tout, il avait déjà progressé dans ce domaine nouveau et inexploré en découvrant comment réserver exclusivement à l’esprit de conception le contrôle de la queue du Devil Tiger.
Il ne savait pas si c’était une bonne idée de laisser Zeigra contrôler directement l’un des éléments de son mécha, mais la queue était l’un de ses membres les moins importants.
Restait à savoir si tout cela fonctionnerait comme prévu. Ves ne pourrait le découvrir qu’une fois le mécha fabriqué, ce qui constituait déjà un défi en soi.
« Il me faut un atelier de méchas sécurisé et privé pour assembler cette machine ! »
Il avait déjà quelques idées en tête.
« Je récupérerai le dernier lot de matériaux ainsi que la cargaison d’ASMAS pur de Gloriana lors de ma prochaine escale. Une fois que j’aurai rassemblé tous les matériaux, je pourrai chercher un atelier convenable. »
Pour trouver un atelier, les grandes planètes industrielles regorgeaient d’ateliers clandestins et d’installations de fabrication. Sa principale préoccupation était d’en louer un fiable qui ne lui jouerait pas de mauvais tour, mais Ves était convaincu qu’il saurait se frayer un chemin dans ce marécage trouble.
L’étape suivante, tout aussi difficile, serait de vendre son mécha. Auparavant, Ves avait envisagé de s’aventurer dans les marges de la Faille de Nyxian pour écouler son Devil Tiger, mais c’était extrêmement risqué.
« Ce serait bien plus pratique si je pouvais vendre mon mécha par l’intermédiaire du Cercle de Mota ! »
Au départ, Ves connaissait peu cette organisation mystérieuse, mais Crindon avait réussi à glaner quelques bribes d’information à son sujet. Le Cercle de Mota servait principalement d’intermédiaire commercial entre les Sentinelles et les Nyxiens.
Comme ce commerce était très illégal et extrêmement controversé au sein du Royaume Sentinelle, chaque transaction se déroulait dans le plus grand secret. Le Cercle avait instauré plusieurs traditions qui compliquaient l’identification des acheteurs et des vendeurs de marchandises illicites lors des transactions sur ses marchés.
Vu la nature particulière du Devil Tiger, Ves savait qu’il ne pourrait jamais vendre ce mécha avec bénéfice. Le coût de son seul ASMAS pur suffirait à ruiner la LMC ! Comment pourrait-il espérer vendre son mécha à un prix aussi exorbitant aux pirates impitoyables, mais sans le sou, qui peuplaient la Faille de Nyxian ?
Il devrait probablement vendre son mécha à perte, et lourdement, mais il n’avait jamais compté tirer profit de cette vente. Les techniques qu’il avait inventées, les leçons qu’il avait apprises et les solutions qu’il avait mises au point représentaient ses véritables gains. Quant à l’argent ? Ce serait un bonus.
Malgré tout, s’il finissait par vendre son Devil Tiger pour seulement trente millions de crédits brillants, à peu près, il ne pourrait pas s’en satisfaire !
« Je dois faire de mon mieux pour vendre mon mécha à un prix équitable ! »
D’après les récits que Crindon avait rassemblés au sujet du Cercle de Mota, l’organisation clandestine lui offrait plusieurs possibilités d’obtenir ce qu’il voulait.
Pour commencer, une grande partie des marchandises proposées par les pirates nyxiens se composait d’exotiques inconnus et d’objets étranges. Même les meilleurs experts engagés par le Cercle de Mota peinaient à en estimer la valeur.
Leur valeur et leurs applications étant incertaines, ces marchandises avaient tendance à s’entasser dans les entrepôts, faute de demande.
« Je peux obtenir quantité d’exotiques étranges en échange de mon mécha ! »
Ves ne saurait pas s’il sortirait gagnant d’un tel échange, mais élargir sa collection d’exotiques pouvait lui être très utile. Même si aucun ne réagissait à la spiritualité ou ne possédait de propriété intéressante, il pourrait peut-être leur trouver une utilité dans ses futures conceptions de méchas.
« Tous les concepteurs de méchas qui réussissent se constituent une collection d’exotiques pour cette raison. »
L’autre possibilité, plus incertaine, serait de proposer son mécha aux ventes aux enchères régulièrement organisées par le Cercle.
Ves pinça les lèvres à cette idée. « Les méchas comme le Devil Tiger se vendent souvent aux enchères. »
L’idée l’intriguait, mais qui savait si quelqu’un reconnaîtrait la véritable valeur de son mécha ? Et si les enchérisseurs n’avaient qu’une somme dérisoire à leur disposition ?
« Le Cercle me laissera-t-il seulement proposer mon mécha aux enchères ? » se demanda-t-il.
Les enchères n’acceptaient que des méchas extraordinaires et uniques. Il était inutile d’y mettre en vente des méchas ordinaires que l’on pouvait facilement acheter par d’autres voies.
Au vu de toutes les caractéristiques et des performances générales de son Devil Tiger, Ves était presque certain que le Cercle serait ravi de le mettre aux enchères !
Cependant, s’il exposait le Devil Tiger à tant d’enchérisseurs, il devrait prendre grand soin de ne laisser aucun indice révélant son rôle dans sa conception !
Ce serait difficile !
Ves avait déjà pris de nombreuses précautions. Par exemple, s’il avait attendu pour récupérer la cargaison d’ASMAS pur, c’était notamment parce qu’il voulait l’obtenir d’un Courrier de l’Ombre de manière sûre et anonyme.
« Vu tout ce que Gloriana a payé aux Courriers de l’Ombre, ils ont intérêt à tenir leur langue », marmonna-t-il.
Ves était convaincu de pouvoir dissimuler la collecte des matériaux et brouiller les pistes sur le processus de fabrication. Mais tout cela ne servirait à rien si son Devil Tiger dégageait une aura semblable à celle de ses autres méchas !
« Je dois trouver un moyen de réprimer cet effet ! »
C’était le dernier problème qui le tracassait avant qu’il achève sa conception. D’ordinaire, Ves faisait tout son possible pour maximiser l’influence extérieure de ses méchas. Plus leurs auras étaient impressionnantes, plus ils pouvaient influencer leurs alliés comme leurs ennemis ! C’était l’un des principaux atouts de ses produits !
« Comment pourrais-je aller contre mon instinct et réprimer l’aura de mon Devil Tiger ? » Ves fronça les sourcils.