Chapitre 1 424
En artisan, Ves reconnut le savoir-faire et le soin que le tailleur sur mesure apportait à son travail. Le vieil homme avait travaillé de nombreuses matières différentes, extraites de toutes sortes de grands félins.
D’ordinaire, Ves devait attendre son tour avant que le tailleur ne s’occupe de sa commande. Mais, dès qu’il eut l’occasion de travailler les restes d’un Chat Couronné, il mit aussitôt ses commandes en cours de côté !
« Les fibres d’un Chat Couronné comptent parmi les matières les plus difficiles à travailler, expliqua le tailleur. Bien souvent, elles nécessitent un traitement poussé et un long travail de coupe avant de devenir utilisables. Il en va de même pour leur peau. Seule la couche de cuir la plus fine, la plus souple et la plus intacte peut être transformée en vêtement pour humains. »
« Ma commande a dû vous donner du fil à retordre. »
« Oh, pas du tout ! Je peux compter sur les doigts d’une main le nombre de fois où j’ai travaillé des matières provenant de Chats Couronnés. Ces magnifiques créatures méritent qu’on leur rende hommage, et tous les tailleurs de cette planète rêvent de travailler des matières issues de ces bêtes célèbres ! »
Ves comprenait les sentiments du tailleur. D’une certaine manière, il voyait son projet de Devil Tiger sous le même jour. Les défis qu’il s’imposait poussaient ses capacités à leurs limites et le forçaient à élaborer quantité de solutions inédites.
La satisfaction que lui procurait la conception et l’achèvement d’une œuvre aussi exceptionnelle marquait une étape décisive dans son évolution professionnelle !
Le moment vint enfin où l’artisan acheva son travail. Avec précaution, il souleva la dernière pièce et la déposa sur une table, parmi d’autres pièces identiques.
« C’est terminé. »
Un ensemble de vêtements luxueux s’offrit à Ves. Des bottes aux touffes de fourrure jusqu’au manteau riche et formel qui évoquait la majesté de Zeigra, toute la tenue suscita l’admiration de Ves et des autres !
« Waouh ! s’exclama Imon Ingvar. Patron, il vous reste des matières ? Moi aussi, je veux une tenue aussi géniale ! »
Casella Ingvar lui asséna une tape sur la tête. « Sois raisonnable ! Tu n’as pas participé à la chasse. Tu n’as aucun droit sur le butin. Et puis, des tenues sur mesure comme celles-ci sont déjà des trophées de chasse en soi ! Elles perdraient de leur valeur s’il en existait d’autres exemplaires ! »
Elle avait raison. Ves avait délibérément commandé cet ensemble pour impressionner les personnes qu’il rencontrerait à l’avenir. La tenue était déjà très élégante en elle-même, mais ceux qui appartenaient au Club de Chasse Galactique ou connaissaient son exploit à la chasse en reconnaîtraient assurément l’importance !
Porter un vêtement confectionné avec des matières tirées des restes de Zeigra revenait à arborer un trophée de chasse sur son propre corps !
Il espérait que sa nouvelle tenue mettrait enfin un terme aux occasions où des personnalités d’élite et des établissements exclusifs refusaient de faire affaire avec lui. Il en avait assez d’être traité comme un inconnu faute de réputation !
Ves ne comprenait toujours pas tout à fait l’obsession de la haute société pour la réputation, mais il savait qu’il ferait forte impression en se présentant dans cette tenue remarquable !
« Où se trouve la cabine d’essayage ? »
Quelques instants plus tard, Ves en ressortit, métamorphosé. Il avait déjà fière allure dans les vêtements d’affaires que Gavin lui préparait chaque matin, mais cette fois, il dégageait véritablement l’aura d’un chef digne de ce nom !
L’ensemble complet se composait d’un long pardessus, d’une capuche amovible, d’une cape bordée de touffes de fourrure, d’un pantalon robuste, d’une chemise habillée, douce et claire, d’une veste ajustée, d’une paire de bottes brillantes et sombres, de gants de velours, d’une épaisse ceinture de cuir à boucle en os traité et, élément le plus singulier, d’une paire d’oreilles de chat poilues et décoratives.
Ce dernier détail laissa perplexes tous ceux qui le virent sortir de la cabine d’essayage !
« Tu es très élégant, mais… qu’est-ce que c’est que ces oreilles de chat ? »
« Elles me plaisent. Pourquoi pas ? Je n’ai pas fière allure, Benny ? »
« Si, mais… avec les oreilles de chat, tu as l’air bizarre. »
Toute la tenue reprenait la nuance rouge rouille du pelage de Zeigra, mais le tailleur avait habilement varié les tons d’une pièce à l’autre. Le vieil homme avait aussi ajouté quelques touches argentées aux volants et aux motifs décoratifs, pour rompre l’uniformité de l’ensemble.
Ses autres subordonnés n’osaient pas exprimer leurs réserves, mais Ves lisait assez bien leur scepticisme sur leurs visages.
Sans ces oreilles de chat, il aurait fait forte impression sur tout le monde !
Il eut un sourire en coin. Ce que ses subordonnés ignoraient, c’était qu’il avait délibérément cherché à provoquer cette réaction. Il voulait paraître impressionnant, certes, mais sans donner l’image de quelqu’un de raide et de guindé.
L’un des meilleurs moyens de se protéger consistait à se faire passer pour un concepteur de méchas excentrique ! S’adonner à des passe-temps étranges et saugrenus, comme porter de fausses oreilles de chat sur la tête, permettait de détourner l’attention de ses nombreux secrets !
« À ton avis, mes oreilles de chat sont bien dans leur couleur d’origine ou seraient-elles plus jolies teintes en noir, pour aller avec mes cheveux ? »
« Miaou. »
« Oui, tu as raison. Le contraste est bizarre. »
Malgré tout, Ves choisit de les garder dans leur nuance rouge rouille d’origine. Plus il aurait l’air déroutant, plus il pourrait tirer parti de la confusion qu’il semait !
« Je vois que vous avez préparé une paire d’oreilles de chat supplémentaire, fit remarquer Gavin. »
« Ouais. Tu ne trouves pas que ce serait un charmant cadeau pour Gloriana ? »
« Euh… »
Personne ne voulait s’aventurer sur ce terrain miné !
Ves ignora ses subordonnés déconcertés et se tourna vers le tailleur. « Une œuvre pareille doit bien porter un nom. »
L’homme lui sourit, artisan à artisan. « En effet. Je l’ai appelée la Fierté du crépuscule. Chaque Chat Couronné est une bête fière, mais, à en juger par les images du combat que j’ai pu entrevoir, Zeigra était particulièrement susceptible dès qu’il était question de sa fierté. Il s’est battu avec majesté jusqu’au bout ! Même à l’agonie, j’ai vu cette fierté obstinée qui l’a empêché de mourir résigné. »
« La Fierté du crépuscule. » Ves fit rouler le nom sur sa langue. « C’est un nom très solennel. »
« Le crépuscule évoque un coucher de soleil. Ne trouvez-vous pas que la couleur du pelage de Zeigra rappelle celle du ciel au soleil couchant ? »
« Le crépuscule symbolise aussi le déclin et la fin d’une ère. Le règne de Zeigra, roi de sa zone de chasse, s’est achevé sous les coups des humains. »
« Hmm, très bien dit, monsieur Larkinson. Veillez à ne pas subir le même sort. J’espère que mon travail vous rappellera sans cesse que, si la fierté et l’orgueil ont leurs avantages, il faut éviter de s’y complaire au point de devenir présomptueux. J’ai compté parmi mes clients bien des personnalités impressionnantes comme vous.
Une proportion alarmante d’entre elles ont mal fini à cause de leur propre arrogance. »
Ves balaya nonchalamment cet avertissement de la main. « Ça ne m’arrivera jamais. Je suis toujours humble ! »
« Hum ! »
« Tu voulais dire quelque chose, Benny ? »
« N-Non, patron ! Je dois dire que cette tenue vous va vraiment bien ! À mon avis, vous pourriez changer le reste de votre tenue tout en gardant le pardessus. C’est lui qui donne le plus de prestance à votre allure. »
Il hocha la tête. « Bonne idée. »
Le tailleur s’approcha de Ves et vérifia soigneusement l’ajustement des vêtements, apportant ici et là de rapides retouches avec ses outils étranges.
« Vos nouveaux vêtements devraient être très résistants, expliqua-t-il. Ils ne peuvent pas absorber les chocs ni la chaleur comme une véritable armure de combat, mais ils ne s’abîmeront pas facilement s’ils sont exposés à des tirs ennemis ou à des conditions extrêmes. Avec un entretien adéquat, mon travail durera sans problème des siècles ! »
« Avez-vous ajouté autre chose à ma tenue ? »
« Non. À votre demande, j’ai omis tous les éléments habituels que mes clients me demandent généralement d’ajouter. Sachez toutefois qu’il fera très chaud pour vous si vous sortez de mon atelier habillé ainsi. L’absence de régulation climatique intégrée à mes créations risque de provoquer une surchauffe ! »
Ves eut un sourire en coin. « Ce n’est pas un problème pour moi. Mon corps supporte très bien un peu de chaleur en plus. »
S’il y avait un avantage imprévu aux expériences du docteur Jutland sur son corps, c’était que son organe de Jutland veillait à ce que sa température corporelle ne monte jamais trop.
En fait, lorsque son corps était exposé au froid, son organe de Jutland pouvait même produire de la chaleur pour le réchauffer dans une certaine mesure !
Après avoir reçu quelques consignes d’entretien, Ves prit congé de l’artisan et conduisit ses subordonnés dans les rues.
L’effet de son apparence se fit sentir aussitôt. Les quelques clients et habitants des environs tournèrent immédiatement les yeux vers lui et sa tenue singulière.
Ils comprirent presque tous que ses vêtements avaient été confectionnés avec les restes du Chat Couronné qui venait de mourir !
Ves savoura un instant sa vanité, puis monta dans l’aérovoiture pour se rendre à sa prochaine destination.
Lui et son groupe arrivèrent devant une grande installation d’où émanait une forte odeur chimique. Contrairement à l’atelier du tailleur, l’endroit où Ves se rendait ensuite sentait bien plus l’usine !
« Vous arrivez à supporter ça, Nitaa ? demanda-t-il avec inquiétude, sachant que sa garde du corps avait l’odorat sensible.
— J’ai connu bien pire. Et je peux me boucher les narines quand je le souhaite, monsieur. »
« C’est pratique. »
Le directeur de l’installation accueillit Ves et guida les nouveaux venus jusqu’à l’un des ateliers. La nouvelle tenue de Ves attira l’attention du directeur et des ouvriers alentour, mais ils retournèrent rapidement à leur travail.
Bientôt, Ves et ses compagnons découvrirent une immense structure partielle en forme de squelette !
« Est-ce que ce sont les os de Zeigra ? »
« En effet, monsieur Larkinson ! Nous avons déjà fait passer en priorité les restes que vous avez confiés à notre entreprise. Nous en sommes encore aux premières étapes, mais je vous promets que Zeigra aura l’air aussi redoutable que de son vivant ! »
« Vous affirmez pouvoir traiter et solidifier la chair d’origine de Zeigra, n’est-ce pas ? »
« Exact. C’est, je dois l’admettre, notre traitement le plus coûteux, et les restes de Chats Couronnés comptent parmi les plus difficiles à transformer. Lady Miralix a beau avoir pris en charge tous les frais liés à cette commande, nous ne pouvons pas accélérer ce processus, qui prend du temps. Mais le résultat en vaudra largement la peine. »
« J’imagine que reconstituer la tête prendra aussi du temps. »
« En effet. Nous sommes en train de cloner beaucoup de tissus, mais une grande partie de la tête sera malgré tout composée de matériaux d’imitation. Certains os et tissus de la tête de Zeigra sont tout simplement trop difficiles à reproduire dans nos laboratoires. Le coût deviendrait aussi prohibitif. Je doute que Lady Miralix veuille se retrouver à devoir une telle somme. »
« J’en ai déjà tenu compte, répondit Ves. Tant que l’illusion d’un corps entier est préservée, cette imperfection n’aura pas d’importance à l’échelle du projet. »
Il pouvait déjà se représenter la bête naturalisée, entière, installée dans le vaste hall du siège de la LMC. La vue de ce Chat Couronné sauvage et figé offrirait un contraste saisissant avec les modèles d’exposition déjà présentés à la Pépinière de Méchas.
« Quand sera-t-elle terminée ? »
Le directeur fit rapidement quelques calculs. « Trois mois, peut-être quatre si nous rencontrons de graves complications. Naturaliser des Chats Couronnés est un travail très exigeant, et la peau ainsi que les parties du corps de Zeigra ne nous sont pas parvenues dans les meilleures conditions. Réparer toutes les entailles et les trous de sa peau représente un travail colossal. »
C’était plus long que Ves ne l’avait prévu, mais il ne fallait jamais précipiter un travail bien fait.
« Une fois terminée, veuillez l’expédier en toute sécurité au siège de mon entreprise, en République Lumineuse. Est-ce possible ? »
« Bien sûr ! Nous avons expédié des grands félins naturalisés à des clients dans tout le secteur stellaire ! Soyez assuré que notre travail arrivera à bon port à l’adresse de votre choix d’ici six mois ! »
Cela correspondait à peu près à la date de son retour chez lui ; le calendrier tombait donc à point.
« Parfait. Prévenez-moi en cas de retard. »