Chapitre 1 404
L’équipe de chasse ne se reposa que brièvement après avoir abattu l’énorme panthère. Tandis que les méchas montaient la garde, Ves et quelques techniciens en sortirent des transports à pattes pour effectuer des réparations sommaires et un entretien rapide sur les méchas qui avaient combattu.
Seul le mécha chevalier, qui avait encaissé la plupart des charges de la panthère, nécessita quelques réparations mineures. Il avait été conçu pour absorber de violents chocs et s’était correctement ancré au sol, orientant son bouclier de manière à dévier une grande partie de la force des impacts.
« Bon, c’est terminé ! » lança Ves en rappelant les techniciens, qui avaient remplacé quelques petits composants cassés.
Leur intervention n’avait été qu’une réparation de fortune. Il faudrait attendre le lendemain matin pour que l’équipe de maintenance puisse effectuer des réparations plus approfondies.
Pour l’instant, la carcasse qui saignait et empestait les lieux faisait de cet endroit un piètre lieu de repos ! Qui savait combien de chats affamés allaient converger ici !
L’équipe de chasse repartit en moins d’une heure. Lady Miralix refusa de prélever des trophées sur la carcasse de la panthère aux couleurs éclatantes. La noble dame et ses chasseurs jugeaient le grand félin trop jeune, immature, stupide et indigne qu’on célèbre sa mort !
De retour à l’intérieur du transport à pattes, Ves éprouva des sentiments mitigés face aux attitudes des consultants de chasse et des autres membres de l’équipe.
Le traitement impitoyable qu’ils réservaient aux grands chats comme la panthère montrait clairement qu’à leurs yeux, tous les grands chats des zones de chasse n’étaient que des proies.
Les grands chats n’avaient de valeur pour les chasseurs qu’en fonction de la gloire qu’ils leur apportaient. C’était comme si chacun d’eux se promenait avec une étiquette flottant au-dessus de sa tête, indiquant le prestige et la réputation qu’il pouvait offrir !
La panthère qu’ils venaient d’abattre avait manifestement si peu de valeur que les chasseurs dédaignèrent purement et simplement leur prise.
« Que pensent de leur création les généticiens et les exobiologistes qui ont conçu cette laide panthère ? »
Ils n’y accordaient sans doute que peu d’intérêt, voire aucun. Ils avaient créé quantité d’espèces différentes de grands chats et les avaient lâchées sur le Continent d’Asco afin de recueillir des données expérimentales.
Les espèces les plus prometteuses, celles qui évoluaient en Chats Couronnés, recevaient l’essentiel de leur attention. Les autres, qui s’en sortaient moins bien face aux chasseurs, étaient probablement considérées comme des déchets génétiques à éliminer pour faire place à des proies plus redoutables et plus performantes.
En temps normal, Ves se souciait peu des méthodes et des manigances des chercheurs en biotechnologie. Ces spécialistes détraqués s’amusaient sans cesse avec des gènes prélevés sur des exobêtes récemment découvertes ou entièrement synthétisés dans leurs laboratoires. Leur travail différait considérablement de celui d’un concepteur de méchas ordinaire.
L’un jouait à Dieu, l’autre concevait des machines.
« Pourtant, dans mon cas, la distinction n’est plus aussi nette. » murmura-t-il.
Il baissa les yeux vers ses mains fermes et agiles. Pour l’instant, il concevait des méchas de ses mains.
À l’avenir, il pourrait façonner autre chose que des méchas avec ses membres. Peut-être finirait-il un jour par créer directement une nouvelle forme de vie d’un simple geste !
Après avoir lu les données et les dossiers de recherche que Lucky avait autrefois dérobés dans un avant-poste secret, Ves savait que les spécialistes partageaient eux aussi l’attitude des chasseurs
qui avaient créé les chats.
« Rares sont ceux qui respectent vraiment les grands chats. »
Seuls les chasseurs professionnels les plus aguerris, qui vivaient selon leur code, respectaient chaque créature qu’ils abattaient. Hélas, Lady Miralix avait refusé d’engager l’un d’eux dans son équipe de chasse.
À ses yeux, les traditions rigides n’avaient pas leur place dans sa mission actuelle. Tout ce qui comptait pour elle, c’était de traquer un Chat Couronné remarquable afin de donner un sérieux coup de pouce à sa carrière.
« D’une certaine façon, les grands chats remplissent leur rôle. Pourquoi devrais-je les plaindre ? »
Il avait beau essayer de chasser cette idée de son esprit, ses doutes revenaient le tourmenter. Ses récentes expériences présentaient des similitudes évidentes avec le travail des chercheurs en biotechnologie de la Maison Laterna.
Tous deux créaient de nouvelles formes de vie. Leurs méthodes et leurs créations différaient, mais les implications de leur travail se ressemblaient étonnamment.
« Quelle responsabilité un créateur a-t-il envers ses créations ? »
Cette question tourmentait Ves depuis qu’il était devenu concepteur de méchas.
Parfois, il s’en lavait les mains dès que ses créations tombaient entre les mains de ses clients. C’était surtout le cas de ses produits de grande consommation.
Parfois, il se souciait beaucoup de l’usage qu’on en faisait. Cela ne concernait que certains de ses méchas sur mesure et ses méchas de gamme or.
Cette approche quelque peu incohérente montrait bien que Ves n’avait jamais trouvé de réponse satisfaisante à cette question difficile.
Et voilà que s’ajoutait à cela la question de l’attitude à adopter envers la création de produits spirituels.
Même s’il les appelait des produits, ils étaient tout aussi vivants que les diverses espèces de chats créées et répandues sur Felixia.
On pouvait facilement maltraiter un objet inanimé. S’il tenait, par exemple, un paquet de nutriments, il n’aurait aucun scrupule à le jeter par terre et à le piétiner.
Mais s’il s’agissait d’un adorable chat domestique, il serait incapable de se montrer aussi cruel !
« Bon, ce serait différent s’il s’agissait d’un sale insecte, mais peu importe ! »
L’essentiel, c’était que les formes de vie vivantes et potentiellement conscientes possédaient des droits intrinsèques ! Elles méritaient d’être mieux traitées !
Ves repensait sans cesse à son premier produit spirituel et à la manière dont il devait le considérer à chaque étape de son existence.
« Un produit est créé pour remplir une fonction précise. Mais la vie, elle, a-t-elle un but ? »
« Miaou. »
Il gratta les oreilles de Lucky. « Hé hé. Même les animaux de compagnie comme toi ont un rôle à jouer, tu sais. »
Même si Lucky avait été conçu pour manger des minéraux et les transformer en pierres précieuses, Ves le considérait comme bien plus qu’une machine de production.
Lucky était son ami et son compagnon. Sa vivacité et sa capacité à éprouver des émotions comme l’amour, la haine, l’irritation et l’amusement faisaient de lui un membre de la famille.
Si Lucky pouvait devenir un compagnon adoré, qu’en était-il des fragments spirituels qu’il avait acquis et des produits spirituels qu’il comptait créer à l’avenir ?
« La vie doit-elle remplir une fonction précise ? Et quand elle a terminé son travail ? Que se passe-t-il ensuite ? »
Plus il s’aventurait sur la voie de la vie, plus les problèmes de continuité, de libre arbitre et de contrôle auxquels il était confronté devenaient aigus.
Quelle responsabilité devait-il assumer envers ses créations spirituelles vivantes ?
Quels droits devait-il accorder à ses produits spirituels, et jusqu’où devait-il se soucier de leur bien-être ?
« Ce serait tellement plus facile s’il ne s’agissait que de produits. Mais ce n’est pas le cas ! Ils sont vivants ! »
Non seulement ses produits spirituels étaient vivants, mais ils étaient aussi doués de conscience. Jusqu’à présent, Ves n’avait jamais rencontré d’entité spirituelle qui ne soit pas consciente ou qui ne soit pas issue d’un être conscient.
La situation s’en trouvait compliquée, car il ne pouvait plus choisir la solution de facilité et traiter ses produits spirituels comme du simple bétail, élevé uniquement pour fournir de la viande à consommer.
Après un moment de réflexion, Ves décida de renoncer, pour l’instant, à rédiger une déclaration des droits des entités spirituelles.
À la place, il établit provisoirement quelques principes qui apaisaient sa conscience et le rassuraient sur ses futurs travaux.
Premièrement, puisque les produits spirituels étaient destinés à servir de composants essentiels de ses méchas, il les traiterait avec les mêmes égards que ses méchas.
Sans esprit de conception, ses méchas ne pouvaient prendre vie. Pour cette raison, les fragments et les produits spirituels qui remplissaient ce rôle méritaient d’être considérés comme des êtres vivants, et non comme des entités inférieures.
« Plutôt que de les considérer comme des objets qui se trouvent être vivants, mieux vaut les traiter comme des êtres vivants engagés pour remplir une fonction précise. »
Ves traitait déjà ainsi les entités spirituelles comme le fragment spirituel de Qilanxo et ceux du Prophète Ylvaine. Au fond, il ne faisait que formaliser ce qu’il pensait déjà et étendre le même traitement aux esprits de conception moins puissants de ses anciens méchas.
Chacun d’eux, quelle que soit sa puissance, méritait le respect élémentaire dû à un être vivant et conscient.
Deuxièmement, l’existence de ses créations spirituelles ne se résumait pas à l’accomplissement de leur fonction.
Chaque entité spirituelle était vivante. Chacune avait ses propres espoirs, rêves, ambitions et priorités. Ves souhaitait vraiment qu’elles servent à perpétuité d’esprits de conception pour ses méchas et ses conceptions, mais le jour viendrait peut-être où elles voudraient tourner la page et faire autre chose de leur vie spirituelle.
Bien sûr, Ves ne pouvait pas les laisser démissionner sur un coup de tête, surtout si les modèles de méchas qu’elles amélioraient étaient toujours d’actualité et largement utilisés !
« Il faut que je trouve un compromis. La liberté totale et le contrôle absolu sont tous deux intenables. »
Il ne voulait pas réduire ses produits spirituels en esclavage et les forcer à travailler pour lui alors qu’ils souhaitaient vraiment faire autre chose.
Cependant, en tant que concepteur de méchas, il dépendait énormément des esprits de conception pour élever la qualité de ses méchas à un niveau qu’aucun concurrent ne pouvait égaler !
Pour cette raison, accorder une liberté totale à ses produits spirituels et les laisser exercer leur libre arbitre provoquerait à coup sûr bien des catastrophes !
Au lieu de choisir l’une ou l’autre voie, Ves décida de trouver un juste milieu. Tant que ses esprits de conception rempliraient leur devoir pendant une durée déterminée, il leur permettrait de « démissionner » et de trouver un autre but dans leur vie.
« Je pourrai toujours créer un autre produit pour combler le vide. » marmonna-t-il.
Donner de l’espoir à ses produits spirituels et leur promettre qu’ils pourraient reprendre leur vie en main après avoir rempli leurs obligations les aiderait, espérait-il, à garder leur motivation.
« Ils resteront honnêtes et consciencieux tant qu’ils auront une bonne raison de l’être ! »
Certains produits spirituels aimeraient peut-être travailler comme esprits de conception et choisiraient volontiers de prolonger leur « contrat de travail ». D’autres décideraient peut-être d’explorer la galaxie ou le royaume imaginaire.
Quoi qu’ils décident, Ves voulait qu’ils fassent leurs propres choix. Ce n’est qu’en ayant le pouvoir de choisir leur avenir qu’ils accepteraient de travailler pour lui de bon cœur !
Son troisième principe se résumait ainsi : les entités spirituelles avaient l’obligation de faire leur travail, sans tirer au flanc ni démissionner prématurément, pendant toute la durée de leur contrat.
Ves renifla. Les entités spirituelles respecteraient-elles seulement des contrats ?
Il devrait peut-être trouver un moyen de conclure des contrats spirituels contraignants. Vu tout le potentiel qu’offrait la spiritualité, il devait bien être possible de créer un accord aussi simple qui lierait deux parties à un ensemble précis de conditions.
Quoi qu’il en soit, les trois principes qu’il avait formulés ce jour-là guideraient désormais sa conduite !
C’était comme si un poids énorme venait de lui être enlevé des épaules. En définitive, il avait adopté une approche radicalement différente de celle des chercheurs en biotechnologie de la Maison Laterna envers leurs créations.
Il était parvenu à établir un ensemble de principes simples qui protégeaient son droit d’exercer un contrôle tout en accordant des droits fondamentaux à ses produits spirituels.
« Ça devrait suffire ! »
Ces principes s’accordaient étroitement avec la voie de l’équilibre qu’il suivait alors.
La voie du déterminisme chercherait à imposer un contrôle absolu sur ses produits spirituels, au point de les priver de la vitalité propre à la vie.
« À quoi bon vivre s’ils ne peuvent pas s’exprimer ? »
Ils finiraient aussi malheureux que les grands chats d’Asco, dont l’existence avait été programmée dans le seul but de fournir des trophées aux chasseurs et des données de recherche aux instituts de la Maison Laterna.
À l’inverse, la voie de la vie l’obligerait à renoncer à tout contrôle et à laisser ses créations spirituelles choisir leur propre voie.
Ces formes de vie sans entraves avaient le plus grand potentiel pour produire quelque chose de remarquable, mais leur manque d’ordre et de prévisibilité les rendait bien trop difficiles à gérer à long terme.
Tous ses méchas devaient être fiables ! Ves ne pourrait pas rester dans le métier si leur qualité variait énormément d’un modèle à l’autre !
Les trois principes de vie qu’il avait formulés évitaient ces issues indésirables. Même si personne n’obtenait tout ce qu’il voulait, personne n’était traité injustement !