Chapitre 1 394
L’accord qu’il avait conclu avec Lady Miralix scella définitivement les choses. Ves ne s’intéressait plus aux félins géants de moindre importance, comme le Chat-Dragon.
Ni Ves ni Lady Miralix n’osaient rédiger un contrat en bonne et due forme pour fixer toutes les modalités, mais cette fois, ils étaient bel et bien liés par un objectif commun.
Tous deux visaient l’un des Chats Couronnés les plus meurtriers d’Asco. Zeigra, le Broyeur de méchas, comptait peut-être parmi les Chats Couronnés les plus jeunes et les plus faibles à hanter les zones de chasse. Mais sa dangerosité ne faisait aucun doute !
Ves se montra très intéressé par le mécha que Lady Miralix comptait piloter pour la chasse. Pour affronter un Chat Couronné aussi célèbre que Zeigra, la Maison Laterna devait avoir accumulé une vaste expérience et un solide savoir-faire dans ce domaine.
Après tout, les dirigeants de Felixia avaient conçu le génome de Zeigra ! Ils disposaient d’un avantage informationnel absolu !
Pourtant, lorsque Lady Miralix conduisit Ves, leurs chats et quelques membres de son personnel à son domaine de chasse, à Kemila, elle lui donna une réponse surprenante.
« Je ne bénéficie d’aucun avantage par rapport aux autres chasseurs de méchas. »
« Comment ? »
« Cette chasse est une épreuve. » Elle précisa ces propos tandis qu’ils longeaient un terrain d’entraînement où plusieurs pilotes de méchas exerçaient leur corps sous le soleil de la planète. « Chaque fils et fille de la Maison Laterna qui sort diplômé d’une académie de méchas doit prouver qu’il ne s’est pas reposé sur ses lauriers pendant sa formation. »
« Et s’ils échouent ? S’ils meurent ? »
« Alors, ils méritaient de mourir. Le Royaume Sentinelle a besoin de soldats forts et de chefs encore plus forts. Comment pourrais-je gagner le respect des pilotes de méchas de l’armée sentinelle si je suis incapable de les vaincre au combat ? Mieux vaut que je meure, moi qui ne sers à rien, plutôt que de déshonorer ma noble maison ! »
Ves trouva cela complètement absurde ! À son ton, il comprit qu’elle croyait vraiment à ses paroles. L’éducation que lui avait donnée la Maison Laterna mettait énormément l’accent sur la force, l’honneur et la réputation, au point que ceux qui déshonoraient leur nom feraient mieux d’être morts !
« Si je comprends bien, vous ne disposez d’aucune information privilégiée, comme un rapport de recherche interne sur les gènes de Zeigra ? »
La blonde secoua la tête. « Tricher ne ferait que vider l’épreuve de son sens. Si des faibles qui auraient dû mourir parvenaient à relever ce défi sans difficulté grâce à des avantages déloyaux, ils ne feraient que déshonorer notre noble maison par la suite ! Les pirates et nos autres ennemis ne se laisseront pas berner aussi facilement ! »
Cela se tenait, même si Ves trouvait que la Maison Laterna allait beaucoup trop loin.
« Comment les autres sauront-ils que la chasse se déroule dans les règles ? »
« Un inspecteur de l’État me surveille. Le Royaume Sentinelle a des règles. Chaque épreuve qu’une maison noble impose à ses membres doit constituer un véritable défi. La Maison royale joue le rôle d’arbitre neutre et juge la validité et l’authenticité des épreuves. Ce n’est qu’ainsi que réussir l’épreuve a un sens ! »
Ves avait l’impression que toutes les maisons nobles perpétuaient cette tradition ! Il savait que les Sentinelles accordaient une grande importance à la force, mais jeter tous les pilotes de méchas portant leur nom dans des épreuves mortelles dès leur sortie de l’académie lui semblait extrême !
À sa connaissance, même le Royaume de Vesia ne pratiquait pas ce genre de coutume qui dévorait ses propres enfants !
Bon sang, une pratique aussi impitoyable ne passerait jamais au sein de la Famille Larkinson !
Mais, à bien y réfléchir, les Larkinson n’avaient jamais exigé de leurs membres qu’ils soient excellents comme le faisaient les Sentinelles. Chez eux, chaque potentat Larkinson recevait une formation ciblée de la part de ses tantes et oncles à la retraite.
La plupart des Larkinson finissaient par dépasser la moyenne des jeunes diplômés pilotes de méchas, mais certains n’avaient ni les prédispositions génétiques, ni les capacités d’apprentissage, ni le talent nécessaires pour aller très loin. Ces médiocres qui portaient le nom des Larkinson n’avaient beau jamais connaître la renommée de leurs cousins plus illustres, au moins ne les condamnait-on pas à mort !
En tant que Larkinson, Ves savait que sa famille élargie ne s’inquiétait guère des brebis galeuses en son sein. Et alors, si un ou deux Larkinson se révélaient de piètres pilotes de méchas ? La réputation des Larkinson n’en souffrait guère, car beaucoup d’autres faisaient assez bonne figure pour que leur nom reste respecté.
C’est pourquoi il ne comprenait vraiment pas les familles comme les Laterna, qui accordaient une importance excessive à la réputation de tous ceux qui portaient leur nom.
Peut-être que cela se justifiait aux yeux de personnes comme Lady Miralix, qui avait grandi sous le poids d’exigences considérables. Mais qui d’autre s’en souciait vraiment ?
Ceux qui exigeaient l’excellence de tous les membres de leur famille étaient probablement les seuls à juger les autres pour leurs faux pas dans ce domaine.
Ves doutait que les Sentinelles de naissance commune se soucient vraiment de voir une personne comme Lady Miralix se ridiculiser au combat.
Pour les gens ordinaires, la haute société était bien trop éloignée de leur quotidien. Ves n’en était sorti que récemment ; il savait donc à quel point ils ignoraient tout de la vie de ceux qui semblaient mener une existence dorée — et à quel point ils s’en moquaient.
Apparemment, il n’avait pas réussi à dissimuler ses doutes, car Lady Miralix lui adressa un regard entendu.
« Vous trouvez les épreuves comme celle que je m’apprête à affronter extrêmes, n’est-ce pas ? »
« Je ne comprendrai jamais les nobles et leurs jeux », admit-il.
Elle eut un petit rire. « C’est compréhensible, mais ne me prenez pas pour une noble sentinelle aussi ouverte d’esprit que les autres. Felixia attire des visiteurs de nombreux États étrangers, alors votre impertinence ne me dérange pas. En revanche, évitez de remettre en question les coutumes de notre État. Nous autres aristocrates sommes convaincus que si nous méritons encore de gouverner, c’est grâce à nos traditions rigoureuses. »
« Les gens du peuple ne nous comprennent pas, car ils ne portent pas le poids du Royaume Sentinelle sur leurs épaules. »
« La couronne pèse lourd sur votre tête. »
« Alors, je ferais mieux de me muscler le cou pour garder la tête haute ! »
Tandis que Ves se perdait dans ses pensées, les chats qui les suivaient commencèrent à se chamailler.
Apparemment lasse d’être ignorée, Lucky se mit à donner des coups de patte à Genevieve. Celle-ci entra aussitôt dans une colère noire : ce sale chat mécanique venait de salir son pelage d’une propreté irréprochable !
« Miaou ! »
« Miaou ! »
« Miaou ! »
Genevieve se jeta sur Lucky pour lui montrer qui commandait, et les deux chats roulèrent dans la poussière en luttant l’un contre l’autre !
Nitaa, qui les suivait tous, secoua la tête. « Les chats… »
Quoi qu’il en soit, parmi les nobles, Ves s’était fait une bonne opinion de Lady Miralix. Contrairement à quelqu’un comme le seigneur Javier, elle ne cherchait pas à le rallier à son point de vue. Elle se montrait également cordiale avec lui, comme s’il était un ami et un noble de son rang.
Bien sûr, si Lady Miralix se comportait avec lui de manière aussi familière, c’était surtout en raison de son statut. Un concepteur de méchas compagnon possédait non seulement des capacités d’ingénierie et de conception supérieures à la norme humaine, mais était également considéré comme un citoyen galactique !
Comme Ves avait obtenu ces titres éminents par ses propres mérites, les États féodaux tels que le Royaume Sentinelle le considéraient pratiquement comme un noble ! Lady Miralix pouvait donc facilement le traiter avec respect !
Après avoir parcouru un peu plus le domaine de la noble dame, ils arrivèrent aux hangars où se tenaient plusieurs méchas inactifs. Ves les observa d’un œil critique.
« Je vois que ce sont quelques-uns des meilleurs méchas de gamme moyenne que l’on puisse acheter sur le marché sentinelle. »
Si on les vendait dans la République Lumineuse, chacun de ces méchas vaudrait entre quarante et quarante-cinq millions de crédits brillants.
« J’ai consacré plusieurs années à bâtir les Catstrikers de Felixia, déclara fièrement Lady Miralix. Tous nos pilotes de méchas sont des camarades que j’ai rencontrés et avec qui je me suis liée d’amitié à l’académie. Notre travail d’équipe est donc déjà bien rodé. J’ai choisi chaque mécha que j’ai acquis sur les conseils des pilotes de méchas de ma maison. »
Le travail d’équipe jouait un rôle crucial sur le continent d’Asco. Les félins géants adultes qui rôdaient dans la zone de chasse pouvaient facilement venir à bout d’un mécha isolé ! Ils étaient tout simplement trop puissants et trop imposants : la plupart pesaient en réalité plus lourd qu’un mécha lourd, tout en se déplaçant bien plus vite !
La force brute suffisait rarement à mener une chasse à bien. Même les Bouchers de Rocit, malgré leur férocité apparemment aveugle, recouraient à des tactiques et des formations simples pour exploiter efficacement leurs atouts.
« Que pensez-vous des méchas de mes Catstrikers ? » demanda-t-elle, impatiente de connaître l’avis d’un expert du domaine.
« Ils me semblent parfaitement adaptés à la chasse d’une bête redoutable », répondit-il en examinant leur apparence. « Je ne peux pas juger leurs paramètres exacts, mais, à première vue, ils sont tous conçus pour des performances de pointe. Tant qu’ils ont des réserves d’énergie, ils peuvent tirer énormément de puissance de leur structure. »
Ce qu’il ne précisa pas, c’était que ces méchas étaient très peu économes en matière de durabilité, de longévité et de dépréciation. Ils étaient conçus pour déployer autant de puissance que possible, au point de surcharger leurs systèmes et de solliciter leurs composants physiques à l’excès !
Dans le meilleur des cas, ils ne pourraient participer qu’à trois ou quatre chasses éprouvantes avant que leurs performances et leur intégrité structurelle ne se dégradent ! À ce stade, mieux valait les recycler que risquer de les envoyer encore au combat !
Néanmoins, ce sacrifice leur permettait d’offrir des performances nettement supérieures à celles des méchas conçus pour durer et résister, comme ses propres produits.
Ves avait conçu des méchas tels que Blackbeak, le Seigneur de Cristal et le Titan de l’Aurore en fonction de la demande dominante dans la République Lumineuse. Son État d’origine était souvent en guerre, et chaque conflit coûtait très cher.
Les acheteurs de méchas avaient donc appris à privilégier ceux qui pouvaient survivre aux rigueurs de la guerre et tenir bon au fil de combats continus, d’intensité faible à moyenne.
C’est pourquoi Ves réglait les paramètres de ses méchas pour qu’ils durent des années, voire des décennies. Cette approche convenait également à sa spécialité : le Facteur X de ses méchas se développait et s’adaptait lentement au fil du temps.
L’une de ses plus grandes ambitions était que ses méchas prennent de la valeur avec le temps, au lieu d’en perdre à mesure qu’ils devenaient plus obsolètes !
Ses méchas ne révélaient vraiment leur potentiel qu’après de nombreuses années d’utilisation ! Ils étaient encore meilleurs si leurs propriétaires remplaçaient peu à peu leurs pièces pour suivre les dernières générations de méchas !
Les méchas des Catstrikers suivaient une approche complètement opposée. Ils étaient loin de constituer des investissements prudents à long terme ! Ves paria que Lady Miralix se débarrasserait rapidement de tous ses méchas une fois la chasse terminée !
Leur équipement faisait grimacer Ves tant il représentait de gaspillage, mais Lady Miralix et sa riche maison pouvaient aisément se permettre cette dépense !
« Si vos méchas ne sont là que pour abattre un seul Chat Couronné, alors vous avez fait un choix très judicieux », commenta-t-il. « Du moment que vous pouvez en assumer le coût, bien sûr. Ce qui doit être le cas, puisque votre maison exploite une planète touristique très rentable. »
« Je ne peux pas enfreindre les règles, mais je peux quand même m’assurer de réunir les meilleures conditions possibles pour la chasse qui nous attend. Aucun de nos méchas ne dépasse le plafond de coût. Ils se situent tous juste en dessous de la limite imposée aux méchas de chasse sur le continent d’Asco. »
« La même règle s’applique à votre mécha personnel, madame ? »
Elle sourit. « C’est évident. Pourquoi ne pas le constater par vous-même ? Nous voici enfin devant mon mécha personnel ! Contemplez mon Kinslayer ! »
Le nom de son mécha, Kinslayer, semblait bien choisi. Au lieu de piloter un mécha humanoïde comme les autres membres de ses Catstrikers, Lady Miralix avait opté pour un mécha bestial !
Plus précisément, elle pilotait un mécha tigre !
« Vous… vous allez chasser un Chat Couronné avec un mécha tigre ? »
« Oui ! »
« Ce n’est pas… dangereux ? »
Elle éclata de rire. « Je suis une Laterna ! Les chats sont intimement liés à notre maison ! Presque tous les pilotes de méchas issus de notre maison ont choisi de piloter un mécha bestial ! Beaucoup de mes ancêtres ont réussi à chasser un Chat Couronné aux commandes d’un mécha tigre comme le mien ! Pour devenir maîtres des chats, nous devons apprendre à dominer un chat selon ses propres règles !
C’est la conviction fondamentale de notre maison ! »
Ves avait l’air ahuri. La Maison Laterna poussait vraiment beaucoup trop loin son obsession pour les chats !