Chapitre 1 393
Grâce à sa position de force, Ves eut l’avantage lors des longues négociations.
Il ne cessait de réclamer de nombreuses concessions et accommodements.
Lady Miralix fit de son mieux pour limiter les dégâts. Sur certains points, elle céda sans trop discuter.
Mais sur d’autres, elle tint bon. Elle répugnait notamment à lui abandonner le moindre contrôle sur son équipe de chasse.
Ves insista toutefois pour se réserver le droit de donner certains ordres, par exemple de retenir une attaque ou de retarder la mise à mort de Zeigra s’ils parvenaient à vaincre le Chat Couronné.
« Pourquoi ? » demanda-t-elle.
« Parce que je ne suis pas certain de pouvoir obtenir de Zeigra ce que je cherche. Il me faudra peut-être l’observer de près pendant un bon moment pour trouver assez d’inspiration. Ne vous inquiétez pas, ma dame. Je ne vous empêcherai pas de tuer le Chat Couronné et d’emporter sa tête comme trophée. »
À vrai dire, Ves convoitait lui aussi cette tête. Elle contenait le cerveau du Chat Couronné, qui abritait sans aucun doute la spiritualité de la créature. Il pourrait probablement en tirer bien des choses qu’il n’avait jamais faites auparavant, surtout s’il poursuivait son ascension sur le chemin de la vie.
Hélas, Lady Miralix ne renoncerait jamais à la tête de Zeigra. Elle devait rentrer dans sa maison noble avec un trophée impressionnant. Sans preuve matérielle de son exploit, elle ne gagnerait que moitié moins de prestige grâce à cette chasse périlleuse !
Il finit par obtenir le droit d’influer sur le déroulement de la chasse. Ves y tenait, car il ignorait comment recueillir un fragment spirituel d’un Chat Couronné aussi redoutable que Zeigra.
Il ne savait pas non plus s’il pourrait prélever un fragment spirituel sur la bête une fois morte. Ves avait émis l’hypothèse qu’il pourrait obtenir davantage qu’un simple fragment s’il se trouvait sur place au moment de sa mort.
Mais ce n’était qu’une supposition. Il n’en avait aucune certitude ; par prudence, il comptait donc s’assurer d’obtenir un fragment spirituel avant que Lady Miralix ne provoque l’affrontement.
« Si tout se passe bien, il me faudra sans doute une nuit de plus après notre première rencontre avec le Chat Couronné », dit-il.
« Zeigra décidera peut-être de passer à l’attaque dès qu’il repérera nos éclaireurs. »
« Dans ce cas, battez-vous. »
Les négociations se poursuivirent. À force d’élaborer un accord qui les satisfaisait tous deux, au moins dans une certaine mesure, Ves et Lady Miralix se sentirent de plus en plus à l’aise l’un avec l’autre.
En résumé, l’accord stipulait plusieurs engagements de la part de Ves et de Lady Miralix.
Ves promit de faire tout son possible pour améliorer le mécha personnel de la dame. Il consacrerait également du temps à examiner les autres méchas de son équipe de chasse et à lui suggérer diverses modifications.
En outre, il accompagnerait l’expédition et la conseillerait continuellement, tout en participant à l’entretien des méchas sur le terrain. Rien de tout cela n’avait quoi que ce soit de nouveau pour lui. Vu la durée relativement courte d’une chasse, Ves ne s’attendait pas à vivre une expérience comparable à celle qu’il avait connue à la surface d’Aeon Corona VII.
En échange de ces services élémentaires, Lady Miralix consentit à de nombreuses concessions.
Premièrement, elle lui avait déjà promis une certaine marge de manœuvre quant à la direction de son équipe de chasse. Elle conserverait le contrôle opérationnel absolu, mais Ves aurait le droit de donner quelques consignes générales, à condition qu’elles ne mettent pas gravement en danger la vie des chasseurs ni le succès de l’expédition.
Deuxièmement, Lady Miralix lui abandonnait le reste de la carcasse. Ves ignorait ce qu’il pourrait tirer des dépouilles de Zeigra privées de leur tête, élément essentiel, mais n’excluait aucune possibilité.
Ensuite, elle lui promit de lui donner accès à l’Association des Gardiens de la Paix Sentinelles ainsi qu’à une organisation de marché noir particulièrement interdite, appelée le Cercle de Mota.
Le premier point ne nécessitait pas beaucoup d’explications. Les groupes qui faisaient office de chasseurs de pirates, de chasseurs de primes ou de prospecteurs téméraires pénétraient souvent dans la Faille Nyxienne et en revenaient avec toutes sortes de prises dans leurs soutes.
Les Gardiens de la Paix gardaient pour eux la plupart des objets de valeur, mais vendaient régulièrement ce dont ils n’avaient pas l’usage. Cela concernait de nombreux exotiques étranges découverts dans les astéroïdes omniprésents de la Faille.
En fait, une bonne partie des exotiques vendus à Centerpoint provenaient d’organisations comme les Gardiens de la Paix !
Ves espérait beaucoup pouvoir accéder à leur marché d’exotiques. Il voulait découvrir d’autres trésors comme la pierre P. Même s’il ne trouvait pas une autre roche spatiale capable de contenir et de stocker de l’énergie spirituelle, il pourrait peut-être dénicher quelque chose qui repoussait la spiritualité ou la convertissait sous une autre forme !
Quant à l’accès au Cercle de Mota, plus obscur et plus secret, Lady Miralix insista sur le caractère interdit de l’organisation.
« Au sein du Royaume Sentinelle, fréquenter des pirates constitue un crime grave. Je risque de sérieux ennuis si je vous présente au Cercle de Mota. Je peux seulement m’arranger pour que vous entriez en contact avec eux par l’intermédiaire d’un tiers. »
Ves s’étonna qu’une telle chose soit possible. « Quelle est l’ampleur des échanges entre les Sentinelles et les pirates nyxiens ? »
« Moins importante que vous ne le pensez. La maison royale et de nombreuses maisons nobles sont très strictes en matière de relations avec les pirates. Pourtant, les pirates possèdent quantité de marchandises que les nobles sentinelles sont prêts à payer très cher. La réciproque est vraie. Les pirates nyxiens et les mercenaires de l’ombre ont grand besoin de biens et de services à la pointe de la technologie.
La Faille Nyxienne, région chaotique et sous-développée, est un environnement épouvantable pour développer un pôle technologique. »
Comme les régions frontalières, la Faille Nyxienne souffrait d’une pénurie chronique de techniciens et de spécialistes scientifiques. Les techniciens de méchas, les concepteurs de méchas, les mécaniciens de vaisseaux, les médecins et autres professionnels qualifiés et instruits ne poussaient pas dans les arbres !
Une région devait disposer d’un système éducatif solide pour former en masse ce genre de personnes. Les programmes et modules d’enseignement virtuel offraient une solution de remplacement, mais les résultats laissaient souvent à désirer. À tout le moins, la quantité et la qualité des diplômés formés de cette manière étaient bien inférieures à celles des diplômés des établissements traditionnels !
« Pour cette raison, les esclaves constituent les marchandises les plus faciles à se procurer et les plus abondantes que les Sentinelles fournissent à la Faille Nyxienne », déclara-t-elle.
Cette révélation le stupéfia, même s’il n’aurait pas dû en être surpris. Sans le brouilleur qui bloquait toute forme de surveillance dans un hôtel probablement sous son contrôle direct, elle n’aurait jamais prononcé ces mots à voix haute !
« Comment se fait-il que votre maison noble soit liée à ce fameux Cercle de Mota ? »
Elle lui adressa un sourire sardonique. « Certains de nos produits biotechnologiques les plus clandestins sont très recherchés. À côté, de gentils chats de race comme Genevieve ne sont que des jouets ! »
« Miaou ! »
« Oh, je ne voulais pas te dénigrer. Tu es très précieuse à mes yeux, Genevieve ! »
Pendant que Lady Miralix jouait un instant avec son chat, Ves réfléchissait à ce qu’elle venait de révéler. Si elle n’avait pas eu désespérément besoin de ses services, elle ne lui aurait jamais confié une information aussi explosive.
En fait, le risque de révéler les liens de la Maison Laterna avec les pirates nyxiens était déjà considérable. Ne craignait-elle pas que Ves prévienne les Gardiens de la Paix ou quelque chose du genre ?
Peut-être avait-elle déjà pris ses précautions. Peut-être lui faudrait-il des preuves solides pour étayer son accusation. Quoi qu’il en soit, Ves n’avait aucune intention de trahir Lady Miralix, alors la question ne se posait pas.
Ce que Ves voyait dans cette offre, c’était un moyen d’entrer en contact avec les véritables détenteurs du pouvoir dans la Faille Nyxienne. Non seulement il pourrait leur céder son Devil Tiger par ce biais une fois la conception et la production achevées, mais il pourrait aussi obtenir des indices sur l’origine de l’épice de geril.
Bien sûr, tout cela comptait peu à côté de la possibilité de découvrir où se trouvait son père !
« Vous avez offert beaucoup pour vous assurer mes services de concepteur », remarqua-t-il au terme de cette négociation décisive. « Puis-je vous demander pourquoi vous êtes prête à aller aussi loin ? »
La dame haussa les épaules. « Parce que je sais que cela en vaut la peine. Vous êtes peut-être un jeune compagnon, mais l’étude de votre parcours m’a vivement impressionnée. Non seulement vous avez fait vos preuves au combat et comprenez mieux que quiconque les épreuves que les méchas affrontent sur le terrain, mais vos créations sont également extraordinaires.
Si vous parvenez à hisser mon mécha au niveau de votre Messager transcendant, cela vaudra bien le prix élevé que je devrai payer ! »
Ves fut pris de court par son enthousiasme franc. Ses réussites passées semblaient avoir beaucoup contribué à attirer son attention.
Elle n’en avait pas eu l’air au premier abord, mais il s’avéra qu’elle était une grande admiratrice de son travail !
« Oh… merci pour le compliment. Je dois toutefois vous prévenir que concevoir un mécha comme le Messager transcendant demande beaucoup de temps et de ressources. Dans les délais dont nous disposons, je ne pourrai pas conférer la même puissance à votre mécha. Il me manque aussi diverses ressources difficiles à obtenir. »
Elle agita la main avec désinvolture. « Je sais qu’il vous sera difficile de réaliser un miracle à si court terme, et sur un mécha déjà existant. Faites simplement de votre mieux, monsieur Larkinson. Votre rémunération dépendra du succès de notre prochaine chasse. Si nous réussissons, vous recevrez toutes les récompenses que je vous ai promises ; vous avez donc tout intérêt à améliorer nos méchas autant que possible ! »
C’était là la condition essentielle que Lady Miralix avait imposée pendant les négociations. Tout le travail et les sacrifices qu’elle avait consentis seraient réduits à néant si elle échouait à la prochaine chasse !
Pour s’assurer que Ves serait motivé à donner le meilleur de lui-même, elle avait fait du succès de la chasse une condition indispensable à l’obtention de toutes les récompenses !
Ves finit par accepter, car il n’aurait pas pu obtenir toutes ces précieuses concessions autrement.
Il n’avait plus qu’à travailler d’arrache-pied dans les jours à venir. Lady Miralix avait passé des années à préparer le terrain pour cette tradition de sa maison noble ; son équipe de chasse ne serait certainement pas médiocre !
Quand Lady Miralix finit par quitter sa suite d’hôtel, Genevieve dans les bras, Ves appela Gavin pour lui rapporter les détails.
« Je déteste vous le redemander, mais est-ce que tout ça vaut vraiment la peine de participer à une chasse aussi dangereuse, patron ? »
« Benny. » Ves lança un regard glacial à Gavin. « C’est moi qui prends les décisions ici. J’ai déjà tranché la question. Toutes les concessions que je peux espérer obtenir si la chasse réussit valent largement tout ce mal. Je ne discuterai pas davantage avec toi.
J’ai déjà conclu un accord avec Lady Miralix ; ce n’est pas comme si je pouvais changer d’avis maintenant. »
Il avait beau avoir engagé Gavin pour que celui-ci lui serve de voix de la raison, Ves n’avait parfois aucune envie de l’écouter ! Au bout du compte, il avait cédé à la tentation, faisant confiance à Lady Miralix et à ses propres capacités pour truquer les chances en sa faveur contre Zeigra.
Il ignora les inquiétudes de Gavin et prit Lucky dans ses bras, soulevant son chat comme un bébé.
« Miaou. »
« D’après toi, qui est le plus fort, toi ou Zeigra ? »
« Miaou ! »
« Évidemment, tu dirais ça. Reste à savoir si la réalité sera à la hauteur de tes attentes. » Ves secoua la tête.
Lucky possédait des capacités mortelles, mais Ves doutait que son aptitude à se dissimuler et à infliger des dégâts lui permette de tuer instantanément un grand félin aussi puissant.
Pas un seul grand félin de Felixia n’était facile à tuer. Ceux que la Maison Laterna avait développés pour offrir aux méchas un défi à leur mesure résistaient incroyablement bien aux dégâts !
Avec une chair, une peau et même une fourrure capables de résister aux armes conçues pour les méchas, des superprédateurs comme Zeigra pourraient sans doute encaisser sans broncher les tirs à pleine puissance de son Amastendira !
« Le mieux qu’on puisse faire, c’est fuir, dit-il à Lucky. Même dans ce cas, notre camouflage ne tiendra probablement pas assez longtemps pour nous permettre d’échapper à l’odorat d’un Chat Couronné ! »
« Miaou ! »