Chapitre 1 392
Ves avait l’impression d’avoir l’air malin. Au début du troisième jour, il passa son petit déjeuner à engloutir sa nourriture en fronçant les sourcils.
Pendant ce temps, son chat était rayonnant. Installé confortablement sur la table à côté de lui, Lucky croquait joyeusement sa ration habituelle de minéraux exotiques, comme si rien au monde ne pouvait le préoccuper !
Les autres convives cherchaient depuis la veille comment réagir à ce brusque rebondissement.
« Il y a des centaines de grands chats dans les zones de chasse », suggéra doucement Gavin.
« C’est vrai. » Ves soupira. « Mais trouver ce que je cherche n’a rien de facile. J’étais presque certain que le Chat-Dragon possédait ce dont j’ai besoin. Je vais devoir enquêter davantage sur les autres grands chats pour trouver un remplaçant convenable. Il faudra peut-être partir dans une autre ville de chasse, ailleurs sur le Continent d’Asco, afin d’en dénicher un aussi prometteur que le Chat-Dragon. »
Ves ne prononça pas ces mots sans raison. Son regard croisa celui de Gavin, dans une compréhension tacite.
Tous deux savaient qui avait poussé les Bouchers de Rocit à chasser son premier choix de proie. Lady Miralix avait dû lui assigner des espions, ou simplement accéder au système de surveillance de sa chambre d’hôtel, pour découvrir son intérêt pour le Chat-Dragon.
Comme Ves hésitait sans cesse entre le Chat-Dragon et Zeigra, Lady Miralix avait compris que lui retirer le premier le pousserait vers le second !
C’était le genre de manœuvre habile qui renforçait effectivement le pouvoir de négociation de la jeune noble !
Pourtant, même s’il saluait intérieurement son initiative, Ves n’avait aucune envie de céder sa position avantageuse dans les négociations.
De plus, il se sentait offensé que Lady Miralix ait profité du délai d’attente de trois jours pour manigancer de son côté.
La bonne volonté dont il avait fait preuve à son égard s’était complètement évaporée. Comment pouvait-il coopérer avec quelqu’un qui usait de pareils stratagèmes douteux ?
« Fichus nobles », marmonna-t-il.
Il était un peu injuste. Ves savait que les roturiers pouvaient se montrer tout aussi sournois que ceux qui avaient reçu un titre. Tous ceux qui détenaient le pouvoir apprenaient à saisir les occasions pour gravir les échelons ou conserver leur position. Ceux qui ne suivaient pas le rythme finissaient inévitablement par être écartés !
Compte tenu de la situation de Lady Miralix, Ves ne pouvait pas trop lui en vouloir d’avoir manipulé les circonstances à son avantage.
Une partie de lui voulait simplement quitter Kemila et tenter sa chance dans une autre ville de chasse. Les autres grands chats des environs ne l’intéressaient guère, mais il y en avait tant d’autres ailleurs sur le continent qui pourraient se révéler encore plus prometteurs.
Pour l’instant, Ves et Gavin évoquaient délibérément cette possibilité afin de rappeler à Lady Miralix, ou à la personne qui les surveillait, qu’il avait encore d’autres options ! Il lui suffisait de se donner un peu plus de mal.
« Parfois, je me dis que ça ne vaut plus la peine de rester. Felixia n’est pas la seule planète où l’on trouve de grands chats. »
Plus tard dans la journée, Ves envoya de nouveau ses subordonnés en mission de reconnaissance. Pendant ce temps, il parcourut la base de données des grands chats sur le réseau planétaire pour repérer d’autres proies potentielles.
Il n’avait rien trouvé d’aussi prometteur que le Chat-Dragon, mais continua ses recherches pour donner l’impression qu’il cherchait sérieusement des solutions de rechange.
Lady Miralix finit par arriver dans sa suite d’hôtel, en début de soirée.
Ils poursuivirent leur discussion dans une pièce privée. Seuls leurs chats les accompagnèrent.
« Miaou. »
« Miaou ! »
Malheureusement pour son chat de gemme, le chat de race Felixian refusait toujours de reconnaître son existence !
Ves entama aussitôt la discussion par un reproche. « Joli coup, au fait. Les Bouchers de Rocit ont déjà réussi à abattre le Chat-Dragon ? »
La noble ne parut pas le moins du monde contrite.
« Je n’en sais rien. Les communications sont coupées dans les zones de chasse. Nous ne le saurons pas avant leur retour. »
Ves croisa les bras pour manifester son mécontentement. « Mmh. Et maintenant, où est ma pierre ? »
« La voici. » Elle lui tendit la boîte qu’elle avait apportée dans la pièce. « J’y ai ajouté quelques puces de données contenant toutes les informations que nous avons recueillies sur la pierre. Dans l’ensemble, nos chercheurs n’ont presque rien trouvé qui indique qu’il s’agit d’un exotique. Mais l’un de nos appareils de laboratoire les plus sensibles a détecté de faibles émissions d’énergie assez étranges. »
Ves en oublia son irritation. « Est-ce unique ? »
Elle sourit. « Assez pour que nous n’ayons trouvé qu’un seul matériau émettant le même type de signature. Un exotique conservé dans les réserves de la Maison Laterna présente justement cette particularité ! Jetez un œil ! »
Elle activa son communicateur et lui transmit un document virtuel. Lorsque Ves ouvrit le sien pour lire le résumé de l’analyse comparative, il découvrit plusieurs surprises.
D’abord, la pierre P qu’il possédait ressemblait beaucoup à une roche spatiale grise. Le matériau conservé dans les réserves de la Maison Laterna était tout autre. Cette roche d’un bronze verdâtre, brillante, évoquait un morceau de métal en fusion. Sa masse et sa densité différaient considérablement de celles de la pierre P ; pourtant, lorsqu’on les soumettait au même scanner sensible, les faibles émissions d’énergie détectées présentaient de nombreuses similitudes !
Ves faillit écarquiller les yeux. C’était peut-être ce qu’il cherchait ! Le Barracuda était certes équipé de matériel de laboratoire de haute qualité, mais sa petite taille le limitait à bien des égards. Le laboratoire du vaisseau ne disposait pas non plus de l’espace nécessaire pour accueillir suffisamment d’appareils différents.
La Maison Laterna, elle, était dans une tout autre situation ! Ses vastes installations de recherche sur le Continent de Talin pouvaient accueillir des centaines de scanners et d’appareils de laboratoire différents !
Il était certain qu’il rencontrerait bien des obstacles s’il tentait d’emprunter un laboratoire entièrement équipé. Ces installations coûtaient très cher et étaient généralement réservées aux projets de recherche en cours. Certains appareils étaient si rares et si puissants que leurs listes d’attente s’étalaient sur des mois, voire des années !
Seule une personne aussi influente que Lady Miralix pouvait contourner toutes ces listes d’attente et exiger que sa pierre P subisse autant d’examens que possible !
Qu’il obtienne ou non la seconde pierre P en possession de la Maison Laterna, Ves était déjà satisfait de ce qu’il avait gagné. La signature des émissions d’énergie qu’il venait de recevoir pourrait lui servir à rechercher d’autres pierres P auprès de prospecteurs et de marchands, ailleurs !
S’il pouvait confirmer que la roche métallique bronze verdâtre interagissait avec la spiritualité, son projet d’étendre l’utilisation des pierres P serait sur le point d’aboutir !
Bien sûr, comme les négociations étaient toujours en cours, Ves fit de son mieux pour réprimer son enthousiasme. Il posa calmement le document virtuel de côté et garda la boîte fermée.
« Eh bien, ce que vous m’avez donné constitue un début. Mais c’est loin de suffire pour obtenir mes services. »
Elle lui sourit comme si elle savait qu’il jouait la comédie. « Je suis certaine que ce que j’ai fait jusqu’ici a déjà beaucoup de valeur à vos yeux. J’ai dû faire jouer nombre de mes relations pour que les laboratoires donnent la priorité à l’analyse de votre étrange pierre. »
« J’espère que vous avez d’autres atouts en réserve. Si je peux me permettre, ma dame, pourquoi moi ? Je ne suis sûrement pas le seul compagnon de Felixia. Le Continent d’Eron attire de nombreux visiteurs de toute la région. »
« J’ai effectivement d’autres possibilités », répondit-elle simplement, sans ajouter un mot.
Ves soupçonnait Lady Miralix d’accorder une grande valeur à sa spécialité. Au vu de ses deux récentes conceptions de méchas, il ne lui en voulait pas de placer beaucoup d’espoir en ses capacités. Elle ne cherchait d’ailleurs pas à le cacher, signe que son désespoir était considérable !
Quelles que fussent ses promesses et les concessions qu’elle acceptât, si elle réussissait à chasser un Chat Couronné, elle pourrait facilement se rattraper par la suite ! Avec un Chat Couronné prestigieux à son actif, sa carrière ferait sans doute un bond en avant.
Ils poursuivirent progressivement les négociations. Ves conserva un air indifférent tandis que Lady Miralix continuait à lui présenter diverses offres.
Il ne se laissa pas tenter par les propositions de chats de race de la Maison Laterna ni par les autres biens et services liés à la biotechnologie. Il ne faisait tout simplement pas assez confiance à Miralix ou à sa maison pour se fier à leurs produits.
D’autres propositions l’intéressèrent un peu plus.
« Le Royaume Sentinelle impose généralement de nombreuses barrières commerciales aux fabricants de méchas qui souhaitent faire des affaires ici. Je peux faire jouer mes relations pour que la LMC accède plus facilement à notre marché. Vous devez savoir que le marché des méchas de Sentinelle est très attrayant pour les entreprises du secteur.
Il sert de référence dans toute la région ; autrement dit, si vos méchas rencontrent le succès à Sentinelle, les États voisins ne tarderont pas à leur emboîter le pas ! »
« La LMC connaît déjà une croissance saine. Elle n’a pas un besoin urgent d’accéder au marché des méchas de Sentinelle », répondit Ves avec calme.
Elle avança une autre proposition.
« Le Passage de Nyx vous intéresse-t-il ? »
« Tous ceux qui viennent au Royaume Sentinelle s’intéressent au Passage de Nyx. Je ne suis certainement pas le premier à m’être renseigné à son sujet sur le réseau galactique. Cela dit, je ne pense pas m’y aventurer un jour. Cette région infestée de pirates est bien trop dangereuse pour quelqu’un comme moi. »
Elle lui présenta son offre suivante. « Et si je pouvais vous donner temporairement accès à l’Association des Gardiens de la Paix Sentinelles ? Les Gardiens de la Paix rassemblent toutes les organisations privées sous une bannière commune afin de coordonner nos actions contre la vermine nyxienne. L’Association est reconnue par l’État et bénéficie de droits et de privilèges supérieurs à ceux dont jouissent les organisations ordinaires, surtout en ce qui concerne le Passage.
L’un de ses avantages les plus notables est l’accès prioritaire aux prises que les Gardiens de la Paix rapportent du Passage ! »
Ves haussa un sourcil. « Ce serait donc un moyen d’accéder aux marchandises propres au Passage de Nyx ? »
« Oui ! En fait, la roche métallique conservée dans nos réserves fait partie d’un lot de minéraux étranges et d’exotiques que nous avons acquis auprès de l’Association. Si vous cherchez d’autres échantillons de ce que vous appelez la pierre P, accéder au marché fermé de l’Association est votre meilleure chance ! »
Cette proposition éveilla vraiment son intérêt. En plus de trouver et de se procurer d’autres échantillons de pierre P, Ves voulait également obtenir la source de l’épice de géril, ou au moins une cargaison de ce produit nyxien rare et coûteux !
À moins de pénétrer dans le Passage de Nyx, il ne pouvait que fouiller les marchés noirs du Royaume Sentinelle, une activité intrinsèquement risquée. S’il pouvait se procurer les produits recherchés par une voie légale, tant mieux !
Ves réprima toutefois son enthousiasme et s’efforça de paraître toujours insatisfait. Il appuya nonchalamment la joue contre son poing. « Avez-vous autre chose à offrir en échange de mes services ? »
Elle marqua une pause. Son regard allait et venait, puis elle sortit un brouilleur de la poche de sa veste. Dès qu’elle l’eut activé, elle lui révéla la dernière concession qu’elle était prête à faire.
« Nous avons aussi des liens avec… l’autre camp », murmura-t-elle. « Je ne peux pas vous en dire davantage sur l’organisation en question pour le moment. Mais si vous souhaitez traiter avec certaines parties du Passage de Nyx, je peux vous offrir une occasion unique de conclure un marché ! »
Voilà qui était intéressant ! Ves comprit qu’il aurait probablement beaucoup de mal à obtenir une telle offre ailleurs. L’avenir de la jeune femme étant en jeu, elle n’hésitait pas à évoquer une possibilité sans doute très taboue dans cet État qui haïssait les pirates !
Son intérêt avait atteint son comble. Ves finit par lâcher un peu de lest. « Comme je vous l’ai dit, si vous rendez l’opération intéressante pour moi, je suis prêt à mettre mes compétences à votre service. Mais ce ne sera pas donné. Aucune de vos offres ne suffit à elle seule, surtout que les deux dernières ne sont valables qu’une fois. Reprenons vos propositions. »
Ils passèrent les heures suivantes à mettre au point un accord.