Chapitre 1 390
Vraiment, qu’est-ce qui prenait à ces nobles de s’imposer des attentes aussi démesurées ?
Bien peu de pilotes de mécha étaient faits pour chasser un Chat Couronné !
Même les pilotes de mécha d’élite risquaient de flancher et de perdre la vie en chassant ces redoutables félins géants !
Ves savait pourtant que le Royaume Sentinelle était profondément militariste. L’importance qu’il accordait aux prouesses militaires égalait celle du Royaume de Vesia, alors même qu’il n’avait jamais été entraîné dans autant de guerres.
Tout cela était dû à la proximité de la Faille Nyxienne ! Par nécessité, les nobles qui détenaient une bonne part du pouvoir dans le royaume devaient prouver qu’ils étaient assez forts pour protéger le peuple des exactions des pirates nyxiens.
Même la Maison Laterna, malgré l’importance qu’elle accordait au tourisme, à la recherche et au commerce spécialisé, devait démontrer sa valeur !
Dans ces circonstances, naître noble au sein d’une des grandes maisons du Royaume Sentinelle n’avait rien d’une bénédiction. Dès que les médecins avaient identifié Lady Miralix comme potentate, à ses dix ans, sa maison avait vu en elle un moyen de préserver sa réputation !
Lorsqu’il s’agissait de questions aussi délicates, les maisons nobles pouvaient se montrer impitoyables. Même si elle était la troisième fille de la comtesse Katherina Laterna, Lady Miralix devait encore faire ses preuves en tant que noble éminente et pilote de mécha de sa maison !
Après avoir côtoyé plusieurs nobles de différents États, Ves ne trouvait plus quelqu’un comme Lady Miralix exceptionnel. À bien y réfléchir, les nobles n’étaient que des privilégiés nés dans leur position.
Ils ne différaient pas des gens du peuple qu’ils méprisaient. Les nobles étaient confrontés aux mêmes préoccupations que les gens ordinaires, mais à une échelle supérieure.
Ves n’éprouvait aucune compassion pour la situation de Lady Miralix.
Si elle disait vrai, elle pouvait encore se dérober au défi et passer le reste de sa vie confortablement installée sur Felixia.
Il doutait fort que la Maison Laterna la maltraite ou lui rende la vie misérable. Elle devrait simplement vivre avec l’étiquette de lâche collée au front.
Malheureusement… s’il y avait bien une chose que les pilotes de mécha détestaient, c’était d’être traités de lâches !
Comme prévu, Lady Miralix ne tint pas compte des signes de refus de Ves et poursuivit ses tentatives pour le convaincre.
« Monsieur Larkinson, j’ai besoin de votre aide. Si vous mettez vos compétences de concepteur de méchas à ma disposition, j’aurai bien plus de chances de réussir ma chasse à Zeigra. »
« Madame, je vous ai déjà dit que cela ne m’intéressait pas. »
« Je suis prête à vous rémunérer très généreusement pour vos services. »
Ves secoua la tête. « Ce que vous avez à offrir ne m’intéresse pas. En outre, je suis certain que vous et votre équipe de chasse pilotez déjà les meilleurs méchas autorisés dans les zones de chasse. Je vois mal comment vos machines pourraient recevoir davantage d’améliorations sans dépasser les limites permises. »
À Asco, les autorités considéraient la chasse comme une profession honorable. Si de jeunes héritiers fortunés comme Lady Miralix pouvaient déployer des méchas coûtant chacun aussi cher qu’un porte-vaisseaux léger, quelle valeur aurait une telle chasse ?
Personne ne pouvait tirer le moindre prestige d’une chasse réussie en apportant un canon pour tuer un moustique !
Comme prévu, elle confirma son hypothèse. « C’est vrai. J’ai équipé mon équipe de chasse des meilleurs méchas et accessoires autorisés. Malheureusement, Felixia ne possède aucune industrie de fabrication de méchas. Ceux que j’ai achetés sont tous des modèles standard vendus par des fabricants réputés, mais ils n’ont subi aucune modification. »
« Un bon mécha, conçu par un concepteur compétent et vendu par une Deuxième Compagnie de Méchas réputée, est généralement excellent tel quel. » déclara Ves. « Modifier un mécha par rapport à ses paramètres d’origine peut faire plus de mal que de bien. Ce sont des ensembles complets, conçus pour optimiser la synergie entre toutes leurs pièces. Il est faux de croire qu’une modification garantit toujours de meilleures performances. »
Si c’était le cas, le modèle de base aurait intégré ces changements dès le départ. »
Son argument ne porta pas. Lady Miralix continua de lui adresser un sourire en coin. « Mes conseillers m’ont dit la même chose. Une modification peut toujours mal tourner. Mais ce n’est pas toute l’histoire. Vous avez omis un détail crucial, monsieur…
Larkinson. Un concepteur de méchas compétent, disons un concepteur compagnon, peut adapter un mécha bien mieux à son pilote tout en évitant nombre des pièges dans lesquels tombent tant de concepteurs moins doués. »
« Vous avez une bien haute opinion de mes capacités, madame. Je ne suis qu’un concepteur compagnon, et à peine. Vous voyez bien comme je suis jeune. Je suis loin de pouvoir rivaliser avec des concepteurs compagnons plus expérimentés, qui comptent des dizaines de modèles à leur actif ! »
« Ce n’est pas ce que je pense, rétorqua Miralix. En étudiant vos modèles de méchas, j’ai été absolument impressionnée par la grande qualité de votre travail ! Beaucoup de pilotes de mécha ne jurent que par les produits de votre LMC ! Ce qui m’impressionne surtout, c’est votre spécialité. On dit que vous parvenez à insuffler à tous vos méchas une qualité indescriptible, sans même améliorer leur équipement ! »
Ves grimaça. « Je suis doué pour améliorer l’ergonomie de mes méchas. L’impact que cela a sur les performances du pilote est largement exagéré. En gros, je cherche à rendre les méchas plus confortables et à réduire les désagréments qu’éprouvent les pilotes quand ils les manœuvrent. Ce n’est pas la panacée que vous imaginez.
Votre mécha ne sera pas miraculeusement vingt pour cent plus performant parce que j’aurai bricolé dessus un moment. »
Ils se dévisagèrent tandis qu’un bref silence s’installait dans la pièce vide. Ni Miralix ni Ves n’y avaient fait entrer leurs gardes du corps, mais ceux-ci se tenaient certainement tout près.
Pendant ce temps, Lucky ne parvenait pas à obtenir la moindre attention de Genevieve. L’arrogant félin violet restait assis aux côtés de Lady Miralix, tel un chat gardien aux aguets !
« Lucky, cesse d’embêter le chat de Lady Miralix ! »
« Miaou ! »
La noble observa Lucky de plus près. Ves comprit qu’il commençait à éveiller sa curiosité. Son comportement plein de vie et sa qualité exceptionnelle devaient susciter bien des questions chez quelqu’un qui avait vécu entourée de chats toute sa vie !
Il valait mieux qu’elle ne commence pas à poser des questions embarrassantes sur les origines de son chat !
Il reprit donc rapidement la parole.
« Lady Miralix, je suis désolé, mais vous ne trouverez pas en moi ce que vous cherchez. Les concepteurs compagnons ne se ressemblent pas tous, et ma spécialité consiste surtout à améliorer le confort, pas les performances au combat. Les deux sont liés, certes, mais je doute que cela compte lorsque vous affronterez un Chat Couronné dans un combat à mort. »
« Vous n’avez même pas entendu ce que je suis prête à vous offrir, monsieur Larkinson. » Lady Miralix perdit son sourire et prit un air sérieux. « Mon rang au sein de la Maison Laterna n’a rien d’extraordinaire, mais ma mère est tout de même comtesse du Royaume Sentinelle. Je peux vous offrir bien des choses, si vous le souhaitez. »
« Cela ne m’intéresse pas. » Ves secoua la tête.
La femme poursuivit comme s’ils étaient toujours en pleine négociation !
« Écoutez-moi, monsieur Larkinson. D’abord, quoi que vous désiriez obtenir d’un félin géant, je vous le donnerai. La seule chose que je réclame, c’est la tête de Zeigra, afin de pouvoir rentrer en triomphe avec un trophée. Vous pourrez disposer à votre guise de toutes les autres parties de la carcasse. »
Il haussa les épaules. « Vous me prenez pour un Boucher de Rocit ? Je n’ai que faire de la viande, des os et de la fourrure d’un félin géant. »
« Ce n’est que le début de ce que je peux vous offrir. » Elle se pencha vers lui. « Je peux vous faire bénéficier d’améliorations génétiques. Vous pourriez vous promener en permanence avec des oreilles de chat bien pointues, si cela vous chante. Nos chercheurs feront de leur mieux pour réaliser toutes les modifications biologiques dont vous aurez besoin. »
Après que le docteur Jutland eut trafiqué son corps, il y a bien longtemps, Ves s’était juré de ne plus jamais laisser quelqu’un en qui il n’avait pas confiance y toucher !
« Non merci. J’ai déjà atteint ma limite en matière d’améliorations génétiques et biologiques. »
« Je peux vous échanger plusieurs chats de race de grande qualité. Genevieve, par exemple, est l’un de nos produits organiques les plus prisés. Vous avez de la famille, n’est-ce pas ? Pourquoi ne pas offrir à vos proches un compagnon merveilleux, génétiquement modifié pour être intelligent, les réconforter et protéger leur vie s’ils se retrouvent en danger ? »
Ves fut tenté, mais seulement un instant. Il avait beau tenir les chats de race de la Maison Laterna en très haute estime, ils ne valaient pas les complications d’un imbroglio politique !
Même s’il se contentait d’améliorer son mécha sans participer à sa chasse, il prendrait parti malgré tout ! Ses ennemis pourraient vouloir s’occuper de lui avant qu’il ne puisse aider davantage Lady Miralix !
Voyant que Ves restait peu intéressé, elle commença à multiplier les offres. « Je peux vous donner accès aux services du Royaume Sentinelle qui sont fermés aux étrangers. Les marchés privés, les clubs mondains, les marchés noirs et autres lieux réservés aux nobles, où l’on trouve des produits et des services exclusifs, vous ouvriront leurs portes.
En fait, si vous avez besoin de quelque chose de toute urgence, inutile de passer par des intermédiaires. Demandez-le-moi directement et je verrai si je peux vous l’obtenir. »
L’accès privilégié qu’elle lui proposait semblait avoir une valeur considérable. D’après son expérience avec la Société Clifford, Ves savait que ces clubs et cercles exclusifs vendaient des articles vraiment intéressants.
Pourtant, à l’heure actuelle, il ne voyait rien qu’il souhaitât obtenir et qu’il ne pût trouver sur le marché libre. Il avait déjà réservé quantité de pièces pour améliorer le Barracuda et avait aussi commandé les matériaux essentiels à la fabrication d’une batterie ultracompacte auprès d’un contact du marché noir.
La plupart de ses besoins essentiels étant satisfaits, Ves n’avait vraiment aucune raison pressante de demander un accès élargi dans un État qu’il quitterait bientôt.
Certes, Ves avait besoin d’un fragment spirituel provenant d’un félin géant puissant, mais il avait déjà prévu de s’en procurer un lui-même. Hors de question de demander à Lady Miralix de lui livrer quelque chose dont elle ne devait même pas connaître l’existence, et encore moins de le trouver pour lui !
Cependant… Ves pensa à un objet particulier qu’il aurait voulu obtenir en plus grande quantité. Le problème lui trottait dans la tête depuis quelque temps.
Il envoya un ordre depuis son communicateur. Nitaa entra peu après dans la pièce, une boîte à la main.
« Il y a un domaine où vous pouvez m’aider, commença-t-il. Dans la boîte que porte mon garde du corps se trouve un exotique non identifié que j’appelle la pierre P. »
Lady Miralix prit la boîte que lui tendait Nitaa, intriguée, puis l’ouvrit. « Est-ce vraiment un exotique ? »
« Même si elle ressemble à un vulgaire caillou de l’espace, je vous assure que c’est bien un exotique. » Ves sourit. « Marchons un marché. Je vous fournirai les maigres documents dont je dispose. Je vous prêterai ma pierre P pendant… disons trois jours. Je voudrais que vous la fassiez analyser dans le laboratoire d’étude des matériaux le plus avancé auquel vous puissiez accéder.
À l’issue de ce délai, je veux que vous me rapportiez autant de données que possible issues de votre équipement de laboratoire. »
« Cette pierre a beaucoup de valeur à vos yeux », conclut-elle.
Ves accordait une grande confiance à Miralix. S’il perdait la pierre P, il subirait un sérieux revers.
Toutefois, elle n’avait aucun intérêt à lui nuire sur ce point. La noble héritière ne pouvait obtenir de Ves ce qu’elle désirait qu’avec son accord. Si elle tentait de le contraindre à coopérer, qui savait quel danger caché il laisserait dans son mécha ?
Ves pouvait imaginer au moins dix mille façons de saboter un mécha sans que cela se remarque trop ! Tant qu’un concepteur senior n’inspecterait pas les modifications qu’il y avait apportées, Lady Miralix ne pourrait pas être certaine que son mécha était en bon état !
Dès le début, Ves avait compris qu’il tenait Lady Miralix à sa merci. Avoir l’avantage dans une négociation lui permettait de formuler presque n’importe quelle demande, sachant que la femme ferait tout son possible pour satisfaire ses besoins !
Comme prévu, Lady Miralix saisit cette ouverture cruciale, qui ouvrait la voie à une coopération plus poussée. « Je ferai ce que vous me demandez, monsieur Larkinson. Accepterez-vous de travailler sur mon mécha si je m’exécute ? »
« C’est un début », répondit Ves en s’adossant nonchalamment, comme si tout était sous son contrôle. « Si vous pouvez obtenir d’autres échantillons de pierre P, disons que votre demande m’intéressera. Sinon… eh bien, quelle que soit la suite des négociations, je veux que vous me promettiez de me rendre ma pierre P ainsi que toutes les données du laboratoire. »
Lady Miralix accepta aussitôt.