Chapitre 1 380
Ves savait qu’il valait mieux éviter de se faire implanter définitivement des oreilles de chat sur la tête. Jouer un moment avec des accessoires comme ceux qu’il portait actuellement, passe encore, mais il n’avait aucune envie de rester coincé avec eux pour toujours !
Ces dernières années, il était devenu très méfiant à l’égard des changements apportés à son corps. Des années auparavant, le docteur Jutland, ce fou, avait bricolé presque tous les aspects de son organisme, et cela lui avait laissé une cicatrice invisible.
Qui savait quels types de bioprogrammations cachées pouvaient se trouver dans ces produits organiques ? Ils pouvaient même permettre à la Maison Laterna de surveiller tous ceux qui les utilisaient !
À présent qu’il y réfléchissait, leurs chats eux-mêmes étaient plutôt suspects. Tous ceux qu’il avait aperçus faisaient preuve d’une intelligence supérieure à celle des chats domestiques ordinaires. Qui savait si leurs instincts ne contenaient pas une programmation destinée à les pousser à espionner leurs maîtres ou à leur voler des choses ?
Malgré tout, tant que Ves n’achetait aucun de ces produits, il ne risquait rien à s’amuser avec eux quelque temps. Il n’hésita pas à se faire poser les oreilles de chat organiques sur la tête et les paya sans y réfléchir davantage.
« Nyaaaah ! Merci de votre achat, cher client ! » s’exclama joyeusement la femme-chat lorsque le paiement fut transféré. « Au fait, pourquoi ne pas ajouter une queue, tant que vous y êtes ? Votre nouveau look ne sera pas complet sans une élégante queue qui dépasse de votre… »
Ves secoua vivement la tête. « Non merci. Les oreilles suffisent. Une queue, c’est un peu encombrant, et s’asseoir sur une chaise deviendrait pénible. »
« Ce n’est pas un problème, nyaaaah ! Toutes les chaises et tous les sièges de Felixia sont dotés d’un trou pratique par lequel vous pourrez faire passer votre queue ! »
Malgré les protestations de la femme-chat, Ves refusa sa proposition et passa déjà à autre chose. Tandis qu’ils parcouraient tranquillement les étranges marchandises sur le thème des chats, Gavin et leurs autres compagnons le dévisagèrent d’un air bizarre.
« Qu’est-ce qui vous prend ? » demanda-t-il en fronçant les sourcils, ses oreilles noires frémissant d’irritation.
« … »
« Tu as l’air… différent », répondit Gavin sans grande conviction. « Sans vouloir te vexer, patron, tu es presque toujours sérieux et concentré sur ton travail. Te voir avec une paire d’oreilles de chat, c’est… déstabilisant. »
Ves conserva une expression impassible, ce qui lui donnait un air encore plus étrange avec ses nouvelles oreilles !
« Moi aussi, j’ai parfois envie de m’amuser, tu sais. C’est juste que tu ne m’as jamais vu prendre du bon temps pendant que je travaille sur mes projets de conception. Sache que je suis tout à fait capable de rire ! »
« Elles sont vraiment bien, ces oreilles ? »
« En fait, elles sont fantastiques. La personne qui les a conçues a réussi à les rendre discrètes et confortables. J’aime beaucoup l’ouïe plus fine qu’elles me donnent, même si je ne comprends pas comment elles s’y prennent. Je les étudierai de plus près quand je serai de retour sur le Barracuda ! »
Ves soupçonnait les oreilles de chat d’intégrer certains aspects des interfaces neurales, sous une forme limitée et miniaturisée.
Le groupe passa à un étal qui vendait des miniatures de méchas bestiaux. Du féroce mécha-tigre au mécha-chat agile, les petits modèles exposés représentaient presque toutes les variétés de méchas félins utilisées dans le secteur stellaire !
L’étal proposait aussi plusieurs méchas bestiaux non félins. Leur présence égayait l’exposition et enrichissait leur panorama.
« C’est dommage que le Secteur stellaire de Komodo n’ait pas une tradition bien établie de méchas bestiaux », remarqua-t-il distraitement en examinant les marchandises avec son œil de concepteur de méchas. « Tous ces méchas ont rencontré le succès sur leurs marchés respectifs, mais… »
« La plupart des acheteurs préfèrent encore les méchas humanoïdes », résuma Gavin.
Imon Ingvar ricana à côté d’eux. « Les méchas animaux sont pénibles à maîtriser. Leur mobilité est excellente sur les terrains accidentés, mais ça ne vaut pas la peine de se donner tant de mal pour les apprendre à piloter quand les méchas humanoïdes peuvent remplir presque aussi bien les mêmes fonctions. »
« Les méchas humanoïdes et les méchas bestiaux ont chacun leurs avantages », répondit sagement Ves. « C’est simplement que les conditions dans un secteur stellaire éloigné comme le nôtre ne mettent pas vraiment en valeur les atouts des seconds. »
La courbe d’apprentissage des méchas bestiaux était plus raide que celle des méchas humanoïdes. S’habituer à un corps en forme d’animal constituait un obstacle supplémentaire et exigeait une formation spécifique que certaines académies de méchas ne pouvaient tout simplement pas se permettre d’inclure dans leurs programmes.
Tandis qu’ils débattaient des mérites des méchas bestiaux, Ves veillait à consacrer une partie de son attention aux miniatures exposées. Chacune représentait un modèle de mécha qui avait connu un véritable succès.
Malgré leur plus grande utilité dans les combats spatiaux, seuls quelques méchas spatiaux figuraient parmi eux. Les méchas en forme d’oiseau, majoritaires, fonctionnaient à peu près comme des chasseurs : dépourvus de membres et parfois même d’ailes, ils formaient des engins efficaces, optimisés pour les combats sans sol ni gravité.
« Pourquoi les méchas bestiaux spatiaux ne sont-ils pas plus populaires auprès de vous, les pilotes spatiaux ? » demanda Ves directement aux Ingvar.
Imon ricana. « On ne les pilote pas comme de vrais méchas. Ils sont moins bons que les méchas de première ligne parce qu’ils n’ont pas de membres articulés. Quand on enlève les bras et les jambes d’un mécha pour lui coller quelques canons sur les flancs, il ne lui reste presque plus rien de ce qui en fait un mécha ! Aucun pilote de mécha que je connaisse n’aime piloter ces faux méchas !
— Seuls ceux dont les aptitudes génétiques ne leur permettent pas de piloter mieux s’en servent ! »
Ves trouva cette réponse partiale. Néanmoins, les propos d’Imon résumaient bien l’opinion de nombreux pilotes de mécha sur ce type d’engins.
Sa sœur exprima un avis plus nuancé.
« Les méchas bestiaux spatiaux sont peut-être plus performants sur le papier, mais la plupart d’entre nous préfèrent s’en tenir à une forme humanoïde. Même les jambes, que certains concepteurs de méchas jugent superflues, peuvent encore être utiles. Voler dans un mécha sans jambes, comme finissent par l’être la plupart des méchas de première ligne conçus pour la guerre spatiale, est vraiment trop dérangeant. »
Les deux pilotes de mécha insistèrent sur le confort qu’offrait une forme humanoïde. Ves comprenait leur point de vue, même si une partie de lui trouvait que les pilotes de mécha manquaient un peu trop de souplesse.
« Les méchas bestiaux spatiaux ont tout de même leur utilité. Même s’ils ne sont pas aussi polyvalents que les méchas humanoïdes, ils sont simplement plus efficaces si l’on compare leur rendement à leur tonnage. »
Les Ingvar et Ves ne tombèrent pas d’accord, mais ce n’était pas grave. En tant que concepteur de méchas, Ves devait se montrer tolérant envers les opinions de ses clients.
Après avoir fini d’étudier les différentes miniatures, le groupe reprit sa promenade parmi les autres marchandises en vente.
Tout au long de leur balade, Ves ne cessait de titiller du bout des doigts et de la pensée les oreilles de chat fixées sur sa tête. Leur réalisme était troublant, et elles s’intégraient si naturellement aux commandes conscientes et inconscientes de son corps.
Comme ses cheveux noirs et en bataille avaient poussé assez pour cacher presque entièrement ses oreilles humaines, Ves ne se distinguait en rien, pour ainsi dire, des femmes-chats et des hommes-chats dans la foule ! Ceux-ci lui adressaient même des saluts en levant leurs chats, comme s’il était l’un des leurs, membre de leur culte félin !
« Elles te plaisent, ces oreilles, patron ? »
« Elles sont plutôt agréables, en fait. Je crois que je vais les garder tant qu’elles tiendront », répondit Ves, de plus en plus satisfait. « Elles sont si douces. Les caresser et sentir qu’on vous caresse les oreilles, c’est vraiment exquis. »
Il ne parvenait tout simplement pas à s’empêcher de toucher ses oreilles de chat ! Il y avait quelque chose d’apaisant et d’enivrant dans cette caresse. De vagues souvenirs lui revinrent : ceux de son enfance, quand sa mère, encore en vie, le prenait dans ses bras et le serrait contre elle. Qu’aurait-elle pensé en le voyant ainsi ?
« Tu peux m’en acheter une paire, à moi aussi ? »
« Si elles te plaisent tant, achètes-en toi-même. »
Gavin eut l’air écœuré. « Je n’en ai pas les moyens ! Tu ne me paies pas assez ! »
« Alors achète quelque chose qui soit à ta portée ! Il y a plein d’oreilles de chat organiques moins chères en vente ! »
« Elles ne sont pas aussi bien que les tiennes ! »
« Tant pis ! Je ne vais pas t’augmenter. »
« Et une prime pour les services loyaux que je t’ai rendus jusqu’ici ? »
« Attendons les évaluations de performance de fin d’année. »
Tandis que le paysan de l’espace se lamentait sur sa pauvreté, Ves bifurqua avec joie vers un parc voisin et se mit à jouer avec les chats qui y flânaient en quête de compagnie humaine.
Il prit dans ses bras un beau chat à poil court, gris rayé, qui respirait la classe. Cet animal distant affichait une masculinité qui devait attirer bien des chattes pendant la saison des amours !
« Miaou ? » miaula le chat lorsqu’un humain quelconque le souleva. « Miaou. »
« Tu es bien mûr pour un représentant de ton espèce. »
« Miaou. »
« Je ne suis pas comme les autres humains. »
« Miaou ! »
« Hé, je parle avec des chats tout le temps ! Et ne me traite pas de faux chat ! Mes oreilles ne sont qu’un accessoire ! »
« Miaaaou, miaou ! » Le chat se tortilla entre ses bras, cherchant à s’échapper.
« Oh, tu as faim ? Et si je t’achetais de bonnes petites friandises ? »
Le chat gris se calma aussitôt. L’animal apparemment doué de conscience planta ses grands yeux adorables dans ceux de Ves, comme s’il le suppliait de lui donner les friandises promises !
« Hahaha, tu es trop mignon ! »
Tandis que Ves achetait des friandises coûteuses qui ravirent le chat gris et attirèrent l’attention d’autres félins, il commença à lui poser quelques questions.
Pendant ce temps, Gavin, Nitaa, Crindon et les Ingvar observaient la scène, bouche bée. Ils n’étaient pas tout à fait sûrs que leur employeur puisse vraiment communiquer avec les chats ou qu’il soit victime d’une sorte de délire !
« Comment tu te plais ici ? »
« Miaou ! »
« Oui. Il y a des chats partout. Je comprends que tu aies l’impression de manquer d’espace. »
« Miaou. »
« Je suis content d’apprendre qu’on s’occupe bien de toi. Accepter chaque jour des friandises de la part des humains, ça a l’air d’une façon bien agréable de passer ses journées. »
« Miaou, miaou ! »
« Ah ? Intéressant. »
« Miaou ! »
« Je te crois. Merci de m’avoir prévenu. C’est dommage que vous autres, les chats, soyez comme ça, mais j’imagine que tu es déjà bien installé ici, sur Felixia. »
Gavin ne put retenir sa curiosité. « Qu’est-ce que tu as appris ? »
« Rien d’important. »
En fait, Ves avait appris quelque chose de très important. Certains des chats d’ici, comme le chat gris qu’il tenait dans ses bras, avaient été conçus pour être plus que de simples animaux de compagnie.
Ils avaient été modifiés pour espionner et servir d’informateurs au profit de la Maison Laterna !
Ves avait déjà soupçonné une telle chose, mais c’était surtout sa paranoïa qui parlait. Apprendre du chat gris que c’était bel et bien le cas le alarma considérablement !
À vrai dire, le chat gris pensait que la plupart des chats vendus sur Felixia ne posaient aucun problème. Seule une petite proportion d’entre eux servait d’espions, ce qui rendait très difficile la tâche des enquêteurs qui cherchaient à déceler quelque chose de louche. Les chances de tomber sur un chat espion étaient très faibles, mais le chat gris faisait justement partie de ce programme secret !
Cela expliquait aussi pourquoi le chat gris était si intelligent !
« Quand même, je n’arrive pas à croire que tu viennes de me dire ça en face », dit Ves au chat. « Tu n’es pas censé garder ça pour toi ? »
« Miaou, miaou. »
« Hé hé, je comprends. Tu n’as pas ton mot à dire sur ce que tu es. À ta place, ça me mettrait en colère aussi. »
« Miaaaou ! »
« Si tu pouvais parler à tes créateurs, ils n’aimeraient probablement pas ce que tu aurais à leur dire. C’est pour ça qu’on ne donne pas de cordes vocales humaines aux animaux conscients comme toi. »
La question des animaux conscients suscitait beaucoup de controverses. Dans l’espace humain, l’opinion générale était que les chats, les chiens et les autres animaux de compagnie pouvaient être conscients, à condition de rester des animaux.
Quand les généticiens créaient des animaux capables de parler ou de communiquer comme des humains, cela provoquait de nombreuses crises existentielles !
À l’heure actuelle, les règles imposées par les Deux Grands interdisaient fermement de transformer les animaux de compagnie en une race pleinement consciente.
Qui savait ce que les généticiens pourraient concocter dans leurs laboratoires si cette règle n’existait pas ? L’humanité aurait provoqué sa propre perte si elle avait créé une espèce supérieure aux humains à tous les égards !