Chapitre 1 376
La flotte traversa plusieurs États en route vers le Royaume Sentinelle. Le puissant État de troisième rang se rapprochait toujours davantage. La capitaine Silvestra estimait que la flotte atteindrait Felixia en moins d’une semaine si tout se passait bien.
« Felixia orbite autour d’une étoile très puissante, fit-elle remarquer. Le système stellaire lui-même n’a aucune valeur, faute d’exotiques, mais son étoile massive et lumineuse est très facile à repérer. Ceux qui ont choisi ce système pour la colonisation ont fait un excellent choix. Les planètes touristiques les plus rentables se trouvent toujours dans ce genre d’endroit. »
« Ça va raccourcir notre trajet, pas vrai ? »
« Exactement. Plus l’étoile est puissante, moins il faut faire d’escales pour atteindre notre destination. »
Michael Crindon, qui se trouvait lui aussi sur la passerelle, prit également la parole. « Felixia attire beaucoup de vaisseaux du Royaume Sentinelle et d’ailleurs. Le système stellaire compte un bon nombre de chantiers navals où nous pourrons entreprendre quelques-unes des rénovations prévues pour le Barracuda. »
Ves hocha la tête. « Je sais. J’ai entendu dire que les installations de Felixia n’étaient pas aussi bonnes que dans d’autres systèmes stellaires. »
« Il nous faudra rejoindre un système industriel si nous voulons effectuer des rénovations plus poussées. Felixia est une excellente destination touristique, mais elle ne dispose pas des infrastructures nécessaires pour soutenir une industrie robuste du mécha et du vaisseau. »
Au moins, le Barracuda avait continué à subir quelques modifications pendant que Ves s’affairait sur la Planète des Chats.
Pour cette visite, Ves ne pourrait pas emmener les Battle Criers. Les planètes vouées au tourisme imposaient généralement des règles très strictes sur les méchas que les visiteurs souhaitaient amener à la surface.
À moins de former sa propre équipe de chasse, il n’avait pas le droit d’y faire descendre le moindre mécha !
« Nous avons encore beaucoup à faire, monsieur, déclara le Commandant Cinnabar depuis l’Ion Tracker. Nous pouvons profiter de ce temps pour entretenir nos vaisseaux. Ils ne nécessitent pas encore de réparations urgentes, mais c’est l’occasion de les remettre en état et de réduire le risque de panne à l’avenir. »
« Très bien. Je demanderai à mon assistant de prévoir un budget pour ça. Avez-vous autre chose en tête ? »
« Nous aimerions prendre un peu de permission à terre. Passer des mois d’affilée à bord de nos vaisseaux finit par user les hommes. Si notre flotte stationne près d’une planète touristique populaire, mes gars vont probablement se mutiner si je ne leur donne pas l’occasion de se détendre à la surface ! »
Ves acquiesça d’un air compréhensif. « Accordé. Organisez une rotation pour qu’une partie de vos hommes garde un œil sur nos biens. »
« Bien sûr. Nous savons quoi faire, monsieur. »
Une idée lui traversa soudain l’esprit. « Faites aussi savoir à Imon et Casella Ingvar qu’ils doivent se préparer à m’accompagner à la surface. Ils rejoindront Gavin, Crindon et Nitaa pour m’escorter pendant cette excursion. »
« Vous êtes sûr ? Les Ingvar sont encore un peu insolents, même si mes gars et moi avons progressivement réussi à leur faire ravaler leur orgueil. S’ils échappent à notre influence, ils risquent de redevenir les snobs qu’ils étaient avant ! »
Ves esquissa un sourire en coin. « Ne vous en faites pas, commandant. Je pense être tout à fait capable de terminer le travail que vous avez commencé. Et puis, je n’ai pas beaucoup mis les Ingvar à contribution jusqu’ici. Les emmener à Felixia pourrait être utile, compte tenu de leurs origines. En tant qu’anciens nobles, ils comprennent sans doute mieux que nous les rouages du milieu de la chasse.
Après tout, la chasse est un passe-temps très prisé des nobles, et le Royaume Sentinelle compte beaucoup d’aristocrates qui cherchent à faire leurs preuves ! »
« Ces petits cons et leurs jeux à la con ! » jura Cinnabar. « S’ils veulent connaître la gloire, ils n’ont qu’à aller rosser des pirates dans la Faille Nyxienne ! Au moins, ils feraient quelque chose d’utile de leur temps et de leur argent ! »
Les nombreuses maisons nobles du Royaume Sentinelle rivalisaient pour la richesse, le pouvoir et l’influence. La politique intérieure de Sentinelle rappelait quelque peu celle du Royaume de Vesia.
La différence, c’était que le Royaume Sentinelle était plus vaste, plus puissant et bien plus uni. Sentinelle insistait constamment sur l’unité afin de résister aux incursions fréquentes de la racaille qui déferlait de temps à autre depuis la Faille Nyxienne. Dans cet État puissant de troisième rang, s’allier aux pirates était le pire crime imaginable !
Ils passèrent à un autre sujet.
« Nous avons presque parcouru la moitié du trajet. Que pensez-vous pour l’instant de travailler pour moi ? Avez-vous envisagé de vous engager à mes côtés de façon plus permanente ? »
« Nous n’avons pas encore arrêté notre décision, monsieur, répondit calmement le commandant. Pour l’instant, nous n’avons livré qu’une seule brève bataille et beaucoup voyagé. Ne vous méprenez pas : certains de mes gars apprécient ce rythme plus tranquille, mais d’autres commencent à trouver le temps long faute d’action.
Garder quelqu’un sans savoir pour combien de temps, c’est très différent de la vie de mercenaire, où chaque mission apporte son lot de nouveautés. »
Ves s’attendait à cette réponse. « J’espère que vous et vos hommes aurez pris votre décision quand nous arriverons en République Lumineuse. D’ici là, je pense que vous aurez compris que j’ai beaucoup à vous offrir. »
Il disposait encore d’un moyen très convaincant de rallier entièrement les Battle Criers à sa cause. La chose qu’un pilote de mécha aimait par-dessus tout, c’était un mécha — et un bon, de préférence !
En tant que concepteur de méchas, Ves n’avait encore jamais montré ses créations aux Battle Criers. Il espérait pouvoir impressionner les mercenaires Kinner avant la fin du voyage.
Il pariait qu’un seul aperçu des méchas des Avatars du Mythe suffirait à rallier sur-le-champ la majorité des Battle Criers !
Ils abordèrent encore quelques questions opérationnelles avant de mettre fin à l’appel.
Jusqu’ici, Ves était très satisfait des Battle Criers. Leurs capacités au combat étaient tout juste moyennes, mais ils connaissaient bien l’espace et savaient se débrouiller dans des environnements étranges et inconnus.
Pour quelqu’un qui comptait un jour entreprendre une grande expédition, disposer des Battle Criers comme division de ses Avatars du Mythe lui offrait une bien plus grande marge de manœuvre !
Ces derniers temps, il avait même envisagé de conserver les Battle Criers comme une unité distincte et indépendante.
Ves imaginait les Avatars du Mythe comme des phares resplendissants et des modèles d’excellence au combat. Ils devaient servir de vitrine éblouissante à tous ses modèles de méchas en action !
En revanche, il ne comptait pas faire des Battle Criers les porte-étendards de ses produits. Il leur imaginait plutôt un rôle pratique, celui de ses hommes de confiance.
« Ce serait bien mieux s’ils pouvaient régler mes problèmes sans attirer trop l’attention. »
Il ne comptait pas pour autant transformer les Battle Criers en Force de l’Ombre ou quelque chose du genre. C’étaient des brutes, pas des espions. L’infiltration, l’espionnage et l’assassinat ne faisaient pas partie de leurs compétences.
Il les situait plutôt entre les deux. Ils pourraient accomplir des missions trop troubles pour les Avatars du Mythe, mais trop banales pour que sa Force de l’Ombre s’en charge et risque d’être exposée.
« Idéalement, j’aurai donc trois troupes de méchas différentes à ma disposition, chacune spécialisée dans un type de mission. »
Ves n’était pas encore certain de vouloir organiser ainsi ses forces actuelles et futures.
Maintenir trois troupes séparées leur permettrait de préserver leurs spécialités et leurs traditions propres. Mais cette séparation entraînerait aussi une bonne dose de redondance, ce qui serait très gaspilleur.
« Bah, je devrais pouvoir me le permettre, de toute façon », ricana-t-il.
Pourtant, au fond de lui, il savait qu’il devrait encore développer la LMC s’il voulait suivre le rythme de ses dépenses croissantes.
Les mêmes conditions qui favorisaient l’essor des fabricants de méchas les obligeaient aussi à renforcer leur protection. Qui savait si la République Lumineuse ne suivrait pas un jour la voie tragique de la République de Chuko ?
Il se frotta le menton. « En fin de compte, on ne peut pas trop compter sur le gouvernement, l’armée ou nos amis pour nous tirer d’affaire. Le mieux, c’est de pouvoir assurer nous-mêmes notre sécurité. »
C’était l’un des avantages qu’il avait tirés de son voyage dans la République de Chuko et de ses rencontres avec tant de concepteurs de méchas en difficulté. Il avait découvert de première main comment ceux-ci parvenaient — ou échouaient — à maintenir leur entreprise à flot.
« Une chose est sûre. Quand la loi et l’ordre se délitent, il faut combler le vide rapidement, sinon on risque de tout perdre ! » s’exclama-t-il.
Il était peut-être excessivement paranoïaque par rapport à ses collègues, mais cela lui était égal. Même la République Lumineuse n’était pas totalement à l’abri : des pirates et le Mouvement de libération de Bentheim s’en prenaient constamment aux fabricants de méchas trop confiants.
Plus tard dans la journée, Calabast l’appela pour prendre des nouvelles. Leurs appels réguliers ne leur permettaient pas d’avoir de longues discussions, car leurs communications pouvaient être compromises, mais sa partenaire tenait tout de même à rester au courant.
Quand elle apprit qu’il avait décidé de se rendre à Felixia et de partir en chasse pour observer en personne un dangereux grand félin, sa réaction fut exactement celle à laquelle il s’attendait.
« Je vous recommande vivement de vous rendre dans la zone du zoo où l’on peut caresser les animaux, monsieur Larkinson, déclara-t-elle avec douceur, bien que Ves perçût sans peine l’irritation qu’elle dissimulait dans sa voix. La section réservée aux adultes de cette zone sûre et accessible abrite des grands félins extrêmement dociles, même si je crois que votre manque de maturité risque de vous empêcher d’y entrer. »
Ves secoua la tête avec une mesquinerie puérile. « Ces énormes bêtes ont été génétiquement modifiées pour être aussi dociles que possible et se laisser cajoler par les dames aux chats. Elles n’ont pas un brin de férocité ! Comment suis-je censé concevoir un mécha bestial féroce si ma seule source d’inspiration se résume à des chats domestiques démesurément gros ? »
« Miaou ! »
« Tu vois ? Même Lucky est d’accord ! Ces abominations artificielles déshonorent l’ensemble des espèces félines de la galaxie ! »
Calabast se plaqua la main sur le visage, laissant son rôle se fissurer quelque peu. « La chasse au gros gibier est très risquée sur Felixia, en particulier lorsqu’il s’agit de traquer les Chats Couronnés ! »
« Les Chats Couronnés sont parmi les grands félins les plus meurtriers du secteur stellaire ! » Ves sourit, les yeux brillants comme s’il les voyait déjà devant lui. « Si je dois choisir entre m’inspirer des chats les plus dociles de Felixia ou des plus dangereux, je choisirai ces derniers sans hésiter ! »
« VES ! » hurla la femme. « Le risque de mourir est bien trop élevé pour justifier ce voyage ! Bien sûr, huit ou neuf fois sur dix, vous pourriez vous en tirer vivant. Mais voulez-vous vraiment que vos parents aient à gérer la situation si vous n’y parvenez pas ?! »
Son enthousiasme retomba d’un coup. « Euh… »
« Je pourrais le comprendre si la récompense en valait le risque, mais s’il y a bien une chose qui cloche chez vous, c’est votre incapacité totale à mettre les risques en balance avec les bénéfices ! Pourquoi faut-il absolument chasser un Chat Couronné ? Pour améliorer un seul modèle de mécha ? »
« Ça ne concerne pas un seul mécha ! C’est toute l’évolution de ma philosophie de conception qui est en jeu ! » protesta-t-il.
« Espèce d’idiot ! Je sais que les Chats Couronnés attirent beaucoup l’attention, mais pourquoi t’obstiner à croire qu’ils sont la seule solution ? Pense au moins d’abord aux grands félins moins dangereux ! Tu peux obtenir presque tout ce que tu veux grâce à eux, sans risquer ta vie !
Il y a beaucoup de jeunes grands félins en pleine croissance sur Felixia qui pourraient devenir des Chats Couronnés, mais qu’il est encore possible de chasser sans trop de danger. Tu y as pensé ? »
« … Non. »
« Alors, réfléchis-y ! Pourquoi jouer à un jeu inutilement risqué que tu ne peux pas te permettre de perdre, alors qu’un jeu bien plus sûr et moins dangereux t’attend juste à côté ? J’espère que tu vas te sortir de ta bêtise, monsieur Larkinson ! »
Calabast interrompit l’appel avec colère, laissant Ves en proie au doute. Inquiet, il caressa le dos de Lucky.
« Je recommence à prendre des risques inconsidérés ? » murmura-t-il.
« Miaou. »