Chapitre 1 368
Ves avait longuement réfléchi au dilemme éthique que posaient les interfaces neuronales.
S’il le voulait vraiment, il pouvait choisir des modèles légèrement différents, populaires dans d’autres régions de la galaxie et soumis à des limites plus ou moins strictes.
Cette démarche éveillerait sans aucun doute les soupçons de la MTA, mais Ves estimait qu’il ne risquait rien tant qu’il s’en tenait à des modèles approuvés par celle-ci.
Il pouvait aussi ne rien changer et continuer à utiliser les modèles d’interfaces neuronales courants dans le Secteur stellaire de Komodo.
À vrai dire, il penchait toujours pour le statu quo.
Certes, il trouvait les politiques de la MTA détestables. Elle fixait elle-même les limites, tout en dissimulant des informations cruciales et en privant les gens de toute liberté de choix quant aux risques qu’ils encouraient.
C’était pour leur bien. Si la sécurité des interfaces neuronales suscitait trop d’hystérie, combien de potentats choisiraient encore de faire carrière comme pilotes de mécha ?
Il fallait pousser autant de potentats que possible à piloter des méchas ! Tous les privilèges, l’honneur et la considération dont jouissaient les pilotes de mécha avaient une excellente raison d’être.
Sans récompenses matérielles et immatérielles suffisantes, trop peu de gens accepteraient de risquer leur vie au combat !
Alors que tant de potentats hésitaient à devenir pilotes de mécha, la dernière chose dont la MTA avait besoin était que l’on mette en doute la sécurité des interfaces neuronales !
« Pas étonnant, dans ce cas, que la MTA en demande davantage aux pilotes de mécha », marmonna Ves.
En relevant les limites, on faisait émerger davantage de pilotes experts, mais au prix d’un nombre incalculable de pilotes de mécha usés jusqu’à la corde, dont les cerveaux subissaient d’importants dégâts vers la fin de leur carrière !
Ves était même convaincu que des normes de sécurité insuffisantes avaient peut-être contribué à la disgrâce de son Grand-père Benjamin !
« Mon grand-père était autrefois pilote expert, puis il a régressé. »
Son grand-père n’aimait pas en parler. Pour un pilote expert au sommet de sa carrière, subir une blessure dévastatrice au combat avait été une épreuve particulièrement douloureuse. Benjamin semblait avoir accepté sa chute, mais Ves trouvait malgré tout cela profondément regrettable, surtout à la lumière des informations qu’il avait obtenues.
« Si les interfaces neuronales étaient plus sûres, mon grand-père serait-il encore pilote expert ? » se demanda-t-il.
Une autre question était de savoir si Benjamin Larkinson serait devenu pilote expert, au départ, s’il avait utilisé des modèles d’interfaces neuronales plus sûrs.
Ves ne connaissait pas la réponse. Incapable d’opposer un argument solide à la position de la MTA, il ne la rejetait pas franchement. De son point de vue, elle avait fait les bons choix.
« Mais est-ce le bon choix pour moi aussi ? »
S’il n’avait jamais rencontré le vieux Terrence, Ves aurait continué sans le moindre scrupule à utiliser tous les modèles d’interfaces neuronales que la MTA lui imposait.
Mais, à présent que ce fichu vieux concepteur de méchas lui avait ouvert les yeux, Ves ne pouvait plus prétendre qu’il n’était au courant de rien.
« Merci pour ça, vieux croulant », lança Ves avec mépris.
Terrence Reedan devait trouver amusant de le tourmenter en le rongeant de culpabilité et de doutes. Ves détestait le concepteur de méchas chukan autant qu’il lui savait gré de lui avoir révélé cette horrible vérité.
Ves se trouvait désormais face à une question très difficile. Devait-il cautionner une pratique dangereuse pour le bien de la société, ou la rejeter afin de protéger ses clients vulnérables ?
Ses sourcils restaient froncés tandis qu’il luttait pour prendre une décision.
« Tous les pilotes de mécha n’aspirent pas à devenir pilotes experts, as ou dieux », se rappela-t-il.
C’était en partie parce que les chances qu’un pilote de mécha devienne candidat expert étaient faibles.
Et même ainsi, seule une partie des pilotes de mécha souhaitaient sérieusement faire progresser leur carrière. Beaucoup considéraient simplement ce métier comme une étape de leur vie, un travail qu’ils accomplissaient par devoir ou pour gagner beaucoup d’argent.
Le fait que seuls les potentats fréquentaient les académies de méchas n’arrangeait rien : celles-ci se concentraient presque exclusivement sur l’apprentissage du pilotage.
Quant aux autres matières, comme l’histoire, les langues ou l’économie ? N’y pensez même pas ! Les pilotes de mécha n’avaient qu’à piloter des méchas, pas à devenir professeurs d’économie ou à s’encombrer de ce genre de sottises !
La MTA et différents États poussaient autant de potentats que possible à devenir pilotes de mécha, mais les intéressés n’étaient pas toujours si enthousiastes à l’idée de risquer leur vie.
« Ces gens-là ne sont là que pour toucher leur salaire et profiter de leurs généreux avantages sociaux. »
Ves ne leur reprochait pas leur manque d’engagement. C’était simplement ainsi. Le problème, c’était que les pilotes de mécha qui avaient une mentalité de « neuf à cinq » subissaient de plein fouet les conséquences des politiques perverses de la MTA.
Les interfaces neuronales dangereuses profitaient surtout aux pilotes de mécha ambitieux, en leur donnant davantage de chances de devenir candidats experts et d’aller plus loin encore !
Quant aux pilotes de mécha plus tranquilles ? Leur cerveau vieillissait et se dégradait plus vite, ce qui leur laissait moins de temps pour profiter d’une retraite confortable !
Les pilotes de mécha étaient tous différents. Une immense variété de personnes exerçait ce métier. La MTA faisait commodément abstraction de cette réalité en imposant à tous une solution unique.
Ves eut un petit rire. « En fait, je suis en train de faire exactement la même chose. »
Dans l’idéal, il laisserait les pilotes de mécha choisir eux-mêmes leurs limites de sécurité. Mais cela l’obligerait à révéler à ses clients les risques réels du pilotage des méchas.
Il était juste de les informer, mais Ves pensait que la MTA l’en empêcherait sans hésiter !
Pour la MTA, dire aux pilotes de mécha que certains modèles d’interfaces neuronales abîmaient plus rapidement leur cerveau était une mauvaise chose à faire !
Et ne parlons même pas de leur donner la possibilité de faire un choix éclairé ! Il fallait pousser autant de potentats que possible à piloter des méchas, afin de produire davantage de pilotes de mécha haut gradés !
Simple concepteur de méchas, Ves n’avait pas le pouvoir de résister à la volonté de la MTA. Vu les efforts qu’elle déployait pour former autant de pilotes experts que possible, il était certain que c’était une limite qu’il ne pouvait absolument pas franchir !
Privé de la possibilité de laisser les pilotes de mécha choisir, Ves se retrouvait dans la position peu enviable de devoir prendre cette décision importante à leur place.
« Jusqu’ici, la plupart de mes modèles de méchas s’adressent à des pilotes de mécha avancés. »
Les modèles Blackbeak, Seigneur de Cristal et Titan de l’Aurore exigeaient tous beaucoup de leurs pilotes. C’est pourquoi ses produits s’adressaient surtout à des pilotes de mécha plus ambitieux.
« Si je tiens compte de mes clients actuels, je peux m’en tenir au statu quo. »
La donne pourrait changer s’il se lançait un jour dans la conception de méchas moins chers. S’il concevait un mécha à petit budget, ou un prétendu « mécha économique », il ne devrait pas s’attendre à ce que les pilotes qui le mèneraient au combat soient particulièrement ambitieux.
Avec des méchas moins chers, le plus indiqué serait d’utiliser des interfaces neuronales plus sûres et plus limitées.
Pourtant… voulait-il vraiment brider certains de ses méchas ?
Étrangement, Ves n’était pas d’accord avec cette idée. Même si ses méchas accéléraient lentement la dégradation de la santé de nombreux pilotes, cela valait-il la peine de les priver de la possibilité de connaître une plus grande gloire ?
Un autre élément compliquait sa réflexion. Contrairement à beaucoup d’autres concepteurs de méchas, dont les spécialités avaient peu de rapport avec les interfaces neuronales, Ves dépendait étroitement de leurs paramètres !
Des interfaces neuronales plus sûres et plus limitées pouvaient réduire considérablement les dégâts que les pilotes de mécha accumulaient au fil du temps, mais elles limitaient aussi les bénéfices du Facteur X !
« Moins l’immersion est profonde, plus l’interaction est faible ! »
Ves n’avait pas vérifié cette relation au moyen d’une expérience rigoureuse, mais, d’après ce qu’il savait, le Facteur X était étroitement lié à la profondeur du lien entre l’homme et la machine !
« C’est comme comparer une relation à distance à une relation physique ! Ça n’a rien à voir ! »
Pour cette raison, ses méchas étaient bien plus performants entre les mains de leurs pilotes lorsque leurs interfaces neuronales avaient des limites de sécurité très souples. Moins l’interface neuronale était contraignante, plus le potentiel de symbiose était élevé !
S’il décidait de passer à des interfaces neuronales plus sûres, il se tirerait essentiellement une balle dans le pied. Le degré d’interconnexion entre le mécha et son pilote se retrouverait soumis à de nombreuses limitations.
« L’expérience de pilotage légendaire de mes méchas sera bien moins marquante ! Les pilotes de mécha verront la différence et penseront que j’ai perdu la main ! »
Ce serait une véritable catastrophe ! Après des années à renforcer le Facteur X de ses méchas, utiliser des interfaces neuronales plus sûres reviendrait à imposer des plafonds artificiels à ce Facteur X !
« Ce serait comme abaisser le plafond d’une maison pour que seuls des nains puissent y vivre ! Qui voudrait habiter une si petite maison ? »
Personne, à part les nains et ceux qui aimaient ramper à quatre pattes !
S’il voulait conserver son principal avantage concurrentiel et préserver la force unique de ses produits, il ne devait pas opter pour des interfaces neuronales soumises à des contraintes de sécurité plus strictes.
En fait, il devrait faire le contraire !
« Même si cela ne vaut pas pour tout le monde, dans mon cas, mieux vaut viser une plus grande puissance ! »
Les interfaces neuronales qui permettaient une immersion et une connexion plus profondes rapprochaient davantage de leurs méchas les pilotes qui utilisaient ses produits ! Il en résulterait sans doute une amélioration considérable de leurs performances effectives !
Ses yeux s’illuminèrent à cette idée. « Pour les concepteurs de méchas ordinaires, assouplir les limites ne procure que des gains modestes, pour un coût toujours plus élevé. Mais dans mon cas, le calcul est différent ! »
En raison des propriétés de sa spécialité, une connexion neuronale plus profonde se traduisait directement par une interaction plus intense avec l’esprit de conception de ses méchas !
Pour le dire plus simplement, les interfaces neuronales dangereuses amplifiaient directement les effets du Facteur X de ses méchas !
La révélation lui explosa dans l’esprit comme une bombe. Ves avait toujours su que sa philosophie de conception reposait largement sur le lien entre l’homme et la machine, mais ce n’était qu’à présent qu’il comprenait qu’il pouvait en manipuler précisément les effets en jouant sur les interfaces neuronales de ses méchas !
Ves essaya d’imaginer ce qui se passerait s’il adoptait des interfaces neuronales plus risquées. Les lésions cérébrales et les autres effets néfastes augmenteraient chez ses clients.
Mais beaucoup d’entre eux pourraient aussi tirer bien davantage de ses produits !
« Les performances effectives des pilotes de mécha ordinaires augmenteront ! Quant à ceux qui sont déjà doués, leurs chances de franchir le cap seront sans aucun doute plus élevées ! »
Pour la MTA et presque tous les autres concepteurs de méchas, le meilleur équilibre se situait quelque part entre la sécurité absolue et une puissance débridée.
Pour Ves, pourtant, ce changement rendait ses méchas tellement plus performants. Leur véritable potentiel serait libéré, car davantage de pilotes de mécha pourraient atteindre une plus grande symbiose avec eux !
Une autre pensée vint brièvement interrompre son enthousiasme face à ces possibilités. L’un des avertissements du vieux Terrence lui revint en tête.
« Il y a toujours deux faces à une même pièce ! »
Assouplir les limites de sécurité ouvrait la voie à une symbiose plus profonde, mais aussi à des effets secondaires plus graves ! En plus des effets secondaires connus, les pilotes de mécha couraient également davantage de risques s’ils étaient incompatibles avec l’esprit de conception de leur mécha !
Cette éventualité tempéra un instant son enthousiasme. « Si le pilote de mécha déteste son mécha, et vice versa, les dégâts qu’il subira seront eux aussi amplifiés ! »
Pourtant… Ves avait du mal à se soucier des pilotes de mécha qui ne s’entendaient pas avec leurs machines. Si l’esprit de conception détestait un pilote au point de lui faire du mal, c’était probablement justifié !
Ves découvrit qu’il ne lui déplaisait pas que ses méchas veuillent blesser, voire tuer, leurs propres pilotes !
« Mes méchas exigent le respect ! s’exclama-t-il. Ces pilotes de mécha stupides n’auront que ce qu’ils méritent s’ils ne tiennent pas compte de cet avertissement ! »
Les objections s’amenuisaient à mesure qu’il se rapprochait de l’idée d’adopter des interfaces neuronales dangereuses. Même s’il reprenait en substance la position impitoyable de la MTA en la poussant à l’extrême, Ves n’éprouvait aucune culpabilité à l’idée de prendre cette décision.
Au fond de lui, il croyait agir dans l’intérêt de ses clients !
« Les pilotes de mécha me remercieront pour cette décision ! »
Alors qu’il se réjouissait de son idée de génie, Ves en eut rapidement une autre, tout aussi brillante.
Toutes ces théories, c’était bien beau, mais qui savait si ses hypothèses se vérifiaient ? Quel meilleur moyen de les tester que de les appliquer à son prochain mécha ?
Ses yeux s’illuminèrent tandis qu’il se remémorait les progrès accomplis sur son mécha tigre en métal intelligent, encore inachevé.
« Avec les changements que j’ai en tête, mon mécha sera encore plus autonome et vivant ! Hahahahaha ! »