Chapitre 1 352
Si Ves repéra plusieurs objets de valeur, on vendait aussi quantité de bric-à-brac bon marché !
L’endroit avait des airs de marché aux puces pour hommes d’affaires en difficulté et autres personnes fortunées. Chaque étal ou boutique proposait un assortiment insolite d’objets qui laissait penser à Ves que les propriétaires avaient simplement vidé leurs coffres ou leurs bureaux avant de tout déverser sur le marché noir pour se faire un peu de trésorerie.
Toutes les sculptures, les peintures et les autres œuvres d’art exposées devaient bien venir de quelque part.
Aucune des silhouettes déguisées ne leur accorda le moindre regard. En période de vaches maigres, pourquoi dépenser ses maigres réserves dans d’inutiles symboles de statut social ?
« L’art est la première victime des périodes de privation », marmonna Gavin.
« Je n’en suis pas si sûr, Benny. C’est dans les moments les plus difficiles que les symboles prennent toute leur importance. L’art peut contribuer à unir un peuple dispersé ou à entretenir l’espoir. »
« Eh bien, dis ça à toutes ces statues sophistiquées chargées d’exotismes qu’on a balancées dans ce marché souterrain. »
Ves sourit. « Ces œuvres criardes ou dénuées de sens ne servent qu’à flatter la vanité de leurs propriétaires. Elles n’ont rien à voir avec les autres formes d’art qui remplissent une fonction sociale. Les rues, dehors, débordent d’émotions. »
« Tu parles des graffitis qui couvrent les murs des bâtiments abandonnés ? Tout ce que j’y ai vu, c’est la décrépitude urbaine et la négligence totale des autorités municipales. »
Ils continuèrent à débattre en s’approchant des étals les plus proches.
Ves trouvait rafraîchissant de discuter avec Gavin. Malgré l’énorme différence de statut entre eux, leurs origines communes et leur familiarité permettaient à son assistant d’exprimer ses opinions sans hésiter.
Il y avait certes un temps pour obéir et faire front commun, mais Ves encourageait toujours son homme de confiance à dire ce qu’il pensait. Une bonne communication était essentielle pour éviter les malentendus susceptibles de rendre leur relation dysfonctionnelle.
Tant que Gavin exprimait librement ses opinions, Ves risquait beaucoup moins de perdre pied ou de prendre des décisions étranges.
Même s’il persistait malgré tout dans ses choix, au moins le ferait-il en sachant qu’il agissait bizarrement. Il lui arrivait de plus en plus souvent de ne plus savoir s’il se comportait normalement.
« Miaou. »
« Oh ? Ce minéral t’intéresse, Lucky ? »
Porter son chat sur lui allait presque à l’encontre du but de leur déguisement. Ves gardait Lucky sous la robe sombre et ample qu’on lui avait fournie, mais il était rare qu’un visiteur se promène avec un chat mécanique.
Bah, Ves estima que ce n’était pas bien grave. Il ne resterait pas longtemps sur Vindar VII. Il avait déjà rendu visite aux trois concepteurs de méchas locaux avec qui il souhaitait échanger. À part la chasse aux curiosités, rien ne le retenait ici.
Au grand désappointement de Lucky, Ves refusa d’acheter l’exotique en forme d’œuf jaune criblé de trous. Le vendeur cupide lui en réclamait l’équivalent de deux milliards de crédits brillants.
Il détestait se faire plumer ! Pas besoin de recourir à ses sens spirituels pour comprendre que ce vendeur poisseux et avide le prenait pour un pigeon facile !
Ves avait beau être concepteur de méchas, il en vendait aussi pour gagner sa vie. Même s’il ne pouvait pas vraiment estimer la valeur réelle du minéral en forme d’œuf, celui-ci dégageait très peu d’énergie : il devait donc s’agir d’un exotique de qualité inférieure.
Si le vendeur lui en avait demandé l’équivalent de deux millions de crédits brillants, Ves aurait accepté.
« Laisse tomber, Lucky. On trouvera mieux ailleurs. »
« Miaou ! »
Lucky s’agita et gratta sous la robe, mais Ves se détourna sans fléchir.
Après avoir dépassé quelques étals sans intérêt, il repéra vite quelque chose qui attira son attention.
« C’est… un générateur de bouclier ? » demanda Ves, stupéfait.
Le vendeur, qui s’ennuyait ferme, se redressa sur son siège. « Mais oui, cher monsieur ! C’est un générateur de bouclier moderne et portatif, garanti pour vous protéger de nombreuses menaces ! Ces appareils se vendent rarement en dehors des boutiques soumises à une réglementation stricte, à Centerpoint ! »
Ves examina le générateur et remarqua qu’il ne différait pas tellement du sien. Ils avaient une origine commune. Le même fournisseur devait approvisionner une part considérable des générateurs de bouclier en circulation dans le Secteur stellaire de Komodo.
Comme il connaissait assez bien ce type d’appareil, il reconnut tout de suite un modèle ancien. En outre, l’indicateur de charge dissimulé n’annonçait rien de bon.
« Ce générateur est presque à plat. Il ne lui reste que cinq pour cent de charge », déclara Ves d’un ton égal. « S’il lui restait une charge convenable, il ne moisirait pas sur votre étal comme un enfant oublié. »
Le vendeur eut un rire nerveux. « Hahaha, vous avez l’œil, étranger. »
Ves décida d’exercer une certaine pression sur le vendeur au moyen de sa spiritualité. « Ce générateur de bouclier ne vaut presque rien. Il pourrait protéger quelqu’un contre des armes légères pendant un moment, mais sa protection ne durerait pas. Des armures de combat offrent une protection bien supérieure à ce gadget qui ne tient pas la charge ! »
« C’est faux ! » protesta le vendeur avec emphase. De toute évidence, la pression spirituelle exercée sur lui ne suffisait pas à étouffer son instinct de vendeur ! « Un générateur de bouclier peut sauver la vie dans les bonnes circonstances ! Il est bien plus petit et plus facile à dissimuler qu’une encombrante armure de combat ! Dans certaines situations, son utilité est inestimable ! »
« Tout est dans “certaines situations”. » Pour appuyer ses propos, Ves frappa du poing la surface de l’étal. « Et si je suis encerclé par une foule d’émeutiers ? Et si un mécha équipé d’un fusil pointe son énorme arme sur moi ? Ce vieux générateur n’est utile que dans un nombre extrêmement limité de circonstances ! »
Ils continuèrent à débattre des mérites du générateur de bouclier pendant quelques minutes, et commencèrent aussi à proposer des prix.
Finalement, Ves parvint à faire baisser le prix à l’équivalent de 553 millions de crédits brillants.
Ves ne prit même pas la peine de s’intéresser à la monnaie locale. Il ordonna simplement à Gavin de s’occuper de la conversion et du paiement.
Une fois la transaction conclue, Ves s’éloigna avec un nouveau générateur de bouclier dans sa poche.
« Ce gadget vaut vraiment le prix de neuf méchas haut de gamme ? » demanda Gavin, visiblement sceptique. « Je m’y connais assez en générateurs de bouclier pour savoir qu’ils valent bien plus que la somme que tu as payée, mais celui-ci est presque en fin de vie. »
Ves se contenta de rire. « Hé hé. Ce générateur est presque épuisé, mais je pourrais peut-être lui donner une seconde vie. »
C’était une véritable aubaine ! Le vendeur avait dû se procurer l’appareil par des moyens douteux ; autrement, il ne l’aurait pas cédé à si bas prix !
Pendant les négociations, Ves avait vite compris que le vendeur ne connaissait que les rudiments des générateurs de bouclier. Il les considérait comme des dispositifs de protection jetables, à durée de vie limitée.
Une fois à court d’énergie, le générateur perdait toute sa valeur. Ves avait payé presque autant qu’il aurait pu obtenir en recyclant un générateur épuisé !
Quel gâchis ! Si Ves démontait le générateur pour en récupérer les matériaux, bon nombre des exotiques actifs qu’il contenait se dégraderaient fortement.
En revanche, s’il le gardait intact et remplaçait simplement sa batterie ultracompacte usée par une neuve, il préserverait une grande partie de sa valeur !
Il pourrait ensuite revendre le générateur une fortune, mais Ves n’était pas assez stupide pour le faire. C’était un générateur de bouclier ! À part celui qu’il avait reçu de maître Olson, jamais il n’avait réussi à en obtenir un autre !
« Le malheur des uns fait le bonheur des autres », s’exclama Ves, ravi.
Dès qu’il aurait réuni les matériaux nécessaires pour assembler une batterie ultracompacte, il disposerait d’un moyen de protection supplémentaire.
Une seule question le préoccupait : à qui prêter le générateur s’il parvenait à le recharger ?
Lucky n’en avait pas besoin. Le générateur gâcherait complètement sa silhouette adorable. Rien que pour ça, il fallait écarter son chat !
Et Gavin ? L’homme apprécierait sûrement le cadeau. De tous les membres de son équipe, c’était de loin le plus vulnérable, en raison de ses origines civiles.
Pourtant, Ves le raya lui aussi de la liste sans hésiter. Malgré toute l’estime qu’il avait pour les conseils et l’amitié de Gavin, son assistant exécutif restait remplaçable.
Si le pire devait arriver, Ves verserait peut-être une larme aux funérailles de Gavin. Mais, aussi cruel que cela puisse paraître, il finirait facilement par passer à autre chose.
Il ne serait pas très difficile de trouver un autre assistant exécutif pour remplacer Gavin. Ves n’aurait qu’à dénicher une personne digne de confiance dans la foule.
Si Lucky et Gavin étaient donc hors course, à qui pourrait-il bien le donner ?
Ketis s’imposa aussitôt à son esprit. Contrairement à Gavin, Ves ne voulait vraiment pas qu’elle meure. Il tenait beaucoup à elle et voulait la savoir en sécurité.
Pour l’instant, elle se trouvait loin de lui. De plus, elle ne resterait pas éternellement à ses côtés. À l’idée de lui offrir un générateur de bouclier en parfait état de marche, Ves était tiraillé.
Il serait bien plus raisonnable de confier le générateur à Nitaa. En tant que sa Kinner asservie et loyale, la garder en vie revenait à se garder lui-même en vie.
Mais… pourquoi donner le générateur à quelqu’un ? Pourquoi ne pas l’utiliser lui-même ? À sa connaissance, rien ne l’empêchait de porter deux générateurs de bouclier sous ses vêtements !
Même s’ils ne fonctionneraient pas en même temps, il pourrait les utiliser l’un après l’autre et ainsi doubler sa durée de protection !
« Génial ! » s’illumina Ves.
Il ne pouvait jamais trop bien assurer sa propre protection ! Le danger rôdait dans l’ombre ; il ne devait pas laisser passer cette occasion. Aussi attaché qu’il fût aux autres, il ne se faisait pas d’illusions : il resterait toujours la cible principale !
Après cette excellente affaire, Ves parcourut avec enthousiasme les étals à la recherche d’autres trésors cachés.
Hélas, ses espoirs furent vite douchés lorsqu’il se retrouva face à un choix interminable d’œuvres d’art, de babioles inutiles et d’autres colifichets sans grand intérêt pratique.
Ce qui lui parut particulièrement poignant, c’est qu’il tomba sur quantité de souvenirs célébrant les gloires passées des concepteurs de méchas. Miniatures commémoratives de méchas, vieux trophées et autres récompenses évoquaient tous l’industrie florissante qu’avait autrefois connue Vindar.
À présent, la plupart de ces concepteurs de méchas avaient fait faillite, s’étaient fait licencier ou présidaient encore aux destinées d’une coquille vide d’entreprise. Un trophée doré remporté lors d’un ancien concours de conception de méchas n’avait plus autant de valeur que de quoi couvrir ses besoins essentiels.
« Les concepteurs de méchas sont dans une situation vraiment difficile en République de Chuko », fit remarquer Gavin. « Quand l’argent coulait à flots, les méchas se vendaient bien. Maintenant que presque personne ne peut s’en acheter un neuf, à quoi bon ? Seuls ceux qui ont la chance de travailler pour le gouvernement ou l’armée sont encore à l’abri. »
« C’est le propre des affaires. Le risque en fait partie intégrante », répondit Ves avec sagesse. « Les concepteurs de méchas sont mieux lotis à cet égard. Ils peuvent perdre tous leurs biens, mais personne ne peut leur enlever leurs connaissances. S’ils s’installent ailleurs, ils peuvent toujours repartir de zéro. »
C’était plus facile à dire qu’à faire. Les concepteurs de méchas étrangers étaient rarement les bienvenus dans les autres États. La plupart des Novices et des Apprentis n’avaient aucune chance de réussir comme entrepreneurs indépendants.
Seuls les Concepteurs compagnons et ceux de rang supérieur bénéficiaient de meilleures perspectives. Où qu’il aille, un concepteur de méchas de haut rang avait toujours son utilité. Ves lui-même nourrissait l’ambition d’en embaucher un, même s’il serait encore plus difficile de le garder loyal et sous ses ordres.
Bien sûr, même s’il parvenait à embaucher un précieux concepteur de méchas chukan, il lui faudrait encore le faire sortir en contrebande ! Comme les autorités locales contrôlaient entièrement tout le trafic entre la surface et l’orbite, il pouvait oublier l’idée de faire sortir clandestinement quelques concepteurs de méchas de Vindar VII !