Chapitre 1 351
Lorsque Ves se réveilla le lendemain matin, il ne prit pas à la légère la menace latente pour sa sécurité. Il ne paniqua pas pour autant. La présence de dispositifs d’écoute sophistiqués ne signifiait pas que quelqu’un avait décidé de passer à l’action.
Fe Nitaa et les mercenaires qu’il avait engagés avaient déjà été informés de leurs découvertes. Tandis que Ves savourait le calme de son petit-déjeuner, livré dans sa chambre d’hôtel, il écouta le compte rendu de Nitaa.
« Le commandant Meivin, des Vindar Dustravens, a contacté ses relations pour déterminer qui pourrait être responsable. Pour l’instant, il a écarté la possibilité que l’un de ses alliés et connaissances locaux soit impliqué. »
« Je comprends donc que les Bloodwellers et certains Redwellers neutres ne sont pas responsables, répondit Ves. »
« Je ne suis pas certaine que ce soit le cas, monsieur. Les Bloodwellers sont loin d’être unis. Ils partagent peut-être la même bannière, mais chacun a sa propre méthode pour empêcher la province de Redwell de tomber aux mains du Protectorat de Hinson. »
Le conflit entre les Bloodwellers et les Whitewellers n’intéressait pas du tout Ves. Il n’avait aucune intention de se mêler à leur querelle de longue date. Que la province de Redwell reste une partie de la République de Chuko ou fasse sécession pour rejoindre le Protectorat de Hinson ne changeait absolument rien à ses intérêts personnels.
Quelle que soit l’issue de la crise, la République de Chuko — ou l’État qui la remplacerait — ne serait à ses yeux qu’un nouveau marché. Cela dit, Chuko était bien plus petite et plus faible que la République Lumineuse et, vu la distance qui les séparait, Ves ne s’attendait de toute façon pas à y vendre beaucoup de méchas.
Cette situation lui convenait parfaitement. Comme il n’était pas lié à cet État, il n’avait pas à marcher sur des œufs entre tous les groupes d’intérêts. Même s’il en mécontentait quelques-uns, cela ne risquait pas de lui retomber dessus tant qu’il ne revenait jamais.
D’une certaine manière, Ves considérait en partie son voyage d’un an à travers le Secteur stellaire de Komodo comme un galop d’essai pour sa future grande expédition. Les petites leçons apprises et les difficultés rencontrées lui donneraient une meilleure idée de ce qui l’attendait lors de ses déplacements dans des contrées inconnues.
Déjà, lui et ses conseillers avaient pris quantité de notes sur la manière de préparer une expédition de plusieurs décennies.
« S’il y a une chose qui me préoccupe, c’est que nous sommes loin d’avoir des alliés ici, fit remarquer Nitaa avec inquiétude en se frottant les yeux, un peu fatiguée. À part les Dustravens, que nous avons engagés comme intermédiaires locaux, nous ne bénéficions d’aucun soutien sur place. Dans la province de Redwell comme dans le reste de la République de Chuko, nous n’avons nulle part où nous réfugier si quelqu’un se lance à notre poursuite. »
« Il y a le Protectorat de Hinson, j’imagine. »
« Le Protectorat de Hinson est à plusieurs semaines de voyage, et encore, uniquement si nous empruntons les routes interstellaires les plus directes. En plus, les Hinsoners ne s’intéresseront à nous que parce qu’ils ne veulent pas déplaire à votre petite amie. »
Ves savait qu’il serait insensé de compter sur le soutien sans réserve du Protectorat de Hinson. Peut-être déciderait-il qu’il était dans son intérêt direct d’assassiner Ves et d’en faire porter le chapeau aux Redwellers !
En se rappelant cette possibilité, il perdit une partie de sa bonne humeur. Fe Nitaa avait soulevé un problème de taille. Ves ne disposait d’aucune voie de fuite pratique. Le havre sûr le plus proche était l’Hégémonie Hexadrique, mais sa flotte devrait traverser l’espace de Hinson de part en part pour atteindre la frontière de cet État de deuxième rang.
Et même là, le problème subsistait ! Tout le monde ne voyait pas d’un bon œil sa relation avec Gloriana. Ves n’était pas un Hexer et ne pourrait trouver de foyer nulle part dans l’Hégémonie, à l’exception des systèmes stellaires occupés par la Dynastie Wodin.
En somme, les seuls véritables havres sûrs où Ves pouvait se réfugier pour l’instant étaient Centerpoint et la République Lumineuse !
Tant qu’il n’aurait pas atteint l’une de ces deux destinations, il ne serait jamais vraiment tiré d’affaire. Être entouré d’alliés incertains, d’ennemis cachés et de gens qui se moquaient de ses problèmes n’aidait guère sa paranoïa.
Pourtant, les fils et les filles des confins vivaient toute leur vie dans ces conditions. Beaucoup s’étaient adaptés à cette réalité dangereuse. Certains y prospéraient même.
Ves reconnaissait qu’il serait prudent de se trouver de solides alliés dans les environs, mais il préférait régler ses problèmes par lui-même.
Il n’avait jamais oublié l’époque où tous les amis, alliés et autres relations bienveillantes avaient refusé de secourir la KNG, lorsque la célèbre Deuxième Compagnie de Méchas s’était retrouvée empêtrée dans un scandale.
Dès que la menace dépassait une certaine ampleur, personne ne voulait risquer sa peau pour venir en aide à un ami en difficulté.
C’était aussi pour cette raison que Ves ne comptait pas se chercher d’alliés à long terme dans cette région de l’espace. Il n’avait presque aucun lien avec qui que ce soit dans la République de Chuko. La distance, à elle seule, finirait par refroidir toutes les relations nouées pendant son séjour dans la province de Redwell.
« Heureusement que j’ai une flotte rapide à ma disposition. Quoi qu’il arrive, peu de vaisseaux peuvent rivaliser avec le Barracuda. »
Se doter d’une flotte puissante devrait figurer parmi ses grandes priorités. Sa flotte actuelle possédait un avantage crucial en matière de mobilité, qui lui permettait de semer la plupart des ennemis tentant de lui barrer la route au cours de ses voyages.
Comme Gloriana commençait à étudier la possibilité d’acquérir un vaisseau-usine pour leur grande expédition, Ves ne pourrait plus compter sur les mêmes avantages à l’avenir.
Aussi bien construits et technologiquement avancés que soient les vaisseaux-usines de l’Hégémonie, les caractéristiques fondamentales de ces énormes bâtiments rendaient illusoire l’idée qu’ils puissent distancer des vaisseaux de classes inférieures.
Sans avantage intrinsèque en matière de mobilité, Ves n’aurait d’autre choix que de renforcer sa puissance.
Ce sujet épineux le préoccupait depuis plusieurs mois. L’un des principaux problèmes auxquels il se heurtait était de savoir si son escorte devait se composer de méchas de deuxième classe, de troisième classe ou des deux.
Pour l’instant, les revenus de Ves ne lui permettaient pas d’entretenir une importante force de méchas de deuxième classe. Il doutait que cela change à l’avenir. Il ne pourrait assumer le poids immense de l’entretien d’autant de méchas coûteux qu’une fois passé à la conception et à la vente de méchas de deuxième classe.
Mais que deviendraient les Avatars du Mythe ? Dès le départ, sa force personnelle de méchas avait recruté quelques Brighters de souche. Ils étaient parfaitement capables de piloter des méchas de troisième classe, mais passer aux méchas de deuxième classe leur demanderait des années, voire des décennies d’entraînement.
Tous les Avatars ne réussiraient pas cette transition.
Les Avatars du Mythe se retrouvaient ainsi dans une situation délicate. Ves risquait de devoir compter sur sa petite amie pour financer une autre unité, bien mieux à même de les protéger que sa propre force de méchas formée de toutes pièces !
Pour l’instant, Ves cherchait toujours comment résoudre ces problèmes sans porter atteinte à son amour-propre ni à celui des Avatars du Mythe.
Avoir une Hexer pour petite amie lui causait bien des maux de tête, c’était certain !
« Je réfléchissais aussi à ce que nous faisons, intervint Gavin à table. Pour l’instant, nous ne développons pas du tout l’implantation de la LMC. Ne devrions-nous pas faire quelque chose pour étendre la portée de notre entreprise ? »
« Peut-être, répondit Ves. Le problème, c’est le climat des affaires dans la République de Chuko. Personne ne souhaite faciliter l’accès à une Deuxième Compagnie de Méchas venue de loin alors qu’on se préoccupe davantage de garder la tête hors de l’eau. »
« Tu as raison. »
Ves avait délibérément choisi de se rendre dans un État instable et peu sûr. Il allait donc de soi qu’aucune occasion commerciale ne se présenterait.
« La LMC se développera naturellement quand j’élargirai son catalogue de méchas, Benny. La prochaine génération approche à grands pas. Elle pourrait même arriver peu après notre retour dans la République Lumineuse. Ce sera alors que je commencerai vraiment à produire des modèles en série. »
« Tu n’auras pas besoin d’une équipe de conception pour ça ? Tu viens de perdre l’un de tes deux concepteurs de méchas subalternes. Il ne te reste que Ketis pour t’aider dans ton travail de conception. »
Gavin avait mis le doigt sur le problème. Le manque d’assistants était une épine dans le pied de Ves, qui n’avait pas réussi à agrandir son équipe de conception depuis très longtemps.
« Je garderai l’œil ouvert pour trouver des concepteurs de méchas intéressants prêts à travailler pour moi. » Ves haussa finalement les épaules. « J’espère en dénicher quelques-uns en chemin qui accepteront de rester à long terme. »
Ils ajoutèrent à leur longue liste d’objectifs celui de trouver des concepteurs de méchas dignes de confiance pour renforcer son équipe.
Après avoir échangé leurs réflexions, ils entamèrent leur nouvelle journée en se rendant dans l’un des marchés noirs de la région.
Sous une zone industrielle décrépite, en grande partie à l’abandon, dans la périphérie de Wilxyr, se tenait un marché souterrain florissant.
Pour s’y rendre, il leur fallait s’organiser un peu. Ves ne pouvait pas simplement y voler en navette au vu et au su de tous.
Ils ne pouvaient pas non plus approcher du marché noir sous escorte complète. Les méchas terrestres des Battle Crier comme les méchas aériens des Dustravens attireraient bien trop l’attention.
Ves dut donc laisser la majeure partie de son escorte derrière lui. Lorsqu’il monta dans une voiture volante banalisée, il n’emmena qu’un petit groupe avec lui.
Le commandant Cinnabar préféra rester en arrière pour garder ses méchas inactifs. Ves ne pouvait donc compter que sur Lucky, Nitaa et le commandant Meivin pour assurer sa protection.
Ce dernier sembla un peu embarrassé par ces exigences. « Je vous prie de m’excuser pour toutes ces restrictions, mais le marché noir où je vous emmène n’a pas reçu l’aval du gouvernement. »
« Je comprends. » Ves agita nonchalamment la main pour écarter la question. « Les marchés noirs qui opèrent au nez du gouvernement n’en sont pas vraiment. J’espère que les marchandises proposées là où vous m’emmenez seront assez intéressantes pour justifier tous ces tracas. »
« Oh, vous pouvez me croire, monsieur Larkinson. Je dirais même que vous aurez l’occasion d’acheter quantité d’objets de valeur. »
Bien que Nitaa eût beaucoup de réserves sur cette excursion, Ves resta calme. Si la situation tournait mal, il pourrait rapidement enfiler son armure Sparous Vize personnalisée, que Nitaa avait apportée sous forme de valise. Elle-même avait déjà revêtu son armure de combat et était tout à fait capable de repousser une attaque soudaine.
Les vitres du véhicule s’assombrirent complètement, empêchant les passagers de voir où ils allaient.
En chemin, la voiture volante effectua de nombreux détours avant de se poser dans un parking souterrain abandonné.
Le groupe passa dans une autre voiture volante, qui suivit un nouvel itinéraire circulaire avant d’arriver enfin à destination. Ves repéra facilement plus d’une centaine de voitures volantes identiques dans le parking souterrain, anormalement dépouillé et aseptisé.
« On garde cet endroit aussi propre que possible pour déjouer les dispositifs de suivi, expliqua le commandant Meivin avant de leur tendre plusieurs robes rangées dans la voiture volante. Mettez-les pour dissimuler votre identité. Il vaut mieux que personne ne sache que vous êtes venus ici. »
Ils obéirent.
Le commandant mercenaire leur servait désormais de guide local. Il les conduisit à un poste de contrôle où ils passèrent une fouille de sécurité très sommaire avant qu’on les laisse entrer.
Tous remarquèrent aussitôt la perturbation dans l’air. Ils avaient l’impression d’être massés par des vagues invisibles.
« Tout ce marché noir est plongé dans un champ de brouillage ! s’exclama Gavin. »
Comme il avait passé beaucoup de temps dans toutes sortes de champs de brouillage, Ves savait bien en évaluer la puissance. « Ce n’est pas un champ de brouillage léger. Les brouilleurs reçoivent une énorme quantité d’énergie pour sécuriser cette salle souterraine. »
Meivin eut un sourire en coin. « Je vous avais bien dit que le gouvernement n’était pas impliqué. Seuls ceux que nous invitons ont le privilège d’entrer sur ce marché. »
Comparé aux marchés noirs extraordinairement publics de la République de Reinald, celui où il venait d’entrer était bien plus calme et moins fréquenté.
Au lieu d’un bazar, Ves avait l’impression de se trouver dans un lieu de commerce exclusif et haut de gamme. Seules quelques personnes parcouraient les petites échoppes et les étals à découvert. La plupart portaient des robes dissimulant leur apparence ou d’autres tenues destinées à cacher leur identité.
Malgré le peu de passage, Ves reconnut aussitôt quantité de marchandises de valeur. Cette visite au marché noir pourrait se révéler bien plus fructueuse qu’il ne l’avait cru !
« Miaou ! »
Lucky sentit lui aussi la présence de plusieurs exotiques très intéressants. Son nez frémissait d’excitation !