Chapitre 135
Chapitre n°135 – Showcase
Traducteur/Checker : SP76
Le colonel Ares Huntington était un vieil ami de Marcella Bollinger. Ils appartenaient au même milieu, et malgré blessure de guerre forçant l’arrêt d’une carrière de pilote, Ares avait continué pendant 20 ans jusqu'à ce que le temps le rattrape. Aujourd'hui, il combattait derrière un bureau.
« Tu les mènes par le bout du nez. » dit Ares à Marcella, d'un ton désinvolte.
Ils se tenaient tous deux sur une rampe surplombant un terrain d'entraînement vide. Une poignée d'hommes attendaient leur tour pour piloter le Marc-Antoine Mark II. Deux autres invités sautèrent avec impatience dans les capsules du simulateur afin de découvrir la version virtuelle du nouveau Mécha.
Il n'y avait rien à faire. La première présentation du Mark II avait été spectaculaire, Marcella amenant les invités dans un hangar plongé dans l'obscurité, et dévoilant lentement le Mécha. Sa crête rouge emblématique s’était illuminée en première. D'autres lumières révélèrent ses contours masculins, notamment son bouclier lourd et ses lanceurs d'épaule.
Marcella connaissait son public. Le Mark II faisait explicitement appel aux instincts primaux des hommes. La plupart de ses invités étaient des hommes. Les seules femmes présentes étaient soit des pilotes de chevaliers spécialisées, soit des représentantes de personnes fortunées qui ne pouvaient pas venir en personne.
« Ves a fait beaucoup de chemin. » dit Marcella à son vieil ami. « J'ai toujours su que les Larkinson avait un talent pour les Méchas. Même si Ves n'a pas les aptitudes nécessaires, l'amour des Méchas est ancré dans ses gènes. »
Ares ricana, devant le ton flatteur de Marcella. « Ne prétends pas que tu avais repéré son talent à l'époque. Le nom des Larkinson est surestimé. Tu l'as simplement pris comme client parce qu'il s'est laissé berner et signé ce ridicule contrat de dix ans. »
« Hé, tu ne râles que parce qu'Ark Larkinson t'a volé ton poste. Maintenant, il est stationné à la frontière avec les Vésiens, tandis que tu es coincé à Bentheim à lire des rapports. »
« Il est trop jeune pour commander toute une base ! Je me fiche qu'il ait été promu colonel, il n'a pas l'expérience nécessaire pour diriger l'avant-garde ! »
Cet incident irritait toujours Ares. Il possédait toutes les qualifications requises pour être affecté à une zone de conflit importante, mais un jeune prodige de douze ans plus jeune lui avait ravi le poste. Techniquement, Ares avait obtenu un poste plus élevé, mais pour un vétéran de la précédente guerre entre la République et Vesia, cela revenait à une agonie lente.
Marcella secoua la tête, tout en frottant ses prothèses camouflées. « Tu es toujours impatient de leur casser le nez. Je parie que le QG t'a écarté parce que tu es un peu trop impatient de commencer la guerre. »
« Je suis un professionnel ! Je ne laisse pas mes sentiments personnels interférer avec mon devoir. »
La discussion ne menait nulle part, alors Marcella se tut. À la place, ils regardèrent tous les deux le Mark II naviguer lourdement sur le parcours d'obstacles et vaincre une poignée de projections fragiles de Méchas.
« Alors, que penses-tu du dernier travail du petit Ves ? »
Le colonel se gratta le menton recouvert d’une barbe blanche, tout en évaluant les performances du Mécha. « Il y a quelque chose de bizarre avec ce modèle. Je n'arrive pas à mettre le doigt dessus. Quoi qu'il en soit, il a immédiatement conquis tes invités. »
La courtière avait habilement introduit les 10 premières minutes de la réunion avec des trailers et des extraits de séquences de combat simulées. Tous mettaient en valeur le Mécha, qui n'avait pas encore été annoncé, sous son meilleur jour. Le bouclier lourd, les lance-missiles polyvalents, les canons laser à courte portée mortels, tout cela combinait pour présenter une image d'invincibilité face à des forces écrasantes.
Bien sûr, Marcella avait commodément omis les caractéristiques moins flatteuses du Mark II, telles que son blindage de qualité industrielle, et son endurance assez pauvre.
« Si tu veux savoir ce qui rend le Mark II si spécial, alors va voir les duels. »
Les projections montrant les Mark II virtuels en action retransmettaient chaque duel et chaque scénario de combat avec des détails saisissants.
D'un côté, deux Mark II se tenaient côte à côte, menant la charge contre une fortification ennemie. Les chevaliers hybrides utilisaient leurs boucliers lourds comme couverture jetable, troquant leur protection contre la distance. Leurs lanceurs d'épaule tiraient occasionnellement des missiles, explosant dans un nuage de fumée et de particules bloquant les capteurs.
Une autre projection montrait un duel tendu, voire acharné. Un Mark II à rayures bleues tentait de contourner un Mark II à rayures vertes, et ripostait avec ses lasers de poignet. Le Mécha en défense les bloquait facilement avec son bouclier, et ripostait en tirant une salve complète de missiles à tête chercheuse.
Pendant que l'autre Mécha se défendait contre ce barrage soudain, celui à rayures vertes réduisait la distance et frappait son bouclier contre celui de son adversaire. La rupture soudaine de l'équilibre rendit le Mécha à rayures bleues vulnérable à un coup mortel. Le manque d'élan fit que l'épée ne laissa qu'une blessure superficielle, qui n'affecta guère les performances du Mécha touché.
L'anticipation grandissait, parmi ceux qui attendaient leur tour. Bien qu'ils aient tous vu de meilleurs Méchas, la plupart d'entre eux avaient des prix exorbitants.
« Ce bébé est plus réactif que l’Auguste-César ! »
« C'est normal. L’AC-1 a 20 ans. »
« Tant que le prix est raisonnable, je ne vois pas d'inconvénient à en commander un pour mon fils. C'est un excellent Mécha, pour la jeune génération. »
« Attention à ça. L'armure de ce variant n'est pas aussi bonne que celle du modèle original. Au moins, le système d'éjection du cockpit est toujours aussi performant. »
Marcella n'eut même pas besoin d'orienter directement la conversation. Son style habituel consistait à disposer des accessoires pour influencer l'ambiance, et suscitait une discussion spontanée sur les nombreux mérites du Mark II.
Elle se tourna vers le seul invité qui n'était pas tombé sous le charme. « Alors, que dirais-tu d’acheter un ou deux modèles ? »
« Pas question ! » s’exclama Ares. « Le jeune Larkinson est trop inexpérimenté pour créer un Mécha capable de résister à une véritable guerre. La seule raison pour laquelle je suis ici, c'est parce que j’ai été affecté au programme national de soutien aux créateurs. »
En tant qu'État éloigné et de troisième rang, la République Brillante avait souvent du mal à retenir ses talents. La plupart de ses créateurs les plus compétents étudiaient à l'étranger, dans des institutions telles que Leemar. Une fois diplômés, la majorité d'entre eux tombaient amoureux de la vie dans un État avancé, et ne revenaient jamais dans la République pauvre et sous-développée.
Le Corps des Méchas avait mis en place le programme de soutien, afin de retenir ses talents dans le pays.
« Tu devrais peut-être faire votre travail pour une fois. D'après ce que j'ai compris, la plupart des participants de la Coupe Fusion ont déjà quitté la République. »
Le programme de soutien n'avait même pas réussi à attirer la dernière génération de créateurs prometteurs. Même s'il était trop espérer qu'Edwin McKinney restait, des talents de second rang comme Michael Dumont et Patricia Schneider avaient eux aussi quitté la République.
« Et le garçon ? Quand peut-on s'attendre à son départ ? »
« C'est un Larkinson. » déclara Marcella. « Tous les Larkinson que j'ai rencontrés sont d'une loyauté sans faille envers la République. Et notre Ves n'est pas différent de sa famille. »
Le colonel acquiesça à contrecœur. « Je te l'accorde, mais il est encore trop jeune pour jouer un rôle. Si le garçon avait commencé sa carrière quelques années plus tôt, je serais peut-être convaincu de lui donner un coup de main. Pour l'instant, il ne peut pas rivaliser avec les Compagnons que nous avons déjà à l'œil. »
« Tu préfères donc te préparer à la guerre aujourd'hui plutôt que d'investir dans l'avenir... » Marcella résuma ainsi la priorité actuelle du programme. « Je ne peux pas t’en vouloir, mais tu passes à côté d'une occasion en or de nouer des relations avec une future star. Quiconque attire l'attention d'un Maître est sûr d'atteindre des sommets. »
« J'ai vu beaucoup d'enfants s'élever comme des fusées dans le ciel. La plupart d'entre eux sont retombés après avoir épuisé leur énergie. »
Au lieu de poursuivre la discussion, les deux se retournèrent vers la foule.
Tout le monde avait eu une bonne impression du Mark II, y compris de ses défauts. L'absence d'armure compressée limitait l'utilisation du Mécha. L’endurance limitée du modèle imposait de nombreuses contraintes.
Malgré cette réalité, tous ceux qui avaient piloté le modèle physique louaient sa maniabilité. Une telle qualité ne pouvant être exprimée en chiffres, les invités se divisant en deux camps. Ceux qui avaient manqué l'occasion se demandaient s'ils n'avaient pas mal jugé le Mark II.
Marcella mit habilement fin aux essais à ce moment-là, et procéda immédiatement à une vente aux enchères. Elle avait délibérément choisi le moment où la curiosité était à son comble pour organiser la vente. Cela donna lieu à une série d'enchères effrénées entre les collectionneurs concurrents.
La plupart d'entre eux considéraient la première série de production du Mark II comme un investissement. Ils avaient fait leurs recherches sur Ves. Si le jeune homme devenait un jour créateur de rang Aîné ou Maître, la valeur du tout premier Marc-Antoine Mark II pourrait être multipliée par 10, voire par 20.
Une série d'enchères effrénées s'ensuivit, jusqu'à ce qu'un magnat de la logistique remporte le Mécha pour la somme astronomique de 42 millions de crédits.
De nombreux collectionneurs applaudirent cet homme dépensier, même s'ils estimaient que c’était trop. Les amateurs et les professionnels parmi la foule collectionnaient de nombreux Méchas, afin d'augmenter leurs chances de faire une bonne affaire. Tant qu'ils contrôlaient leurs dépenses, ils pouvaient espérer réaliser un joli profit.
Une fois que les collectionneurs eurent leur compte, Marcella commença les ventes sérieuses. Elle proposait un prix exclusif de 32 millions de crédits pour un Mécha de Label Or, ce qui découragea de nombreux invités. La courtière ignora les sceptiques, et s’efforça de conclure des ventes avec le petit groupe de personnes qui étaient tombées sous le charme du Mécha.
Elle avait délibérément choisi une stratégie visant à maximiser la marge de bénéfice du Label Or. Ves lui avait déjà dit qu'il n'avait pas le temps de fabriquer un grand nombre de Méchas de ce label. Marcella limitait ainsi la demande maximale pour le produit en proposant un prix.
Le prix relativement élevé fixait également un seuil psychologique à la valeur prévue du modèle. Lorsque Marcella dévoila finalement le Label Argent, elle pouvait encore réaliser un bénéfice considérable, même en facturant quelques millions de crédits de moins. Elle s'attendait à gagner beaucoup plus en vendant de nombreux Méchas de Label Argent.
Ares approcha Marcella, une fois qu'elle eut fini de prendre les commandes. Ses assistants avaient déjà approché ses clients afin de régler les détails.
Selon le contrat qu'elle avait signé avec Ves, elle était autorisée à proposer des options supplémentaires, comme des services d'assurance, ou de réparation. Ceux-ci représentaient une source de revenus importante pour Marcella, car elle n'avait pas à partager les bénéfices avec Ves. C'était l'un des nombreux moyens qu'elle utilisait pour obtenir un avantage supplémentaire, au détriment de son partenaire inexpérimenté.
« Combien de pigeons as-tu attrapés ? »
« Huit, ce qui est plutôt un bon résultat. Après tout, Ves n'a même pas un an d'expérience. Convaincre 8 adultes sortir leur portefeuille pour un produit non testé n'est pas facile. »
« Je suppose que tes astuces n'ont rien à voir là-dedans, n'est-ce pas ? » fit remarquer Ares, avec effronterie. « Peu importe, j'ai une navette à prendre, et une autre réunion à laquelle assister. Je vous souhaite bonne chance à tous les deux. »
« Merci Ares ! »
De nombreux invités avaient déjà commencé à partir, maintenant que la fête était terminée. Marcella resta sur place, pour superviser la remise immédiate du premier Mécha produit. Le modèle et le client méritaient tous deux une attention particulière. Elle surveilla attentivement le déroulement des opérations.
À la fin de la journée, Marcella fit le compte de ses gains. Elle avait gagné plus de 60 millions de crédits rien qu'avec sa commission, et 20 millions supplémentaires grâce aux services qu'elle avait proposés.
Après avoir déduit ses dépenses, il lui restait encore un tiers de la somme totale. Comparé à ses autres commissions, elle s'estimait chanceuse, si elle parvenait à conserver un cinquième de ses gains.
« Les bons moments vont bientôt commencer. » se murmura-t-elle.
Plus que quiconque, Marcella attendait avec impatience le déclenchement de la guerre. En tant que vétéran, elle avait connu les horreurs d'un conflit prolongé. Les guerres entre la République Brillante et le Royaume de Vesia se résumaient généralement à une longue et pénible guerre d'usure.
Les courtiers comme Marcella adoraient ces guerres. Plus il y avait de batailles, plus l'usure était importante. Plus l'usure était importante, plus la demande en Méchas était forte. Même si le Corps des Méchas recrutait la majorité des fournisseurs de Marcella, elle s'attendait tout de même à ce que la demande prêts à l'emploi grimpe en flèche.